La Guerre mondiale n’aura pas lieu (There will be no world war, reviewed by Thibault Lavernhe)
La Guerre mondiale n’aura pas lieu
Dans cet essai dont le titre résonne comme une sentence, le géopoliticien Frédéric Encel s’attaque à ce qu’il considère être l’irrationalité des pessimistes qui voient dans chaque début de crise internationale les prolégomènes d’une conflagration mondiale. Sans nier les antagonismes profonds et les vives tensions qui tiraillent et parfois ensanglantent la planète, Frédéric Encel s’emploie à montrer que la montée aux extrêmes qui déboucherait sur une troisième guerre mondiale n’a pratiquement aucune chance de se produire en raison, d’une part, des innombrables forces de rappel qui agissent comme des freins et, d’autre part, du faible impact de la plupart des clivages contemporains qui restent régionaux et n’ont souvent qu’un potentiel belliqueux marginal.
À l’heure où certains craignent un engrenage implacable du type de celui de 1914, l’auteur montre que les élastiques qui retiennent les acteurs du système international agissent comme autant d’entraves dans la course vers l’abîme d’un affrontement mondial fantasmé. Quels sont-ils ? Les opinions publiques, dont la force modératrice joue sur tous les régimes. La rationalité et le sens de la prise de risque des dirigeants de la planète, même les plus enflammés sur le plan déclaratoire, dont aucun ne souhaite a priori réaliser un suicide politique – à quelques exceptions près dans l’histoire. L’aversion de nombreuses nations pour l’engagement militaire, depuis les États-Unis fatigués des forever wars jusqu’à l’Allemagne contemporaine dont l’ADN va à l’encontre des interventions extérieures. Le peu d’appétence des grands États à risquer une conflagration mondiale pour des régions certes turbulentes mais secondaires du point de vue de leurs intérêts, comme cela est le cas pour l’Afrique ou une bonne partie du Moyen-Orient. La faible « rentabilité » de la guerre, dont le rapport coût–bénéfice reste très négatif, en particulier pour Pékin (dont la santé économique est la branche de l’arbre sur laquelle le Parti communiste chinois est assis) et pour Washington (qui reste profondément marqué par une culture isolationniste et mercantiliste dont Donald Trump n’est pas la cause mais le symptôme).
À ces freins s’ajoutent la vacuité de certains facteurs prétendument belligènes, dont le géopoliticien montre le très faible potentiel d’explosivité internationale. Ainsi des facteurs religieux, économiques ou encore des ressources naturelles, souvent présentés par les analystes comme des étincelles desquelles peuvent naître un embrasement. L’auteur souligne ici la faible corrélation entre ces facteurs et les situations de guerre : non seulement les acteurs économiques ne se font pas la guerre, mais les guerres pour le pétrole, pour l’eau ou encore pour l’accès à l’énergie, ne sont, la plupart du temps, que des vues de l’esprit objets de reconstructions a posteriori. Il en va de même pour les prétendues « poudrières » de l’Afrique ou du Moyen-Orient : la première est plutôt en voie d’implosion que d’explosion, et l’instabilité du second ne s’exporte pas au-delà de ses frontières géopolitiques (comme cela est par exemple le cas du conflit israélo-palestinien qui, s’il attire l’attention du monde, n’a pour autant pas d’envergure mondiale). Toutefois, on retiendra surtout l’analyse de l’auteur sur la non automaticité des alliances en 2025. Certes, des pactes sont régulièrement signés entre États, souvent à grand renfort de déclarations d’amitiés, mais l’assistance militaire effective entre les signataires est loin d’être mécanique : les BRICS, la Chine et la Russie, l’Iran et la Russie… signer est une chose, mais la solidarité, cette notion finalement très européenne, en est une autre. Là encore, toutes ces raisons contribuent à modérer fortement la thèse d’un embrasement généralisé.
Les constats de Frédéric Encel ne l’empêchent nullement de se prémunir contre la naïveté et contre ce qu’il désigne comme le « pacifisme belligène ». Cependant, reste que la plupart des confits de la planète n’ont, selon lui, aucune vocation à s’exporter, la seule puissance expansionniste – mais jusqu’ici relativement bien contenue – étant la Russie. On retiendra donc de cet essai des « raisons géopolitiques d’espérer », sans naïveté, mais avec l’optimisme de la volonté. Tout en gardant un œil sur les trois « hot spots » dont Frédéric Encel estime que le potentiel de déstabilisation est le plus fort : le Cachemire, Taïwan et l’Europe orientale. ♦







