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La guerre dans la foule

Jean NEMO

 

Est-il entreprise plus difficile que de vouloir définir la forme de la guerre future? Bien des esprits téméraires se sont risqués à faire, sur un tel sujet, des prévisions et des anticipations que, dans le passé, la réalité a souvent démenties. C’est en toute connaissance du caractère aventuré de toute prophétie que ces lignes sont écrites. Mais, pour préparer la guerre et mieux si possible pour l’éviter, il est indispensable de l’imaginer, de la vivre bien avant qu’elle n’éclate; c’est la seule justification de cet article(1).

 

L’expression sous laquelle on désigne couramment l’état présent des relations internationales révèle bien que l’opinion a conscience d’un danger permanent; les mots « guerre froide représentent tout autre chose que le faisaient autrefois d’autres mots : « la paix armée » n’évoquait pas directement la guerre. La génération d’aujourd’hui est-elle plus sceptique que celle de ses parents sur les chances de maintenir la paix? Elle ne manquerait pas de bonnes raisons pour justifier son point de vue, s’il était bien exact!

Mais la guerre froide laisse les individus dans leurs demeures, à leurs affaires, à leurs familles. Elle ne leur impose aucun bouleversement dans les habitudes douillettes de tous les jours. Elle les fait vivre sous la menace, certes, mais comme on vit sans penser à chaque instant aux dangers des microbes, des automobilistes homicides, de la fameuse tuile qui pourrait tomber du toit. On pourrait se demander si l’expression de « guerre froide » ne vient pas tout simplement de ce qu’au fond elle laisse froide la quasi totalité des gens, dans leur vie et leurs préoccupations de chaque jour

Qu’on interroge un passant, « l’homme de la rue » anonyme et moyen, et qu’on lui parle, non plus de guerre froide, mais de « guerre » tout court. On constatera sûrement qu’il réagit très différemment aux deux termes. La guerre évoque la mobilisation, l’uniforme, la rupture avec tous les liens familiers, le changement brutal des habitudes, la perturbation dans les idées, l’incertitude du lendemain, beaucoup plus sans doute que le danger, que le risque de mort. Si l’individu veut bien s’élever au-dessus de considérations personnelles, le mot de « guerre » fait naître en lui des images de destructions, de morts par centaines de milliers, de dépenses folles, incontrôlables, et, s’il voit plus loin, d’une lente reconstruction, sur des ruines..

II est certain que, dans l’opinion, la « guerre froide » correspond à une réalité, mais la « guerre » à une autre, comme si le recours aux armes faisait entrer dans un monde différent, où les valeurs sont modifiées, où les mots et les actes n’ont plus le même sens. On peut se demander si, aux plus hautes instances, les responsables des destinées humaines parviennent à échapper à ce schéma; l’éducation et les idées courantes inconsciemment absorbées sont si fortes qu’il faut une grande puissance d’esprit pour établir un lien étroit entre la guerre froide et la guerre, pour ne voir entre elles qu’une différence de degré bien plus que de nature. Car il ne s’agit pas seulement d’admettre verbalement cette parenté; cela est facile; il faut en tirer les conséquences dans les faits, et par conséquent bousculer bien des opinions, bien des idées admises depuis si longtemps que la mémoire courte des hommes les croit éternelles, vaincre bien des résistances, surmonter bien des freinages.

La conception traditionnelle de la guerre veut que celle-ci soit un acte de force, dont le but est la destruction des forces de l’adversaire. Les nations mobilisent toutes leurs activités pour fournir aux armées les hommes et le matériel dont elles font une rapide consommation. Mais ce sont les armées qui luttent, bien plus que les nations elles-mêmes. Aussi irrévérencieuse et hérétique que puisse paraitre cette proposition, on ne croit pas qu’il y ait une commune mesure entre le sacrifice permanent du combattant de première ligne et le labeur de l’ouvrier et du savant ceux-ci, loin du danger immédiat, font un travail peut-être épuisant, mais trouvent cependant une compensation dans le retour au foyer chaque soir, dans celte parcelle de vie normale qui leur est laissée en partage.

 

On a beaucoup parlé de guerre totale. Mais ce que cette expression a pratiquement représenté jusqu’à présent, c’est beaucoup plus l’extension des conflits par l’accroissement des portées des armes et du nombre de personnes directement impliquées dans la guerre, qu’une modification des conceptions traditionnelles.

A l’ère atomique et nucléaire, la guerre semble de plus en plus totale, parce que, nulle part sur terre on ne peut dorénavant échapper aux engins effroyablement destructeurs que peuvent transporter aujourd’hui les avions stratégiques et demain les fusées intercontinentales Mais la conception de la guerre demeure ce qu’elle était; les possibilités actuelles ne font qu’accentuer sou caractère destructeur. Les prophètes annoncent que quelques hommes suffiront pour diriger les opérations, elles-mêmes menées par des troupes de carrière peu nombreuses mais dotées d’un matériel ultramoderne, c’est-à-dire ultra-scientifique. Tout le monde a lu ces anticipations sur la guerre « presse-bouton » nouvelle expression imagée après tant d’autres : cette guerre reste une épreuve de force, d’une force multipliée dans ses moyens et dans ses effets.

Pourtant, des conflits locaux éclatent, s’allument les uns après les autres, en Europe, en Extrême-Orient, en Afrique du Nord, manifestations chaudes de la guerre froide. Ils engagent des peuples et, comme par dérision envers les prophètes, mettent en action de simples armes d’infanterie; les procédés les plus anciens reprennent toute leur valeur, alors que les moyens fournis par la technique moderne paraissent sans efficacité : le porteur ou le mulet remplace le camion, le mortier le canon. Les guerres durent, non pas quelques jours, mais des mois et des années, s’étendant en surface, n’offrant plus de ces ligues de front qu’il était si commode de jalonner de petits drapeaux plantés sur les cartes. Les militaires sont confondus devant ces procédés nouveaux, qu’ils n’ont jamais appris dans les écoles, jamais employés dans les exercices. Les civils cherchent à comprendre un état de choses si éloigné de celui qu’ils imaginaient d’après les livres d’histoire ou l’instruction acquise pendant leur service militaire. Les uns et les autres se disent que ce sont là des procédés propres à des guerres « coloniales » et conservent sur la guerre, « la vraie », celle qui se déroulerait dans la métropole ou en Europe, les idées qu’ils ont appris à considérer comme sacro-saintes.

Il y a donc opposition entre les prévisions et les faits. Pourquoi admettre que ce qui s’est passé en Indochine, ce qui se passe en Afrique du Nord ne pourrait pas se passer en Europe ? C’est vite se débarrasser d’un problème difficile, que de le nier !

En réalité, on se trouve en présence de deux phénomènes capitaux : le développement des armes atomiques et nucléaires d’une part, l’intensification des conflits idéologiques et leur utilisation à des fins nettement « opérationnelles », d’autre part. Il serait aussi dangereux de nier l’un que de minimiser l’autre. La guerre de demain doit normalement les utiliser tous deux en les combinant.

 

Ce postulat est-il admissible, et peut-on construire sur lui une nouvelle géométrie de la guerre? Le phénomène atomique n’est-il pas suffisamment puissant à lui seul pour rendre inopérant le phénomène idéologique? De ces deux microbes qui menacent la santé du monde, l’un n’est-il pas assez fort pour dévorer l’autre ?

La réponse à ces questions est, selon toute apparence, le nœud même de la question.

 

Actuellement tout se passe comme si les peuples et leurs gouvernants, de chaque côté du rideau de fer, sentaient qu’il existe une limite au-delà de laquelle leurs oppositions ne peuvent se manifester sans déclencher inéluctablement la guerre mondiale, avec tous les risques de l’emploi massif des engins atomiques actuellement stockés précieusement. Ce « seuil atomique », nul ne désire le franchir, car au delà, c’est l’aventure, l’inconnu de l’avenir réel caché derrière les nuages des explosions nucléaires et sous la retombée des matières, radioactives. Mais en dessous de ce seuil, les guerres locales peuvent éclore. Grâce à elles, un des partis peut lentement grignoter l’autre, en lui enlevant les moyens d’utiliser sa force, disproportionnée aux objectifs possibles.

Car un seul des deux blocs en: présence utilise réellement le procédé du pourrissement progressif, comme la lèpre s’attaque à un malade et le prive peu à peu de l’usage de ses membres et de ses organes, avant de lui donner la mort. Il se sert essentiellement d’armes idéologiques. Mais il commence: à utiliser les armes économiques, qui ont été longtemps les seules que l’Occident tentait de lui opposer. Le processus est normal; il faut d’abord lancer des idées d’indépendance chez les peuples soumis à une tutelle étrangère, ou de libération sociale dans des populations politiquement évoluées, mais dont la civilisation traduit un déséquilibre entre les possibilités techniques et les usages conservés d’un temps révolu. Mais il faut ensuite fournir aux nations nouvelles comme aux classes sociales émancipées les conditions matérielles qui leur feront la vie meilleure; ces conditions ne peuvent être que le fruit d’une organisation industrielle et d’une différente répartition de la: production et des richesses. Car on atteint vite le stade auquel l’exaltation idéologique ne se suffit plus à elle-même et a besoin de s’appuyer sur des réalisations matérielles qui fourniront la preuve, a posteriori, de la valeur et de l’efficacité des doctrines théoriques précédemment mises en avant.

Rivalités idéologiques, rivalités économiques ne peuvent évidemment se développer qu’au milieu des populations. Les guerres qui se situent au-dessous du seuil atomique sont obligatoirement menées « dans la foule », puisque leur but, dans l’esprit de l’agresseur tout au moins, est de gagner l’opinion de cette foule et de l’amener à désirer une construction nouvelle de la société. Elles ont donc un caractère nettement différent des guerres telles que les représentent les conceptions traditionnelles. Révolutionnaires dans leur esprit et dans leurs méthodes, elles poursuivent un but constructif.

Il serait illusoire de penser que le bloc oriental, qui possède l’idéologie nouvelle, qui veut la répandre dans le monde et ne fait pas mystère de ses intentions, qui s’efforce de fournir aux peuples sous-développés une aide matérielle aussi importante que celle qui pourrait leur provenir du bloc occidental, renoncerait volontairement à appliquer des méthodes qui sont conformes à sa doctrine et à ses intérêts.

S’il ne possédait pas la force sous sa forme la plus moderne et la plus efficace, on pourrait admettre qu’il s’inclinerait devant celle du bloc occidental. Pendant un temps, les armes puissantes dont disposait celui-ci ont suffi à écarter le danger de guerre. Cette situation n’est probablement plus celle d’aujourd’hui; elle pourrait toutefois réapparaître unilatéralement à l’occasion d’une découverte nouvelle, d’un rapide progrès scientifique ou industriel, mais cet événement unilatéral pourrait avantager le bloc oriental, tout aussi bien que l’autre bloc.

L’initiative de la combinaison des moyens de force et des moyens de pourrissement appartient donc au groupe des nations communistes. La détermination souvent proclamée des pays alliés de ne pas provoquer la guerre ne fait que renforcer cette faculté d’initiative de leurs ennemis éventuels.

Une riposte atomique alliée à toute attaque atomique communiste n’aurait, dans ces conditions, que peu de chances de faire pencher rapidement la balance en faveur du bloc occidental. En effet, il serait bien extraordinaire que les Soviets entreprennent de propos délibéré une guerre atomique sans avoir pris les précautions nécessaires pour parer à la riposte, ou tout au moins pour pouvoir « l’encaisser » sans trop de dommages. Il y a là, d’ailleurs, une lueur d’espoir, car cette dernière condition n’est sans doute pas prochainement réalisable et, dans l’état actuel des choses, toute guerre atomique serait trop meurtrière et trop destructrice pour qu’un belligérant puisse l’envisager sans renoncer aussitôt à y avoir recours

Reste examiner le cas où la guerre serait déclenchée, non de propos délibéré, mais par un enchainement de faits dont le contrôle échapperait peu à peu aux gouvernements, Les hostilités éclateraient alors dans la situation du moment, si aucun changement radical de la situation présente de « guerre froide » n’était intervenu. La confusion des esprits, dans de nombreux pays divisés entre plusieurs idéologies, offrirait un champ d’action idéal à l’action psychologique de pourrissement, cependant que, dans d’autres pays moins partagés ou dotés d’un sens civique vite aiguisé par la guerre, « l’union sacrée » regrouperait l’opinion. Les échanges de projectiles atomiques marqueraient vraisemblablement le début des hostilités, que chacun voudrait voir terminer au plus tôt à son avantage. Il n’est nullement prouvé qu’ils réussiraient à paralyser entièrement l’un ou l’autre camp; si pourtant ce résultat était atteint, la guerre durerait peu de temps, et se résumerait pratiquement en quelques explosions sur les objectifs-clés; mais s’il n’en était pas ainsi, la guerre s’installerait pour une longue période. On se retrouverait dans une situation très semblable à celle d’une guerre préparée et sciemment déclenchée.

Il est normal que des militaires préparent ce bombardement massif, brutal et bref qui permettrait de gagner rapidement la guerre; ils ont toujours rêvé de la guerre-éclair. Mais il est également normal qu’ils préparent une guerre plus nuancée, celle dans laquelle seraient combinés les deux phénomènes de la force atomique et du pourrissement psychologique. Car la réponse à la question posée plus haut est bien que le postulat de cette combinaison est acceptable et correspond à l’éventualité la plus probable.

 

Comment se présenterait cette guerre ? Faisant appel à toutes les ressources humaines, mobilisant toutes les énergies, non par la vertu d’un ordre issu d’une autorité gouvernementale, mais par la volonté des individus eux-mêmes de travailler au triomphe d’une cause, employant les armes les plus puissantes et dotées de portées considérables, elle mériterait sans doute l’appellation de « guerre totale » ou de « guerre globale ».

Très schématiquement, elle s’appuierait sur deux « réduits », dans lesquels se trouveraient à la fois les arsenaux et les usines, en même temps que le potentiel d’une volonté unique de tout un peuple. Union soviétique et Etats-Unis constitueraient le noyau géographique, matériel et moral des deux coalitions opposées.

Mais entre ces deux réduits s’étendraient de vastes « marches »: les étendues océaniques d’une part, et les pays alliés, satellites ou neutres. On peut imaginer un gigantesque duel de l’artillerie moderne entre les deux réduits, s’efforçant de s’anéantir. Mais dans les marches maritimes et terrestres se produirait la mêlée. Image classique, dont la nouveauté réside seulement dans ses dimensions : image correspondant aux duels d’artillerie ou d’aviation au-dessus des fantassins voués au corps à corps permanent, correspondant aussi aux souvenirs historiques de l’Allemagne ou de l’Italie servant de champ de bataille aux grands pays d’Europe.

Les problèmes se poseraient très différemment dans les réduits et dans les pays de marche. Pour l’adversaire, il s’agirait de détruire les premiers et d’occuper les autres, si possible avec l’assentiment, voire l’aide d’une partie suffisante de la population; pour le gouvernement, d’éviter dans les premiers la destruction matérielle et de maintenir le moral de la population et sa volonté de combattre, de mener dans les seconds un combat unique sur les champs de bataille et dans l’opinion.

Dans les zones de marche, dans lesquelles se trouverait l’Europe Occidentale, le fait dominant reste que la guerre se déroulerait dans la foule, au milieu des populations qui, au lieu d’être comme autrefois de simples réservoirs de soldats et de main-d’œuvre en même temps que des victimes possibles des coups, participeraient effectivement aux opérations, sous une forme nouvelle. Ce sont ces populations qu’il s’agirait de mobiliser suivant une technique moderne, en obtenant d’elles une adhésion -volontaire, mais de mobiliser dans leur structure sociale plus encore que dans les armées traditionnelles.

Cette mobilisation de la foule ne peut suivre des règles uniformes. Si le but est le même partout, on ne peut universellement utiliser des applications semblables. Car le système à adopter dépend de facteurs très divers et très différents suivant les pays: composition du corps social, état de l’opinion, réactions psychologiques individuelles et collectives aux événements, modes de vie dépendant du niveau moyen de l’existence matérielle.

II faut donc concevoir avant: tout que la guerre se déroulera dans un milieu social déterminé et que sa préparation, comme sa conduite, devront prendre ce milieu social en considération. Sur un vaste théâtre, plusieurs milieux sociaux se trouveront juxtaposés, présentant entre eux des différences plus ou moins accusées. Il serait souhaitable que celles-ci soient le plus faibles possible. Mais il faudra du temps pour uniformiser l’Europe occidentale; le processus d’uniformisation peut probablement être hâté, mais les délais de l’évolution restent importants.

C’est sur ce « terrain social », présentant ses accidents, ses obstacles, ses facilités, comme le terrain géographique, que les forces armées doivent manœuvrer. Elles le feront aisément, si le terrain social est bon, difficilement dans le cas contraire. De même que la tactique n’est pas la même en pays de montagne et en pays de plaine, bien que les grands principes y soient également respectés, de même la manœuvre des forces devra, tout en suivant les règles générales de la stratégie, être assouplie en fonction des caractéristiques humaines des zones d’opérations.

On pense même que ce terrain social dictera davantage que le terrain physique la manœuvre à mener. En Europe occidentale, sauf dans les régions de très haute montagne, l’équipement en routes, en voies ferrées, est largement suffisant pour que l’on puisse manœuvrer partout, avec tous les moyens. Ceux-ci ont fait de tels progrès qu’ils ne sont plus strictement assujettis au terrain. L’aérotransport et l’hélitransport, qui passent dans les faits d’application courante, diminuent encore la valeur propre du terrain, qui agissait de façon si tyrannique sur les armées d’autrefois. On peut dire aussi que les variations de climat n’ont plus qu’une importance secondaire pour les forces de surface et perdent vite leur caractère déterminant pour les forces aériennes.

Le terrain social, avec son nivellement, sa planimétrie, ses paysages, doit devenir un des facteurs les plus importants de la décision du chef militaire, comme il l’est du chef politique. Enoncer cette proposition est facile; l’appliquer l’est beaucoup moins. Quelle que soit sa forme, la guerre reste un art simple et tout d’exécution.

 

On pensera peut-être que ces considérations sont bien complexes et que la réalité serait plus simple: pour les militaires, la mission est toujours de détruire l’ennemi là où il est.

Mais où sera-t-il ?

La notion de la guerre de surface est devenue familière. On parle normalement des actions de sabotage commis sur les arrières, des maquis, des organisations clandestines. On pense inconsciemment à la dernière guerre, sans réfléchir à ce point capital: jusqu’à présent, l’arrivée des forces régulières, des armées constituées, a pratiquement sonné le glas de la guérilla, a mis fin à toutes les activités non orthodoxes; mais maintenant, il faut envisager clairement que la guerre s’étendra sur toute la surface, et que les actions des forces régulières et celles des forces plus ou moins clandestines s’épauleront et se complèteront nécessairement.

L’idéologie politique tend - de plus en plus à remplacer l’idée de patrie. Comme si les hommes se sentaient déjà membres d’un pays très vaste, à l’échelle de l’Europe, comme si leur sentiment était, pour une fois, en avance sur l’histoire, la notion et la conscience du parti semblent peu à peu l’emporter sur la conception traditionnelle de la nation. Certes, ce n’est qu’une tendance encore timide, mais elle est symptomatique et révélatrice du sens d’une évolution probable. Les partis politiques des différents pays se sentent frères et s’apparentent; le parti communiste est, sans mystère, un parti international.

Aussi, le front vertical qui séparait autrefois les adversaires serait-il horizontal dans une future guerre. Il couperait l’édifice social et serait représenté sur une carte, non plus par une ligne, mais par des courbes de niveau fermées, réparties sur toute la superficie du territoire, formant de – nombreux ilots d’inégale importance, mais dont chacun d’eux serait un foyer possible d’action. Le but de l’agresseur serait d’élargir ces îlots favorables à sa cause; celle du défenseur, de les réduire. Mais ce serait trop facile, s’ils apparaissaient avec la netteté des courbes de niveau sur une carte. Ils seront aussi variables dans leurs formes et dans leur grandeur que les courbes d’isobares sur une feuille météorologique, et leur interprétation sera sans doute moins facile encore que celle de la prévision du temps!

Cette image rend peut-être compte de la mobilité déconcertante de l’opinion publique et de la variation continuelle de ses possibilités. C’est pourtant dans ce milieu changeant qu’il faudra faire la guerre et, suivant la formule célèbre, prévoir pour pouvoir commander.

Pour maintenir en place cette opinion, il existe dans tous les pays un encadrement, traditionnel: c’est l’encadrement administratif. Mais, parallèlement à lui, s’organise un encadrement politique, celui-ci multiforme et répondant à la multiplicité des partis. La grande force des pays totalitaires est venue du fusionnement de ces deux encadrements. Dans les pays démocratiques, l’encadrement administratif ne compte guère davantage que la charpente d’une maison: celle-ci tient l’ensemble de l’édifice, mais on ne la voit pas, et on regarde avec plus de complaisance les ornements de la façade, qui ‘ne contribuent pas à la solidité de l’ensemble.

La foule se laissera mener par l’encadrement, le - plus fort. Il se pourrait que ce soit un des encadrements politiques.

 

Il faut donc préparer la guerre de surface. Partout la population sera présente, car on ne peut envisager sérieusement d’évacuer des dizaines de millions de personnes pour laisser un terrain vide dans lequel les militaires pourraient combattre sans avoir à se préoccuper des réactions des civils, ni de leur protection contre les dangers des opérations. Cette évacuation serait-elle réalisable que le problème resterait entier, car il n’est plus possible de ne pas tenir compte d’une opinion publique par nature nerveuse, influençable, perméable à toutes les propagandes.

On voit donc bien comment, sur l’ensemble du territoire se déroulera une véritable guerre civile, qui se manifestera sans doute de façon très diverse; en certains points il ne s’agira que de remous d’opinions; ailleurs, de manifestations ou de grèves; ailleurs encore, de troubles sérieux; ailleurs enfin, de véritables actions militaires. Cette guerre en puissance ou en plein développement nécessitera le maintien de forces sur toute la surface et, suivant les besoins, la manœuvre de ces forces qui, par nature, seront territoriales. Leur armement sera modeste, car elles n’auront vraisemblablement devant elles que des armes d’infanterie, encore que des unités régulières ennemies puissent venir soutenir l’insurrection contre l’autorité.

Mais cette guerre civile de surface, active ou larvée, n’empêchera pas le choc des armées régulières. Les théoriciens du pourrissement ont prévu, comme Lénine, qu’ils réussiraient à corrompre suffisamment leurs adversaires avant le combat pour que ceux-ci ne puissent pas se servir de leurs forces au moment du besoin. Mais dans la pratique, ceux qui ont appliqué la méthode, comme Mao Tse Toung, ont bien clairement souligné, les dangers de ce qu’ils ont flétri d’un mot : « le guérillaïsme » et très nette ment indiqué’ que ce terme s’appliquait, non .à l’utilisation de la guérilla et de la guerre civile, au contraire prônée comme une activité indispensable, mais à la croyance aveugle en sa toute-puissance; ils ont démontré, dans leurs écrits et dans leurs actes, qu’il serait nécessaire de disposer de forces armées régulières pour détruire où neutraliser celles de l’ennemi.

Aussi le combat de: mêlée — et jamais sans doute l’expression n’aura mieux représenté les faits ce combat complexe dont le théâtre sera l’ensemble des pays de marche entre les deux réduits « monoblocs », se livrera-t-il sous deux formes complémentaires: l’action de surface, dans laquelle les facteurs politiques, économiques, psychologiques et militaires seront étroitement combinés, et l’action régulière des forces militaires.

Celle-ci sera en grande partie, en majeure partie sans doute, conditionnée par celle-là. La première, en effet, créera le milieu dans lequel se développera la seconde, et la déterminera dans une très large mesure. Il faut souligner cette interdépendance des deux actions, et les interférences permanentes entre elles. On aurait facilement tendance à vouloir les séparer. Mais la comparaison suivante fera mieux ressortir les faits. L’action des forces régulières, dans la masse des actions multiples et diverses menées dans l’épaisseur de la foule, se présentera comme les courants marins dans l’océan. Comme eux, elle sera difficilement décelable aux regards, mais cependant réelle et efficace, partie intégrante d’un tout, et pourtant nettement individualisée.

Toute séparation entre les éléments divers, parmi lesquels des forces militaires auxquelles reviennent les missions territoriales et les forces militaires plus spécialement chargées d’affronter les forces correspondantes de l’adversaire, serait une lourde erreur. Leur union intime ne laisse pas de poser des problèmes difficiles d’organisation. Il ne peut y avoir dualité de commandement; puisqu’il s’agit d’une même action il doit y avoir unité de direction. Dans les pays totalitaires, le parti joue le rôle directeur et assure cette direction unique; représenté dans tous les organismes, civils et militaires, il leur insuffle les mêmes idées, leur donne cette unité de doctrine et réalise cette convergence des efforts, qui sont les conditions mêmes du rendement et du succès; ainsi guidés, aiguillonnés, les organismes en cause gardent leur caractère technique et spécialisé. Dans les pays démocratiques, nul n’a encore trouvé l’organisation correspondante, qui harmoniserait les indiscutables besoins d’un commandement fort et indiscuté: avec les principes de libre discussion et de liberté; en cas de crise, l’autorité est prise par un homme « hors série », quand il s’en trouve; dans le cas contraire, le système fonctionne par empirisme, et tente de déléguer à la force le soin de régler la question, parce que c’est la solution - la plus simple, la plus facile. Il se produit alors une dissociation entre les efforts; elle n’est pas fatalement mortelle, mais elle est dangereuse, car elle conduit à des successions de crises.

Ce problème n’est pas seulement du temps de guerre; il est permanent. En pays totalitaire, encore que tout n’y soit certainement pas parfaitement planifié et ne se déroule pas suivant des prévisions suivies exactement à la lettre, l’organisation du temps de paix est hiérarchisée; le pays vit en état de mobilisation permanente sur le plan psychologique, parce que les esprits sont tendus vers des réalisations sociales,   sur le plan matériel parce que ces réalisations exigent un - effort de construction matérielle. Le passage du temps de paix au - temps de guerre est relativement simple puisque les conditions essentielles de la mobilisation sont celles de la vie de tous les jours. Il n’est pas nécessaire de souligner combien l’organisation normale des pays démocratiques les prépare peu à peu à la guerre, et quel bouleversement constitue pour eux le passage à l’état de guerre.

 

Comment, dans de telles conditions, pourrait-on se présenter le fait atomique?

Il a déjà été indiqué qu’un duel atomique se livrerait entre les deux réduits. Mais, dans les marches, la présence d’une population dont l’opinion serait l’enjeu final réduirait sans doute dans de fortes proportions l’emploi d’armes de destruction instantanée et étendue. Certes, la menace de telles armes jouerait comme un facteur de contrainte sur l’opinion des populations urbaines et leur mise en œuvre serait toujours possible. Solution de désespoir, qui marquerait la fin de la stratégie psychologique dans la profondeur des masses humaines !

Mais dans le combat entre les forces régulières, il n’y a pas de raison déterminante pour que les belligérants se privent d’une arme qui peut, en un instant, leur donner le même résultat que celui qu’ils obtiendraient avec de longs délais et des chances de réussite considérablement moindres, s’ils utilisaient des armes classiques. Si l’on peut supprimer un aérodrome, un bataillon d’infanterie, un dépôt, sans faire subir de graves dommages à la population civile, en lançant un seul engin - atomique, nul doute que cette arme - sera choisie de préférence aux bombardements par aviation ou par artillerie !

L’emploi d’armes atomiques ou nucléaires à très grand pouvoir de destruction semble, donc aléatoire dans les zones de marche, sauf cas tout à fait spécial. Mais au contraire, les armes atomiques tactiques, à la mesure des forces régulières engagées et de leur infrastructure purement militaire, seraient vraisemblablement employées au maximum des disponibilités.

Ceci poserait bien des questions quant à l’organisation des unités, l’implantation des éléments fixes de l’infrastructure; mais ce ne sont là que questions d’ordre ‘ purement technique. Elles n’auraient, semble-t-il, qu’un effet très relatif sur la conception même ‘des opérations.

 

La guerre, dans sa conception nouvelle, doit tenir compte des implications de plus en plus nombreuses des facteurs autres que les facteurs purement militaires sur la stratégie et sur la tactique, depuis les plus hauts échelons jusqu’aux plus humbles.

Peut-on tenter d’en donner une définition ? La plus adaptée à l’époque actuelle semble être la suivante: la guerre est une combinaison de moyens militaires, politiques et économiques à l’intérieur d’un milieu social, en tenant compte de la structure et des réactions prévisibles ou probables de celui-ci.

Une telle définition englobe à la fois la guerre froide et la guerre chaude, car la combinaison des moyens ne suppose pas la prééminence de l’un d’entre eux Elle évite de considérer que l’une est d’une nature différente de .l’autre. Elle conduit sans doute à une compréhension plus générale et plus profonde des faits quotidiens, de l’évolution du monde et des risques courus.

Mais elle n’est qu’une phrase de plus, si les conséquences n’en sont pas tirées dans tous les domaines.

 

(1) Voir « La Guerre dans le milieu social » (Revue de Défense Nationale, mai 1956)

 

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Juin - 1956