Extrait de Discours et messages, volume 4, « Pour l’effort » (août 1962, décembre 1965) ; Plon, 1970, texte aimablement fourni par la Fondation Charles de Gaulle.
Allocution prononcée à l'École navale
Messieurs, Je suis très heureux de me trouver à l’École navale. Je me félicite de l’avoir vue comme elle est et comme elle est en train de devenir : je veux dire quelque chose d’impressionnant, de solide et de définitif, pour autant que les choses humaines le soient. En tout cas, on est sorti ici du provisoire et j’y vois comme un symbole de tout ce qui est notre pays et de ce que sont, en particulier, ses forces et plus spécialement sa Marine.
Je salue, puisque j’y passe, ce site de Brest qui est marqué par la géographie pour être un haut lieu de notre destin, le destin de cette France pour laquelle, comme pour tous les pays d’ailleurs, la mer est à la fois un obstacle, c’est-à-dire une défense, et aussi un chemin, c’est-à-dire un moyen de se répandre, de la France qui est un cap, d’un continent avec trois façades sur la mer, de la France qui est, par conséquent, marquée pour être un pays maritime.
Le fait est que la Marine, celle d’aujourd’hui et celle de demain, est faite pour la guerre, c’est-à-dire pour de grandes épreuves, lesquelles (je ne parle pas seulement du passé, je parle de l’avenir), ne sont pas seulement ses épreuves mais sont celles, matérielles et morales, de la nation ; cela veut dire que, pour ce qui est de la Marine, ce dont il s’agit, c’est d’être faite pour ce pour quoi elle est faite : autrement dit pour combattre, pour s’y préparer d’abord et, le cas échéant, pour l’accomplir. Et pour ce qui est du pays, il s’agit, quand cela concerne la Marine, d’en avoir une qui existe pour lui et non pas seulement pour elle ; une Marine qui soit en mesure de frapper fort, de frapper comme c’est sa nature, sur la mer et, depuis la mer, tout ennemi de la France, de le frapper avec les armes les plus puissantes qui soient (1) et de le frapper, le cas échéant, sans réserve et sans conditions. Voilà le fait marin de la France.
Il se trouve, ai-je besoin de le dire, que notre époque est celle d’une immense révolution pour les moyens de combat : la force atomique est apparue, c’est elle qui déjà maintenant, à plus forte raison demain, domine tout à l’échelle mondiale, qu’il s’agisse de dissuasion ou, le cas échéant, qu’il s’agisse de destruction. Il se trouve aussi que la Marine est exceptionnellement appropriée à cet armement nucléaire. Elle l’est puisqu’elle agit sur l’océan, autrement dit dans toutes les régions du Monde et éventuellement contre toutes les régions du monde : elle l’est parce que sa nature c’est l’ubiquité — la faculté d’être partout — c’est le rayon d’action, c’est la capacité de dispersion et de concentration et puis, c’est le fait qu’elle peut agir avec ses bâtiments — que ce soient des vaisseaux ou que ce soient des avions — qu’elle peut agir en employant toutes les armes, et spécialement celles dont j’ai parlé tout à l’heure, et qu’elle peut les employer, privilège insigne, depuis le dessous de la mer. C’est dire que dans l’évolution de l’art de la guerre la Marine passe, de toute manière, pour tout le monde et en particulier pour nous, au premier plan.
Eh bien, Messieurs, vous serez la génération des officiers et des ingénieurs de Marine qui va prendre en compte une partie capitale de la puissance guerrière de la France, et vous serez des officiers qui servirez dans un système de force navale peu à peu articulé autour de cette réalité nouvelle et colossale qu’est l’armement atomique. Vous aurez à servir dans ce système de force, ou bien pour employer directement l’élément dont je viens de parler, ou bien pour le couvrir sur la mer, dans le ciel, sous la mer, ou bien pour exploiter les effets qu’il aura produits, ou bien naturellement pour combattre, pour détruire, la même force, la force atomique de l’ennemi.
Votre destination, Messieurs, sera de ce fait, sans nul doute, très différente de ce que fut celle de vos aînés et vous aurez, vous avez déjà, à vous adapter pour faire la guerre, le cas échéant, à des conditions de service, de vie, d’instruction et de formation qui sont très nouvelles. Vous aurez tout le long de votre carrière à accomplir, de ce fait, un effort très difficile et très méritoire. Mais combien est exaltante pour vous l’idée que la Marine se trouve maintenant, et sans doute pour la première fois de notre Histoire, au premier plan de la puissance guerrière de la France et que ce sera dans l’avenir, tous les jours, un peu plus vrai.
Brest, 15 février1965
(1) C’est-à-dire avec les armes nucléaires.







