Introduction
Introduction
Il y a une quinzaine d’années, lorsque le projet de la Chaire a pris forme, le débat stratégique en France et en Europe était quasi atone et surtout cantonné. Il me semblait alors indispensable de contribuer à dissiper certaines illusions en s’adressant aux étudiants afin de mieux préparer les esprits si l’on voulait éviter ces défaites intellectuelles qui, dans le passé, furent fatales à notre pays. D’emblée, le parti pris de la Chaire fut de croiser les points de vue d’universitaires, d’experts, de diplomates, de militaires français et étrangers. Comment, en effet, parler de défense sans entendre les responsables politiques et militaires ou les dirigeants d’entreprises du secteur ? Où mieux qu’à l’Université, qui est un terrain neutre, organiser entre spécialistes le débat d’idées ?
Dans la période actuelle, dominée par tant d’inquiétudes, de tensions internationales et l’usage de la force, la pertinence du projet est plus que jamais confirmée. Parler de la guerre, ce n’est pas être belliciste, c’est être vigilant. Dénoncer les méfaits de la force brute, sans rien prévoir pour la contrer ni dissuader les passages à l’acte, ce n’est pas être pacifiste, mais s’avouer vaincu. La paix, le droit et la démocratie ont besoin d’être défendus et, l’histoire l’enseigne, parfois les armes à la main.
Le cycle de conférences 2026 de la Chaire avait pour thème : « les révolutions et les changements en cours dans les affaires militaires », en forte résonance avec l’actualité des conflits en Ukraine, à Gaza, au Liban ou en Iran. Les articles qui suivent, de la plume de nos intervenants Nicolas Roche (SGDSN), le général Alexis Rougier, Delphine Deschaux-Dutard (Université de Grenoble), Alessio Patalano (King’s College), Vipin Narang (Massachusetts Institute of Technology, MIT), Patrick Pailloux (Direction générale de l’armement, DGA), le général Pierre Schill (Chef d’état-major de l’Armée de terre), Bruno Tertrais (Fondation pour la recherche stratégique, FRS), Élie Tenenbaum (Institut français des relations internationales, Ifri), rendent compte de débats qui seront conclus par la conférence du général Fabien Mandon (Chef d’état-major des Armées) prévue le 22 juin 2026, dont le texte intégral sera publié dans le numéro d’octobre de la revue.
Nous vivons une époque troublée. Une époque de bouleversements stratégiques, mais aussi de douloureuse révision des certitudes et des représentations. Celle qui déchire le camp occidental est la plus manifeste, sans être la plus profonde.
Derrière la vision simpliste de l’administration Trump appert en effet une entreprise révisionniste qui, au grand dam et au préjudice du camp des démocraties, foule aux pieds les règles élémentaires du droit international patiemment dégagées depuis le XIXe siècle, ainsi que tous les principes sur lesquels s’établit l’ordre mondial mis en place par les États-Unis à partir des Accords de Bretton Woods (1944) et de la Charte de San Francisco (1945). Au nom du primat de ses intérêts politiques et économiques, voire des valeurs idéologiques du seul camp MAGA, l’Amérique de Trump s’affranchit de toutes les règles et disciplines de comportement. Ce n’est pas seulement en pratique que les principes du droit international sont bafoués (ce ne serait d’ailleurs pas la première fois), c’est dans leur essence même qu’ils sont contestés. Les plus anciens sont ignorés (comme le respect de la souveraineté des États, de l’inviolabilité des frontières ou encore le droit à l’autodétermination des peuples) ; les plus récents (les droits humains et les droits de l’humanité) font l’objet d’une traque visant à en neutraliser complètement l’application.
Derrière le projet idéologique, avec une entreprise systématique de démolition des instances internationales et des mécanismes mondiaux de régulation, de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) à la Conférence des parties sur les changements climatiques (COP) en passant par la Cour pénale internationale (CPI), on observe de surcroît, outre-Atlantique, à un niveau historiquement inégalé et extériorisé, une collusion cynique des intérêts publics et privés.
Comme en Chine ou en Russie, aux États-Unis, les intérêts capitalistiques des géants de la tech, de façon plus traditionnelle, ceux des compagnies pétrolières ou pharmaceutiques, ne sont désormais plus seulement convergents avec l’intérêt étatique, mais consanguins, dans leur définition comme dans la recherche et la distribution des profits. La force de frappe économique et technologique des acteurs privés américains est en effet considérable et amenée à croître. Sur 11 sociétés trillionnaires en dollars dans le monde aujourd’hui (mille milliards de chiffre d’affaires, soit le PIB de la Pologne et deux fois celui de la Norvège), 9 sont américaines. Elles seront une vingtaine en 2030. Selon cette approche collusive des intérêts publics et privés américains, les règles commerciales sont détournées au profit d’une guerre tarifaire ; les technologies de l’information, les infrastructures et les réseaux critiques sont transformés en leviers de chantage, de contrôle et de coercition (cf. Starlink). On passe d’une logique libérale associée à la mondialisation des échanges, où l’enjeu était la maîtrise concurrentielle des flux d’approvisionnement et de données, à une logique d’un monde fini où, les ressources se faisant plus rares, l’objectif est l’accaparement des nouveaux espaces que la technologie ou le réchauffement climatique permettent désormais d’exploiter, la confiscation des biens communs ou encore au service de l’Intelligence artificielle (IA), l’appropriation du patrimoine immatériel de l’humanité.
Sphères d’influence, loi des empires, unilatéralisme, collusion capitaliste, mépris des droits de l’homme et de la démocratie : la politique extérieure se conjugue à Washington, comme à Pékin ou à Moscou, enfin presque… L’entreprise de démolition trumpienne est sismiquement en phase, ou tend à l’être, avec l’ébranlement tectonique qui affecte notre monde contemporain. Il ne s’agit pas simplement d’un tournant géopolitique, d’un changement d’époque, comme lorsqu’à l’Europe napoléonienne succède l’Europe metternichienne, ou lors du point de bascule, en 1917, du XIXe au XXe siècle, ou encore au moment de la chute du mur de Berlin en 1989. En fait, nous vivons ce que Werner Heisenberg, dans Manuscrit de 1942 (1), désigne comme un changement radical de la structure de la réalité.
Heisenberg constatait qu’à certaines périodes de l’humanité, sous l’effet des découvertes et des inventions scientifiques, ce n’était pas seulement la marche du monde qui changeait, mais le cours entier de la civilisation. Le théoricien du principe d’incertitude et père du programme atomique allemand pressent, en 1942, combien la physique nucléaire, en permettant d’explorer et de modéliser les infinis, va changer la donne de toutes les activités humaines. Il anticipe aussi le péril que représente la bombe atomique. À Hiroshima, en 1945, le monde prend ainsi conscience que l’humanité peut disparaître dans son entier. Cette grande peur nucléaire débouchera sur une rationalisation du péril au travers de l’équilibre de la terreur du temps de la guerre froide, puis avec la mise en place de mécanismes de coopération et de régulation visant à réduire, mondialement ou régionalement, le niveau d’antagonisation des relations internationales.
Nous vivons, avec l’IA, un nouveau moment 1942, caractérisé par le transfert des connaissances scientifiques aux applications pratiques ; la réorganisation en cours, via des logiciels et des automates perfectionnés, des structures de production et de gestion de nos sociétés ; une révolution des affaires militaires est à l’œuvre, dont témoigne la robotisation du champ de bataille sur fond de course aux armements (2 700 Mds, soit presque autant que le PIB français) ; de redistribution des chaînes de valeurs ; de tensions économiques et commerciales. Pour certains, l’IA, source de toutes les spéculations, et non réglementée, est aussi le facteur générateur d’une catastrophe annoncée. De même que l’arme atomique est venue oblitérer de sa menace le destin de l’humanité, l’IA ferait désormais planer le spectre d’un effacement de la conscience humaine dans la plupart des dimensions sociales et jusque dans la guerre.
Aujourd’hui, toutes les sociétés sont sous pression de changements aussi radicaux que politiquement non maîtrisés. Les cadres institutionnels et juridiques apparaissent largement dépassés, contestés ou inappropriés pour gérer des usages sociaux qui vont considérablement plus vite que les réformes. La redistribution des cartes sur le plan géopolitique n’est qu’une entrée en matière à des remaniements fondamentaux auxquels les démocraties européennes sont mal préparées et qu’elles sont peu aptes à affronter. Face aux défis économiques et stratégiques du court terme et aux enjeux sociétaux du futur, elles n’ont d’autre choix que de s’unir davantage ou de péricliter.
On peut toujours espérer que, dans sa course effrénée, l’actuelle administration américaine sera stoppée, que les résultats des élections de mi-mandat seront défavorables, ou craindre, au contraire, une fuite en avant non démocratique. Les Européens ne peuvent compter que sur leurs propres forces. Mis au pied du mur au Groenland et en Ukraine, ils ont dû improviser. Ils vont devoir apporter, de façon convaincante et solidaire, des réponses politiques et militaires à la hauteur pour défendre leur sécurité et leur souveraineté contestée. Les crises actuelles mettent en lumière la nécessité d’une refonte simultanée en profondeur, que ce soit à l’Otan et dans l’UE, de la politique de défense des Européens afin qu’ils puissent définir en commun un contrat de sécurité collective et avoir la libre disposition des moyens qui lui seront dédiés. Elles montrent aussi la nécessité, si l’on veut résister aux pressions économiques et politiques, d’une intégration du marché européen des capitaux, d’une protection de nos données et d’une sécurisation de nos sources d’approvisionnement et infrastructures critiques, ou encore des réseaux de communication.
À l’ouverture de notre session, l’année 2026, sur le plan international, s’annonçait particulièrement critique. Au moment de cette publication, elle a hélas déjà amplement confirmé ce présage en Ukraine, en Iran, au Liban, de la mer Noire au détroit d’Ormuz. Pour les Européens, ces conflits, avec de très sévères conséquences pour leurs économies, les inadmissibles exigences américaines, le dumping chinois et les intimidations russes, ne provoquent toujours pas le sursaut collectif assurant le salut de leur Union. Nous piétinons en prétendant avancer. ♦
(1) Heisenberg Werner, Le Manuscrit de 1942 (trad. Catherine Chevalley), Seuil, 1998 et Allia, 2003.







