L’Asie est le continent le plus « nucléarisé » et l’incertitude quant au risque d’une crise majeure pose la question de l’emploi de l’arme atomique. L’opacité sur les capacités, les doctrines et la chaîne de commandement ne peut qu’inquiéter face à un dérapage qui n’est pas improbable.
Risques de crise nucléaire en Asie (Juin 2015)
Risks of Nuclear Crisis in Asia
Asia is the most “nuclearized” continent, and the uncertainty concerning the risk of a major crisis opens the issue of the use of atomic weaponry. With obscure capacities, doctrines and the chain of command can do nothing but worry faced with a sideslip that is not improbable.
Le basculement des tensions nucléaires vers l’espace asiatique est l’une des caractéristiques majeures du second âge nucléaire, même en excluant de l’Asie le Moyen-Orient et ses dynamiques de prolifération spécifiques. Si les gesticulations atomiques de Vladimir Poutine dans le contexte de la crise ukrainienne ont douloureusement rappelé aux Occidentaux que l’arme nucléaire n’avait pas disparu de la scène stratégique européenne, il reste vrai que les hypothèses de crise voire de conflit nucléaire au XXIe siècle sont devenues essentiellement asiatiques. Le continent cumule en effet les phénomènes de prolifération et de course aux armements. Dans un tel environnement, la multiplicité des scénarios ne permet pas d’affirmer que les effets pacificateurs et la logique de la dissuasion prévaudront automatiquement, tant les enjeux nucléaires asiatiques apparaissent comme divers et spécifiques.
Une nouvelle Asie nucléaire
Pendant les cinquante premières années de l’âge nucléaire, l’espace asiatique a joué un rôle secondaire. Si un certain nombre de crises de la guerre froide ont mis en scène des acteurs nucléaires dès les années 1950 (pendant la guerre de Corée ou autour de Taïwan), la retenue observée par les États-Unis et l’URSS, tout comme les capacités limitées de la Chine populaire, n’en ont pas fait le théâtre principal des rivalités atomiques entre grandes puissances, ce « privilège » étant resté européen jusqu’à la fin de l’Union soviétique. Jusqu’aux années 1990, la quasi-absence de prolifération effective, malgré les velléités de plusieurs pays et l’essai nucléaire « pacifique » de l’Inde en 1974, a également contribué à mettre ce continent à l’abri. Cette situation favorable a aujourd’hui volé en éclat, du fait de la multiplication simultanée des acteurs, des armes et des scénarios nucléaires.
Pendant la seconde partie de la guerre froide, les équilibres nucléaires asiatiques reposaient sur un triangle déséquilibré entre Washington, Moscou et Pékin. Les États-Unis apportant des garanties nucléaires à quelques Alliés choisis (Japon, Corée du Sud, Australie), sans pour autant mettre en place l’ensemble des instruments de la dissuasion élargie comme en Europe. L’URSS, après avoir favorisé l’acquisition par la Chine populaire d’une capacité de dissuasion, s’est trouvée dans la situation de devoir dissuader simultanément Chinois et Américains, tout en préservant le poids stratégique de l’Union soviétique en Extrême-Orient, mais il s’agissait bien là d’un front secondaire. Enfin, la Chine, devenue une puissance nucléaire tardivement (1964), a longtemps considéré les armes nucléaires comme des « tigres de papier », selon la formule célèbre du président Mao, et n’a pas cherché à rivaliser avec les deux superpuissances, se contentant de demeurer un acteur nucléaire de second rang, tirant même longtemps une certaine fierté de détenir le plus petit arsenal mondial.
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