L’Afrique reste un enjeu secondaire pour les États-Unis, marquée par une indifférence historique. Sous Donald Trump, cette approche se radicalise : mépris affiché, réduction des aides, et recentrage sur des intérêts économiques et sécuritaires. Une diplomatie personnalisée et idéologique remplace la coopération traditionnelle, sans pour autant structurer une alliance claire.
La relation États-Unis/Afrique à l’ère de Donald Trump (T 1742)
Le Président Donald Trump rencontre le Président sud-africain Cyril Ramaphosa, le 21 mai 2025, dans le Bureau ovale. (Official White House Photo by Daniel Torok/Flickr)
The US/Africa relationship in the Trump era
Africa remains a secondary issue for the United States, marked by a historical indifference. Under Donald Trump, this approach has become more radical: open contempt, reduced aid, and a refocusing on economic and security interests. Personalized and ideological diplomacy is replacing traditional cooperation, without, however, structuring a clear alliance.
L’Afrique, un « benign neglect » pour les Présidents américains
L’Afrique, traditionnellement marginale dans la politique étrangère des États-Unis, n’a jamais figuré au cœur des priorités stratégiques américaines (1). Le concept de « benign neglect », employé dès les années 1960, résume ce positionnement qui conjugue discrète indifférence et présence minimale. Sous le premier mandat de Donald Trump, cette logique s’est accompagnée d’un mépris affiché et résumé par la fameuse expression de « shit hole countries » employée par le Président à propos des pays africains. S’inscrivant dans le droit fil, il avait d’ailleurs évoqué l’Afrique durant sa campagne en stigmatisant les immigrants africains comme « parmi les pires du monde qui viennent du Congo en Afrique [sic] », pour « empoisonner le sang du pays » (2).
Cependant, sous son second mandat, des tendances plus structurelles – dont certaines avaient été esquissées dans le « Project 2025 » rédigé par la Heritage Foundation – marqueront la politique américaine envers le continent. Chacune d’elles renvoie à des dimensions idéologiques, structurelles ou historiques propres à la manière dont l’Afrique est considérée par les cercles proches du Président américain. Ces axes révèlent une tentative de redéfinition des rapports afro-américains, non plus sous l’angle de la coopération ou du développement, mais comme terrain d’affirmation d’une vision conservatrice, identitaire et économiquement agressive de l’ordre international.
Les techno-libertariens et la revanche de l’apartheid sur la scène internationale
L’Afrique du Sud se distingue comme cible principale de l’hostilité trumpienne envers le continent. Plusieurs mesures symboliques et diplomatiques sont adoptées : refus de participer au G20 à Johannesburg, expulsion de l’ambassadeur sud-africain, suspension de l’aide américaine et déclarations virulentes contre les lois de réforme agraire. L’administration Trump dénonce une prétendue « discrimination raciale contre les blancs », voire un génocide, jusqu’à accorder le statut de réfugié à certains Afrikaners.
Derrière cette posture, il faut voir l’influence de la droite techno-libertarienne américaine, dont les plus fameux représentants tels Elon Musk, Peter Thiel ou David Sachs (3), ont grandi en Afrique australe. Cette droite, hostile au « wokisme » et au multiculturalisme, exalte une vision hiérarchisée de la société, inspirée du modèle suprématiste de l’apartheid. L’Afrique du Sud actuelle, gouvernée par le Congrès national africain (African National Congress – ANC), symbolise à leurs yeux l’effondrement de cet ordre ancien légitimant le suprématisme. En outre, la plainte sud-africaine déposée contre Israël devant la Cour internationale de justice (CIJ) en janvier 2024 aggrave encore les tensions entre les deux pays.
Cette « équation sud-africaine » révèle donc un affrontement profond, opposant des visions antagonistes du monde. Elle est aussi le symptôme de la diffusion à l’échelle internationale de certaines grilles de lecture identitaires et racialistes, longtemps circonscrites à des sphères minoritaires.
Une croisade chrétienne des Américains en Afrique ?
Peu prise en compte dans l’analyse classique de la politique étrangère, la dimension religieuse est pourtant centrale dans l’approche américaine du continent africain. Cette dynamique, présente de longue date dans les rapports entre les États-Unis et l’Afrique, pourrait atteindre son paroxysme sous le nouveau mandat de Donald Trump (4), qui a institutionnalisé un nouveau Bureau de la foi à la Maison Blanche. Elle repose sur deux piliers : le catholicisme intégraliste et le protestantisme évangélique.
Le courant catholique intégraliste porté notamment par le vice-président J. D. Vance, est proche des courants ultra-conservateurs du Vatican, animé par le cardinal Burke aux États-Unis et par le cardinal Robert Sarah (5) en Afrique. Il s’oppose violemment aux réformes introduites par le pape François (ouverture aux migrants, dialogue interreligieux, écologie) et promeut un retour à un ordre moral strict.
Parallèlement, les églises évangéliques américaines d’inspiration pentecôtiste renforcent leur influence en Afrique (6). Arrivées sur le continent dès les années 1920 avec les Assemblées de Dieu, elles ont connu une expansion fulgurante depuis les années 2000. Leurs « megachurches » diffusent une théologie de la prospérité et une vision mystique de la politique. Leur influence s’exerce jusqu’au sommet des États, comme en RCA où le président Touadera participe activement à leurs cérémonies.
Ce socle religieux commun alimente en Afrique comme aux États-Unis une vision du monde articulé autour des mouvements anti-vaccin (antivax), de la famille traditionnelle, du refus de l’avortement, de la condamnation de l’homosexualité et du climato-scepticisme.
Les affinités électives entre trumpisme et souverainismes africains
Une autre dimension essentielle pour la politique africaine des États-Unis réside dans les analogies entre le national-populisme de Donald Trump et les mouvements souverainistes africains émergents. Le courant Make America Great Again (MAGA), fondé sur une critique virulente des élites globalisées, de la diversité, des normes démocratico-libérales et du multilatéralisme, entre en résonance avec les rhétoriques d’un nombre croissant de gouvernements africains comme de leurs opinions publiques.
Dans les pays du Sahel central (Mali, Burkina Faso, Niger), les juntes militaires arrivées au pouvoir entre 2020 et 2023 ont ainsi bâti leur légitimité en se faisant l’écho des revendications populaires axées sur la dénonciation d’un ordre international jugé néocolonial, des politiques de réforme et d’ingénierie institutionnelles et de l’échec des interventions militaires menées par les partenaires internationaux traditionnels (7). Les discours de rupture avec la France, le rejet des missions de l’ONU ou de l’Union européenne, s’accompagnent des revendications souverainistes, patriotes et nationalistes, très proches dans leur rhétorique du trumpisme américain dont ils ont d’ailleurs précédé le retour. On y retrouve le rejet des élites internationales, la glorification du peuple, la dénonciation des « traîtres », ainsi qu’une valorisation des figures d’« hommes forts ».
La proximité de ces régimes avec la Russie, partenaire stratégique de plus en plus influent sur le continent, suggère que l’hypothèse d’un « axe des populismes autoritaires » – associant Moscou, Washington et des capitales africaines – n’est pas à exclure. Elle reste cependant largement ignorée par les élites trumpiennes, davantage tournées vers leurs batailles internes que vers une projection internationale construite.
En effet, malgré ces convergences, l’administration Trump ne manifeste guère de volonté de structurer une alliance idéologique avec ces acteurs. Le Burkina Faso et le Mali se retrouvent même visés par des restrictions de visas. Cette contradiction révèle le caractère encore flou et réactif de la stratégie africaine trumpienne, incapable ou peu désireuse de transformer une proximité discursive en levier diplomatique sur le continent.
La fin des politiques démocratico-libérales axée sur le développement ?
La transformation institutionnelle des modalités d’action diplomatique des États-Unis engagée par la nouvelle administration de Donald Trump se répercute profondément sur le continent africain. Elle s’opère via un double mouvement : d’une part, le démantèlement des structures classiques d’aide et de coopération et, d’autre part, la centralisation de la décision diplomatique autour d’un pouvoir exécutif resserré.
L’acte fondateur de cette réorganisation est la dissolution par le Département de l’efficacité gouvernementale (DOGE) de l’USAID (8), agence historique de coopération américaine fondée sous Kennedy en 1961. Cette suppression, officialisée quelques jours après l’investiture de Donald Trump en janvier 2025, est justifiée par les accusations portées contre l’agence, présentée comme un « nid de vipères marxistes » hostile aux valeurs américaines. Elle a été suivie par la suppression de la Millennium Challenge Corporation (MCC), créée sous George W. Bush et spécialisée dans les infrastructures en Afrique. Ces deux mesures incarnent une volonté de rupture avec l’approche multilatérale et institutionnelle propre depuis des décennies à l’action internationale des États-Unis.
Depuis son retour au pouvoir, Donald Trump a multiplié les initiatives et déclarations contre les institutions multilatérales (9), dont la plupart sont particulièrement présentes sur le continent africain. Cependant, il est important de souligner que si Donald apparaît aujourd’hui comme le fossoyeur d’un multilatéralisme auquel il s’était déjà attaqué sous son premier mandat, il ne fait, en réalité, que s’attaquer à un système d’ores et déjà à bout de souffle (10), particulièrement remis en cause sur le continent africain.
Par ailleurs, un recentrage s’opère autour d’une diplomatie de plus en plus personnalisée. Le Bureau des affaires africaines du Département d’État est susceptible d’être dissous, tandis que c’est l’« Envoyé spécial pour l’Afrique », directement rattaché au Conseil national de sécurité, donc à la Maison Blanche, qui est mis en avant. Cette fonction a été confiée à Massad Boulos, homme d’affaires et membre de l’entourage familial de Donald Trump. La Maison Blanche a ainsi parrainé le mini-sommet de pays du littoral atlantique et elle a supervisé cet été la signature à Washington d’un accord de cessez-le-feu entre la République démocratique du Congo (RDC) et le Rwanda.
Par ailleurs, plusieurs ambassades américaines en Afrique sont menacées de fermeture en République centrafricaine, en Érythrée, au Congo ou encore au Lesotho. Une réduction des effectifs et un regroupement géographique des services diplomatiques présents en Afrique selon des logiques de pôle régional sont également annoncés. Ces mesures, bien qu’en partie démenties officiellement, sont le symptôme d’une volonté de désengagement structurel.
Face à ces évolutions, les réactions sont contrastées. D’un côté, les ONG internationales et les agences humanitaires dénoncent un retrait américain catastrophique pour le développement des populations africaines vulnérables ; de l’autre, certains gouvernements africains y voient une opportunité d’émancipation. Le Président zambien, par exemple, a évoqué une « gifle salutaire », invitant ses pairs à assumer davantage de responsabilités. D’autres se félicitent d’avoir, avant même ces annonces, largement dénoncé et contraint des programmes d’assistance jugés inefficaces et porteurs d’ingérences inacceptables (11).
L’Afrique entre protectionnisme agressif et extraction stratégique des États-Unis
L’orientation économique de la politique africaine de Donald Trump se distingue par sa rupture avec le libéralisme commercial traditionnel. Cette approche repose sur une doctrine explicitement protectionniste, inspirée par Peter Navarro, conseiller économique du Président, qui plaide pour un renversement du « dogme du libre-échange ».
Pour l’Afrique, l’un des enjeux majeurs de cette nouvelle politique américaine est le devenir de l’AGOA (African Growth and Opportunity Act), dispositif promulgué en 2000 sous Bill Clinton, qui offre des préférences tarifaires aux exportations africaines vers les États-Unis. Son renouvellement au-delà de septembre 2025 apparaît incertain, alors même que les échanges entre les deux zones ont déjà fortement décliné. Plusieurs États, comme Madagascar ou le Lesotho, ont déjà été ciblés par des hausses de droits de douane qui atteignent jusqu’à 50 %.
Par ailleurs, l’Afrique est perçue par Washington comme un réservoir de matières premières critiques. La RDC, par exemple, fait l’objet d’une stratégie d’investissement centrée sur le lithium, le cobalt et les minerais « 3T » (tantale, tungstène, étain). Des sociétés comme KoBold Metals, appuyées par des acteurs comme Bill Gates, sont mobilisées dans ce cadre. Le modèle proposé s’inspire du partenariat américano-ukrainien : accès aux ressources contre garanties sécuritaires (12).
Dans ce grand repositionnement géoéconomique, le Niger et son uranium, ou encore l’Angola et le corridor de Lobito (destiné à transporter les minerais depuis la RDC) entrent dans cette logique de partenariat extractiviste. Il s’agit, pour les États-Unis, de sécuriser des chaînes d’approvisionnement en Afrique, tout y en réduisant la pénétration économique de la Chine.
Les relations sécuritaires américano-africaines : une continuité sous contrainte
Alors que l’administration Trump supprime de nombreux dispositifs civils, elle augmente significativement le budget du Pentagone, avec une hausse de 13 % en 2025. En Afrique, l’AFRICOM (United States Africa Command) reste la clé de voûte de la présence militaire américaine (13). L’AFRICOM, basé à Stuttgart en Allemagne, coordonne des activités multiples : formation militaire, coopération antiterroriste, soutien logistique, échanges de renseignement. Son réseau couvre une grande partie du continent, avec des bases ou des postes avancés à Djibouti (Camp Lemonnier), en Somalie ou encore au Cameroun.
En février 2025, les États-Unis ont mené une frappe aérienne contre des éléments présumés de l’État islamique en Somalie, en représailles à un attentat sur le sol américain. Cette opération illustre le maintien d’une doctrine d’intervention ciblée, fondée sur la dissuasion et la projection rapide. Le programme Global Fragility Act est également reconduit, offrant une aide militaire renforcée à certains États africains.
Par ailleurs, des réflexions sont en cours concernant une reconnaissance du Somaliland, région stratégique dont le port de Berbera pourrait offrir un complément au pré-positionnement américain à Djibouti afin d’élargir la présence des États-Unis dans la Corne de l’Afrique.
La présence militaire américaine en Afrique sera sans doute recentrée sur des objectifs d’antiterrorisme, de protection des intérêts américains et de contre-influence géopolitique (Russie, Chine).
Conclusion : marginalisation active ou repositionnement stratégique ?
La politique africaine de Donald Trump ne se limite pas à une négligence passive. Se dessine en réalité un nouveau paradigme articulé autour des axiomes suivants : moins de coopération, plus d’instrumentalisation ; moins de diplomatie, plus de personnalisation ; moins de multilatéralisme, plus de bilatéralisme asymétrique.
Si cette approche rencontre une forte opposition sur la scène internationale, elle trouve des résonances sur le continent, notamment auprès des régimes autoritaires ou populistes qui partagent certaines valeurs conservatrices et souverainistes avec les États-Unis.
Cependant, cette convergence reste à ce jour inexploitée : l’administration Trump ne semble pas chercher à en faire un levier d’influence structuré, à la différence d’acteurs comme la Chine ou la Russie.
Pour l’heure, l’Afrique demeure pour les États-Unis un espace secondaire, voire marginal, dans l’agenda global du Président américain, un terrain périphérique de projection idéologique, plutôt qu’un partenaire stratégique à part entière. ♦
(1) Bagayoko Niagalé, Afrique : les stratégies française et américaine en Afrique de l’Ouest, L’Harmattan, 2004.
(2) Backman François, Donald Trump et l’Afrique : acte II, Fondation Jean-Jaurès, 17 février 2025, 14 pages (https://www.jean-jaures.org/publication/donald-trump-et-lafrique-acte-ii/).
(3) Kuper Simon, « Elon Musk, Peter Thiel, David Sacks et l’ombre de l’apartheid », Financial Times, in Courrier International, 10 octobre 2024.
(4) Boussaguet Laurie et Faucher Florence, « “Make Religion Great Again” : la place de la religion dans l’État trumpien », The Conversation, 14 avril 2025 (https://theconversation.com/).
(5) Voir la notice biographique du cardinal Sarah sur le site du Grand Continent (https://legrandcontinent.eu/).
(6) « Les Églises évangéliques, porte d’entrée de Trump en Afrique centrale », Mondafrique, 31 juillet 2025 (https://mondafrique.com/).
(7) Bagayoko Niagalé, « Vu d’Afrique : Du panafricanisme à la diplomatie d’aubaine », in Badie Bertrand et Vidal Dominique, L’heure du Sud ou l’invention d’un nouvel ordre mondial, Les liens qui libèrent (LLL), 2025, 298 pages.
(8) Diacre Antoine, Laroche Coline et Pelpel Victor, « Fin de l’USAID : conséquences internationales et multisectorielles », Institut des relations internationales et stratégiques (Iris), 13 mars 2025 (https://www.iris-france.org/).
(9) Ramel Frédéric, « Politique étrangère de Trump 2 : le détricotage renforcé du multilatéralisme », Analyse Opinion Critique (AOC), 26 février 2025 (https://sciencespo.hal.science/hal-04979901v1/document).
(10) Sciora Romuald, « Trump est bien le fossoyeur du multilatéralisme, mais ce n’est pas lui qui l’a plongé en état de mort cérébrale », Iris, 6 mars 2025 (www.iris-france.org/).
(11) Gerles François, « Le gel de l’USAID, une occasion pour repenser le modèle de développement », Courrier inter-national, 31 mars 2025.
(12) Kasongo Ange Adihe, « After tariffs, US dangles billions of dollars in Congo mineral investment », Reuters, 3 avril 2025 (www.reuters.com/).
(13) Paglia Morgan, « Trump 2 : les défis de la posture militaire américaine », Politique étrangère, n° 1/2025, printemps 2025, p. 113-124 (www.ifri.org/).