Le Caucase est-il devenu une poudrière au cœur du nouveau Grand Jeu ? C’est la question que pose Sabine Jansen dans l’introduction de ce numéro consacré à cet isthme stratégique entre mer Noire et mer Caspienne. Les dimensions de cette zone sont très similaires à celles du massif alpin : comme celui-ci, la cordillère caucasienne s’étend sur 1 200 kilomètres, mais sa largeur de 200 km est inférieure de 50 km. Elle compte néanmoins cinq sommets dépassant les 5 000 mètres, dont l’Elbrouz, qui culmine à 5 642 m, et plusieurs cols, dont deux jouent un rôle important : Darial, en Ossétie du Nord, et Derbent, au Daguestan.
En outre, l’épaisseur géopolitique du Caucase apparaît bien plus dense. Au Nord, la Ciscaucasie ou le Grand Caucase regroupe, en effet, sept territoires autonomes appartenant à la Fédération de Russie. Y prédomine l’islam chiite, à l’exception du kraï (territoire) de Krasnodar, peuplé principalement de Russes orthodoxes. C’est également dans cette région que se trouve la Tchétchénie, qui couvre 13 000 km2 – pôle traditionnel de rébellion, comme l’ont montré récemment les deux guerres de 1994-1996 et 1999-2000, qui ont fait près de 200 000 victimes. Au sud, la Transcaucasie ou Petit Caucase rassemble les deux premières Nations chrétiennes que sont l’Arménie et la Géorgie, ainsi que l’Azerbaïdjan, poids lourd de la région avec ses dix millions d’habitants et ses richesses gazières. Malgré une langue turcophone, il est de confession chiite. C’est dire la complexité de cette « montagne des langues » où langues caucasiennes, dont le nombre approche la quarantaine, se mêlent aux quatre langues turques et trois langues indo-européennes iraniennes (l’ossète, l’arménien et le russe).
Outre les deux guerres de Tchétchénie dont on trouvera une minutieuse description, une série d’articles porte sur les affrontements au sujet de l’Ossétie du Sud en 1991 et 1992, et en Abkhazie entre 1992 et 1993 sur fond de guerre civile généralisée en Géorgie, qui a abouti au conflit de quatre jours avec la Russie en août 2008. C’est surtout le conflit prolongé entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, commencé dès l’indépendance des deux républiques, qui fait l’objet de développements fournis tant il a rebattu les cartes dans la région. Cet accrochage surgi dès 1991 s’est terminé par l’opération éclair de septembre 2023, au cours de laquelle Bakou a pris le contrôle du Haut-Karabagh (Artsakh en arménien), une enclave arménienne sur son territoire, en expulsant ses 100 000 habitants et en détruisant une partie de son patrimoine historique et religieux.
Toutefois, la géopolitique régionale ne se résume pas à ces seuls affrontements entre voisins. Elle implique également les trois anciens empires, russe, turc et iranien, ainsi que quatre puissances extérieures : Chine, Inde, UE et États-Unis. Sous l’égide de ces derniers, un accord de paix a été signé le 8 août 2025 entre Erevan et Bakou. Cela montre l’effacement du poids militaire et diplomatique de la Russie, longtemps protectrice de l’Arménie et tutrice régionale. Cependant, cet affaissement doit être relativisé par le partage des rôles entre la Russie et la Chine, dont les intérêts ne sont pas similaires, mais qui se concentrent et harmonisent leur politique dans ce pré carré russe traditionnel. Il faut également noter l’existence de divers canaux de dialogue multilatéral entre les trois pays du Caucase du Sud et la Russie, la Turquie et l’Iran, les deux autres grands voisins méridionaux. En effet, l’énergie est une question cruciale, car le Caucase se trouve à un carrefour entre l’Asie centrale et l’Europe pour le transport de l’or noir et de l’or bleu. Cette région est dotée d’une série d’oléoducs, tels que le Bakou-Tbilissi-Souspa (BTS) a été mis en service à Bakou en 1999, ainsi que le Tbilissi-Ceyhan (BTC) et le Bakou-Tbilissi-Erzeroum (BTE), tous deux opérationnels en 2006. Enfin, divers réseaux électriques interconnectent ces pays à l’Arménie, pourvue de l’unique centrale électrique atomique de la zone, qui exporte notamment en Géorgie et en Iran en échange de gaz iranien.
Du fait de la guerre en Ukraine, la Russie, on le sait, a déplacé sa Flotte de la mer Noire de Sébastopol (Crimée) à ses ports de la rive orientale de la mer Noire, port de Kavkav et surtout Novorossiïsk. Ce dernier est un terminal pétrolier qui a été régulièrement exposé aux attaques de drones ukrainiens, ce qui a réduit les exportations de brut russe à 540 000 barils/jour soit 10 % des exportations totales du pays. En mai 2022, le gouvernement fédéral publiait une Stratégie pour le développement socio-économique du district fédéral du Caucase Nord jusqu’en 2030, la priorité étant de diminuer la part de l’économie de l’ombre, laquelle sert en partie à détourner les sanctions. L’avenir du Caucase dépendra notamment des élections arméniennes du 7 juin ; le but, à peine dissimulé de Moscou, étant de faire chanceler Nikol Pachinian, auquel on reproche sa forte inclination pro-européenne. Il est encore trop tôt pour évaluer les conséquences de la guerre avec l’Iran sur les équilibres de cette région, la République islamique partageant 611 km de frontières avec l’Azerbaïdjan et 179 avec l’« exclave du Nakhitchevan », République autonome que l’Arménie sépare du reste de l’Azerbaïdjan. On trouvera dans ce riche numéro bien des éléments d’analyse et d’appréciation. Comme les Argonautes, le monde y cherche toujours la Toison d’or et veut éviter d’avoir à subir le supplice qu’y a connu Prométhée. ♦






.jpg)

