Foreign Affairs (« The New American Hegemony ») (reviewed by André-Hubert Onana Mfege)
Foreign Affairs (« The New American Hegemony »)
Le récent numéro du magazine américain d’analyse politique Foreign Affairs s’appesantit sur la crise de la gouvernance mondiale, dans un dossier coruscant intitulé « The New America Hegemony » divisé en quatre articles denses et provocateurs.
L’article « The Predatory Hegemon. How Trump Wields American Power », du professeur Stephen M. Walt de la Harvard Kennedy School, s’apparente à une diatribe de la politique étrangère américaine sous Donald Trump. Il la qualifie tout simplement d’hégémonie prédatrice articulée autour de la tendance de Washington à exploiter systématiquement sa position dominante pour arracher des avantages asymétriques aux autres pays, y compris ses alliés traditionnels. Cette approche associe généralement le recours intensif aux pressions économiques, notamment les tarifs douaniers et la manipulation des flux commerciaux, utilisés comme instruments de coercition politique, pour forcer les États à réorienter leurs investissements ou à modifier leurs politiques au profit des États-Unis. Elle inclut aussi une dimension symbolique de subordination, car au-delà des concessions matérielles, l’Administration américaine exige des marques publiques de déférence de la part des dirigeants étrangers, transformant ainsi la diplomatie en rapport de domination ritualisé. À cela s’ajoute l’exploitation potentiellement personnelle du pouvoir, entendons l’usage de l’influence géopolitique pour obtenir des avantages directs pour le Président et son entourage, brouillant la frontière entre intérêt national et enrichissement privé. En outre, ces mécanismes d’hégémonie prédatrice s’accompagnent ostensiblement d’un affaiblissement des institutions multilatérales, à travers la marginalisation de l’Organisation des Nations unies et le retrait d’accords majeurs en faveur des négociations bilatérales.
Si cette stratégie peut produire des gains à court terme, elle présente néanmoins des limites structurelles dans le monde multipolaire actuel, dans la mesure où les grandes puissances, telles que la Chine, disposent désormais de ressources suffisantes pour résister à la coercition. Par ailleurs, les alliés, confrontés à l’imprévisibilité américaine, diversifient leurs partenariats économiques et sécuritaires, à l’effet de leur dépendance vis-à-vis de Washington. Sans oublier l’accumulation de ressentiments et la perte de crédibilité face aux menaces qui décrussent l’efficacité dissuasive américaine. Walt avertit, fort à propos, que l’hégémonie prédatrice contient les germes de sa propre destruction.
Dans un registre similaire, Alexander Cooley et Daniel Nexon, respectivement professeurs de sciences politiques à Claire Tow et Georgetown University, dénoncent la corruption systémique des dirigeants mondiaux dans leur article « The Age of Kleptocracy: Geopolitical Power, Private Gain ». Ils soutiennent que le système international entre dans une ère où les élites politiques de nombreux pays utilisent le pouvoir géopolitique pour engranger des gains privés, en exploitant les failles de la mondialisation financière, des marchés immobiliers et des systèmes juridiques occidentaux. En effet, la rivalité entre grandes puissances ne se limite plus à l’idéologie ou à la sécurité, mais s’entremêle avec des réseaux d’enrichissement personnel, où dirigeants, oligarques et intermédiaires financiers déplacent des capitaux et l’influence à l’échelle globale. Cette dynamique fragilise les institutions démocratiques, alimente la corruption et brouille la distinction entre intérêt national et dividende privé. Ces deux experts mettent en garde contre cette « géopolitique du profit » qui sape la réputation de l’ordre libéral international et en appellent aux mesures correctives coordonnées combinant la transparence financière accrue, la lutte contre les paradis fiscaux et le renforcement des mécanismes anticorruption.
Pour sa part, et sous un ton moins inquisiteur, Nadia Schadlow, ancienne conseillère adjointe à la Sécurité nationale lors de la première Administration Trump, examine l’orthodoxie « globaliste » qui a guidé la politique étrangère américaine depuis la fin de la guerre froide, dans un article intitulé « The Globalist Delusion: Why America Must Build a New Operating System ». Elle déplore le fait que Washington ait surestimé la capacité des institutions internationales, de l’interdépendance économique et de la diffusion des normes libérales à transformer les régimes autoritaires et à garantir la stabilité mondiale. Selon elle, cette vision a conduit les États-Unis à négliger la compétition stratégique, la résilience industrielle et la cohérence entre la politique intérieure et les objectifs extérieurs.
Et de plaider pour un nouveau « système d’exploitation » stratégique fondé sur le réalisme, la protection des chaînes d’approvisionnement critiques, le renforcement des capacités nationales et une diplomatie plus sélective. Elle suggère particulièrement d’aligner sécurité économique, puissance militaire et politique industrielle pour faire face à des puissances révisionnistes déterminées. Plutôt que de miser sur l’intégration universelle, les États-Unis devraient privilégier des coalitions pragmatiques et défendre activement leurs intérêts dans un monde durablement compétitif.
Dans son article titré « The Multipolar Delusion: And the Unilateral Temptation », C. Raja Mohan, professeur des études américaines à la Jindal Global University en Inde, analyse les illusions entourant l’avènement d’un monde multipolaire. Il soutient que si la distribution du pouvoir mondial devient effectivement plus diffuse, cela ne signifie pas pour autant l’émergence d’un ordre stable, équilibré ou coopératif. La multipolarité accroît au contraire l’incertitude stratégique, les rivalités régionales et les calculs opportunistes des puissances moyennes. Mohan s’insurge aussi contre la tentation unilatéraliste, notamment aux États-Unis, qui pourrait découler de la frustration face à la complexité croissante du système international. L’illusion multipolaire peut ainsi alimenter des stratégies de retrait, de transactions bilatérales ou de démonstrations de force au détriment d’alliances durables et de mécanismes institutionnels. À son avis, ni le mythe d’une multipolarité harmonieuse ni le repli unilatéral ne constituent de réponses viables. Les grandes puissances doivent plutôt combiner l’équilibre des forces, la gestion pragmatique des rivalités et la coopération sélective pour éviter une instabilité systémique accrue.
Prises ensemble, les quatre analyses dressent un constat convergent : l’ordre international libéral traverse une crise profonde. Entre l’hégémonie prédatrice, la kleptocratie transnationale, la désillusion globaliste et les illusions multipolaires, ils soulignent l’érosion des règles, de la confiance et des institutions. Le débat ne porte plus sur l’expansion de l’ordre, mais sur sa recomposition. Sans stratégie cohérente articulant la puissance, la légitimité et la résilience interne, toute puissance s’expose à un déclin relatif dans un système mondial plus fragmenté soumis à une compétition acharnée. ♦


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