Qui contrôle qui ? Les nouveaux rapports de force mondiaux (Who controls whom? New global power balances, reviewed by Thibault Lavernhe)
Qui contrôle qui ? Les nouveaux rapports de force mondiaux
Qui contrôle qui ? Telle est la question que pose Thomas Gomart en se penchant sur les rapports de force qui structurent le monde en 2026, adaptant au passage la fameuse interrogation de Lénine (« Qui l’emporte ? ») formulée un siècle plus tôt. Pour organiser son analyse, le directeur de l’Institut français des relations internationales (Ifri) décline au fil des chapitres une grille de lecture empruntée à Benjamin Constant pour rendre compte des dynamiques internationales : la guerre, le commerce, le désir. Dans chacun de ces trois compartiments, Thomas Gomart nous propose des « duels » entre des figures ou des organisations antagonistes incarnant les grandes polarisations du monde contemporain.
Au registre de la guerre, l’auteur scrute les ressorts des confrontations entre Poutine et Zelensky, d’une part, et entre Khamenei et Netanyahou, d’autre part. Par-delà les personnages dont la psychologie est parfaitement cernée, Thomas Gomart y décrypte le rapport de force entre des Nations dont les représentations du monde et les intérêts se percutent. En historien, l’auteur met en avant, en considérant la tectonique des mondes qui se joue dans la guerre en Ukraine, la pérennité de l’affrontement entre libéralisme et communisme qui, selon lui, ne s’est pas arrêté avec la fin de la guerre froide, en raison du rejet de la greffe libérale par Moscou (contrairement à la Chine qui a réussi sa transformation sur le plan économique). S’agissant du commerce, l’auteur y oppose en premier lieu les deux géants indien et chinois au travers de Modi et Jinping, puis les deux dirigeants occidentaux Trump et von der Leyen qui se font face depuis chaque rive de l’Atlantique. Là encore, les personnalités choisies ouvrent sur les lignes de fracture géoéconomiques et permettent de comprendre les rationalités à l’œuvre dans chaque camp, dans un contexte où commerce et sécurité sont de plus en plus liés. Ici, c’est sans doute l’Europe qui accuse le plus grand décalage avec le reste du monde, étant incapable de faire le lien entre les deux, là où les trois autres acteurs, à la fois mercantilistes et nationalistes, jouent parfaitement de ce couplage. Dans l’ordre du désir, enfin, ce ne sont pas des personnages mais des organisations que Thomas Gomart met face à face. D’abord, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) et Fox News, dont l’approche des faits est diamétralement opposée, l’expertise proclamée du premier étant vue comme une marque d’élitisme illégitime par le second dans un contexte de « transformation de l’industrie des idées » outre-Atlantique, où post-vérité et faits alternatifs contredisent l’objectivité dont le GIEC s’estime le gardien. Ensuite, le Vatican et la Silicon Valley, deux écosystèmes « religieux » au sens propre pour l’un et au sens figuré pour l’autre. Dans cette dernière opposition, le directeur de l’Ifri fait ressortir la matrice philosophique des grands barons de la « tech » comme Peter Thiel, et met en lumière leur approche idéologique de la technologie, celle-ci étant vue comme le seul chemin viable pour sortir de l’impasse d’une mondialisation horizontale jugée insoutenable.
Finalement, qui contrôle qui ? Sans apporter de réponse définitive à cette question qui est avant tout un prétexte pour porter un regard sur l’époque, Thomas Gomart fait prendre conscience au lecteur de la réalité des rapports de force et incite en filigrane l’Europe à ne pas les refuser et à les assumer, dans tous les domaines, de la finance à la force militaire en passant par le commerce. Car, en examinant la balance entre Washington et Bruxelles, son avertissement est clair : « face à [Donald Trump], les dirigeants européens ont, pour l’heure, fait le choix de la prosternation : ils en attendent de la stabilité économique et du soutien militaire. Ils n’auront ni l’une ni l’autre ». ♦







