Castelnau, le maréchal escamoté 1851-1944 (Castelnau, the passed-over marshal, reviewed by Jérôme Pellistrandi)
Castelnau, le maréchal escamoté 1851-1944

Jean-Louis Thiériot est homme de plume, historien, avocat et homme politique, sans oublier qu’il est officier de réserve dans la Marine nationale. Ses différentes compétences l’ont ainsi amené à être ministre délégué auprès du ministre des Armées et des Anciens combattants en 2024, cette nomination traduisant son engagement au service de la France. De ce parcours républicain est issue cette belle biographie du général Édouard de Castelnau (1851-1944). Un soldat accompli, un père éprouvé, un homme politique lucide, un catholique fervent et enfin un patriote combattant la trahison du gouvernement de Vichy face à l’Allemagne nazie.
438 pages alertes et particulièrement agréables à lire où l’historien sait à la fois utiliser le vocabulaire militaire mais aussi celui de la politique pour retracer la vie de celui qui aurait dû être Maréchal à l’issue de la Grande Guerre mais dont les convictions chrétiennes ouvertement affichées, sans ostentation, le privèrent de cette ultime reconnaissance de la IIIe République. C’est bien là, l’autre intérêt de cet ouvrage qui, au-delà de la personnalité exceptionnelle que fut Castelnau, retrace de fait l’histoire de cette République née sur les décombres du Second Empire et dans laquelle se déroulât la carrière de cet aristocrate attaché à ses terres du Sud-Ouest et à ses valeurs qui servit avec détermination jusqu’à son dernier souffle. Il intègre Saint-Cyr en 1869 après des classes préparatoires à Sainte-Geneviève, l’école des Jésuites, rue Lhomond, dans le 5e arrondissement. Il est l’un des rares grands chefs de 1914-1918 ayant vraiment servi au feu durant la guerre de 1870-1871 avec Gallieni et Maunoury. Foch, bien que né la même année et engagé au 4e RI en 1870, n’entame réellement sa carrière militaire qu’avec son intégration à l’École polytechnique en novembre 1871 tandis que Philippe Pétain, né en 1856, intègre Saint-Cyr en 1876. Cette première expérience du combat sera essentielle dans le style de commandement de Castelnau, un fantassin soucieux de ses soldats et de leur condition de vie.
Son parcours professionnel jusqu’en 1914 alterne postes de responsabilités et commandements dans le climat plutôt délétère de la IIIe République où la lutte anticléricale conduite par la franc-maçonnerie pèse sur l’institution militaire, dans laquelle le corps des officiers est plutôt conservateur et catholique. Entre l’affaire Dreyfus, dans laquelle il échappe au courant antidreyfusard très présent dans les rangs – conscient des manipulations et des mensonges – puis l’Affaire des fiches cataloguant les officiers en fonction de leurs convictions intimes, Castelnau voit son avancement progresser très lentement sans que cela ne nuise à son enthousiasme. Ce n’est qu’en 1906 qu’il est promu général et qu’il va sans discontinuer assumer de nouvelles responsabilités.
Été 1914, malgré une mobilisation générale bien conduite, les armées françaises sont prises de vitesse. Castelnau va sauver Nancy avec les batailles de la trouée de Charmes puis du Grand Couronné, permettant ainsi à Joffre de retrouver un front cohérent avec la bataille de la Marne. Durant toute la guerre, ses talents de chef, d’organisateur et de combattant sont mis à contribution. Malgré la douleur de la perte de trois de ses fils, il assume ces responsabilités avec détermination et une foi en la victoire intacte.
En novembre 1918, il entre à la tête des troupes françaises dans Colmar libéré. Un détail vestimentaire mais ô combien symbolique : il porte la médaille des vétérans de 1870. En dépit de ses hauts faits et ses mérites, il ne fera pas partie des Maréchaux car son profil aristocratique et son catholicisme clairement assumé constituent des obstacles aux yeux de certains politiques radicaux-socialistes. Après avoir servi sous l’uniforme, Castelnau va poursuivre son engagement pour la France en choisissant la voie des urnes. Député de l’Aveyron, conseiller général, éditorialiste, membre de l’Institut, dirigeant politique, il ne va cesser de travailler au quotidien pour œuvrer à la réconciliation des deux France, la catholique et l’anticléricale, notamment par le rapprochement avec le Saint-Siège.
Malgré la vieillesse, il voit monter avec crainte le péril nazi, identifiant les dangers dont l’antisémitisme de la peste brune. Il alerte sur l’impréparation de nos armées. Hélas, le sort des armes au printemps 1940 vient définitivement assombrir les dernières années du nonagénaire. Réfugié dans sa propriété de Montastruc, il n’a de cesse de condamner la déchéance de Vichy et donc du Maréchal Pétain. Il n’est pas gaulliste mais croit à la Résistance, permettant aux mouvements locaux de stocker armes, munitions et résistants dans ses terres. Néanmoins, il ne voit pas la victoire, décédant le 18 mars 1944. À ses obsèques, Monseigneur Jules Saliège (1) (1870-1956) bien que très handicapé par la maladie, tint à être présent, lui qui a sauvé l’honneur de l’épiscopat en dénonçant sans aucune ambiguïté l’antisémitisme et en sauvant de nombreux Juifs et Résistants.
À juste titre, au regard de son parcours et avec le recul du temps, Castelnau aurait largement mérité le maréchalat de son vivant. Une réparation à titre posthume reste possible. Jean-Louis Thiériot a ici réussi à sortir de l’ombre une figure majeure de l’histoire de la IIIe République et de ses guerres. Une figure inspirante et qui peut encore servir de modèle dans un temps où les orages menacent. ♦
(1) Le général de Gaulle le nomma Compagnon de la Libération en août 1945 et en 1946, Pie XII le fit cardinal.







