Parce qu’ils sont essentiels pour leurs ressources, les échanges commerciaux, le transport d’hydrocarbures et les communications, les océans constituent des espaces de vulnérabilité. Le blocage des routes maritimes ou l’atteinte aux infrastructures critiques offrent aux États un instrument de coercition, parfois discret, en deçà des conflits armés.
« Dans les profondeurs » : penser un domaine sous-marin devenu un enjeu stratégique contemporain majeur
Into the Deep: Thoughts of the Underwater World as a Major Contemporary Strategic Challenge
The oceans are vulnerable spaces because they are vital for the resources they contain, for commerce, for transport of hydrocarbons and for communication. Blockading maritime routes and attacking critical infrastructure offer states a means of sometimes discreet coercion that remains below the level of armed conflict.
La sécurité nationale des États modernes comporte un volet sous-marin de plus en plus central. En Europe, une telle observation peut surprendre alors même que le plus grand conflit sur le continent depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale vient d’entrer dans sa cinquième année de combats terrestres dans l’Est de l’Ukraine (1). L’invasion du pays par la Russie rappelle avec force comment les dirigeants révisionnistes d’États autoritaires s’engagent dans un large éventail d’activités en sous-main visant à exercer une coercition sur d’autres États, tout en utilisant la force militaire pour faire avancer leurs intérêts et assurer leur survie politique (2). Cela conduit à deux observations majeures. Premièrement, des champs de bataille ravagés d’Ukraine aux eaux disputées des mers de Chine, il est difficile de contester l’idée avancée par le principal conseiller politique de l’Otan selon laquelle des acteurs étatiques comme la Russie et la Chine jouent désormais un rôle de déstabilisation déterminant et supplantent les acteurs non-étatiques en tant que principales menaces à la sécurité internationale (3). Deuxièmement, l’attitude de la Russie en Ukraine souligne à quel point la puissance militaire est redevenue l’instrument central de la conduite des affaires internationales. Les récentes opérations militaires israéliennes et américaines contre l’Iran et ses intermédiaires (proxies) n’ont fait que renforcer ce constat (4).
Dans ce contexte, une troisième réflexion mérite une attention particulière. Si l’essentiel des combats visant à repousser les ambitions territoriales de la Russie en Ukraine se déroule encore à terre, certaines tentatives de perturbations systématiques de la solvabilité économique de Kyiv prennent la forme d’opérations en mer (5). Celles-ci s’inscrivent dans une campagne visant à s’approprier ou, à défaut, limiter l’usage fonctionnel des principales zones portuaires ukrainiennes de l’ouest de la mer Noire, tout particulièrement dans la région d’Odessa (6). Elles incluent également des actions indirectes contre les principaux soutiens européens de Kyiv dans les États baltes par le biais d’une série de mesures coercitives perturbant les infrastructures maritimes critiques. Dans ce cadre, les opérations russes visent spécifiquement à saper le soutien politique européen en faveur de l’effort de guerre ukrainien au moyen d’opérations de sabotage en deçà du seuil du conflit armé, menées contre des infrastructures sous-marines critiques de l’Atlantique à la Méditerranée (7). Cette tendance préoccupante soulève plusieurs questions essentielles : pourquoi ces infrastructures sous-marines critiques attirent-elles tant l’attention ? Sont-elles en train de devenir des cibles privilégiées de coercition, et dans ce cas, pourquoi ? Et, tout aussi important, pourquoi comprendre cette forme de coercition est-il crucial tant pour les acteurs sur le terrain que pour les chercheurs en sécurité maritime ?
Ce sont ces questions que cet article se propose d’aborder. Il met en évidence que le domaine sous-marin abrite un réseau dense et en rapide expansion d’infrastructures sous-marines critiques en passe de devenir un centre névralgique de la sécurité européenne et internationale (8). Les autorités politiques et navales de tout le continent ont déjà pris conscience des opportunités du domaine ainsi que des risques et des vulnérabilités qui y sont associés (9). Cet article inscrit cette analyse dans une réflexion plus large sur la dépendance des sociétés modernes à des formes de connectivité numérique et énergétique assurées par des câbles de données sous-marins et des infrastructures, afin de montrer que cette dépendance constitue une cible tentante pour les auteurs de perturbation, de sabotage ou de dégradation. Ce raisonnement est une première étape nécessaire pour expliquer pourquoi les actions maritimes de la Russie, ainsi que d’autres acteurs étatiques, nécessitent le développement d’outils juridiques et matériels pour les contrer. Des éléments observés ces cinq dernières années laissent entendre que les dirigeants de Moscou et de Pékin sont déjà désireux et capables d’exploiter ces dépendances dans le cadre de leur stratégie coercitive (10).
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