À la veille de l'ouverture de l'édition 2026 du salon Eurosatory, le président du Groupement des industries françaises de Défense et de Sécurité terrestres et aéroterrestres (GICAT), Emmanuel Levacher revient, dans un entretien exclusif pour la RDN, sur les enjeux contemporains pour les industries de défense et la manière dont Eurosatory s'y inscrit pour faire face à la nouvelle donne internationale.
Entretien – Eurosatory 2026 : une édition plus que jamais prête à relever les défis du temps (T 1838)
Interview —Eurosatory 2026: An edition more ready than ever to meet the challenges of the future
On the eve of the opening of the 2026 edition of the Eurosatory, the president of the French Land and Air-Land Defence and Security Industries Group (GICAT), Emmanuel Levacher, discusses, in an exclusive interview for RDN, the contemporary challenges for defence industries and how Eurosatory fits into them to face the new international situation.
Eurosatory 2026 s’ouvre dans une période de rupture géopolitique majeure, marquée par la guerre en Ukraine comme par les tensions au Proche-Orient. Que doit-on attendre désormais d’un tel salon alors que tous les équilibres sont remis en cause ?
Eurosatory (15-19 juin à Villepinte), qui est le salon phare du GICAT (Groupement des industries françaises de Défense et de Sécurité terrestres et aéroterrestres), n’est plus seulement un salon d’exposition. Dans le contexte stratégique actuel, il devient un révélateur de l’état du monde, un accélérateur de décisions et un lieu où se révèlent les nouvelles logiques de guerres, où l’économie et l’industrie de défense comptent autant que l’action des opérationnels.
La guerre en Ukraine, les tensions au Proche-Orient, le durcissement des rapports de force et le retour de la haute intensité nous rappellent une évidence : la supériorité opérationnelle repose autant sur la qualité des équipements que sur la capacité à produire, adapter, réparer et innover dans la durée. La question n’est donc plus seulement de présenter les technologies les plus avancées, mais de démontrer la capacité des industriels à transformer rapidement les retours d’expérience opérationnels en capacités disponibles, livrables sur le temps long.
C’est ce qui fait la singularité d’Eurosatory 2026. Le salon reflète les priorités du moment : drones et lutte anti-drones, robotique terrestre, missiles, défense sol-air, guerre électronique, intelligence artificielle (IA), spatial militaire, cyber, résilience des communications, production munitionnaire, financement de la montée en cadence. Nous sommes face à une bascule : la défense ne se pense plus uniquement en programmes longs, mais aussi en cycles courts, en adaptation continue et en capacité de surge.
Cette évolution impose également une transformation des méthodes de travail entre les armées, la Direction générale de l’armement (DGA) et les industriels. Le Pacte Drones illustre cette logique nouvelle : davantage d’agilité, de dialogue opérationnel, d’expérimentation rapide et d’intégration des PME, startups et acteurs de la New Def Tech. Le retour d’expérience ukrainien a montré que certains cycles technologiques se comptent désormais en quelques mois, voire en semaines. Cela oblige les industriels comme les institutions à accélérer.
Le GICAT a d’ailleurs été l’un des premiers acteurs industriels européens à structurer une relation durable avec l’écosystème ukrainien de défense. Dès 2023, nous avons organisé des missions industrielles à Kyiv afin de soutenir l’Ukraine, mais aussi de comprendre les transformations du combat de haute intensité : dronisation massive, guerre électronique, résilience des communications, adaptation industrielle sous contrainte. Cette coopération contribue aujourd’hui directement à la transformation de notre propre Base industrielle et technologique de défense (BITD).
Eurosatory doit, de ce fait, être attendu comme un lieu de vérité industrielle. Il montre les ruptures technologiques, mais aussi les contraintes : dépendances critiques, chaînes d’approvisionnement, ressources humaines, financement, souveraineté des données, accès aux matières premières, capacité à passer du prototype à la série. Dans un monde plus instable, le salon doit aider à raccourcir la distance entre besoin opérationnel, décision politique, solution industrielle et financement.
Comment le salon Eurosatory participe-t-il à la consolidation de la BITD française ?
Eurosatory est d’abord une vitrine de puissance industrielle. Il rassemble l’ensemble de la chaîne terrestre et aéroterrestre française : grands maîtres d’œuvre, ETI, PME, startups, sous-traitants critiques, bureaux d’études, acteurs de la maintenance, du numérique, de la robotique, de l’IA, de la cybersécurité ou encore de la production.
Le GICAT représente aujourd’hui plus de 500 entreprises françaises de défense et de sécurité terrestres et aéroterrestres. La filière rassemble environ 55 000 emplois, répartis sur l’ensemble du territoire national. Elle est composée à 83 % de PME, aux côtés d’ETI et de grands groupes, ce qui en fait à la fois une filière de souveraineté et une filière profondément territoriale.
Pour la BITD française, l’enjeu est double : visibilité et structuration. Visibilité, parce que le salon permet de montrer la profondeur de notre base industrielle, sa diversité et sa capacité d’innovation. Structuration, parce qu’il crée les conditions d’un dialogue direct entre industriels, forces, DGA, décideurs publics, partenaires étrangers, investisseurs, clients export mais aussi recruteurs et demandeurs d’emploi. La finalité de ces efforts se résume en un mot : compétitivité. Nous devons être plus compétitifs pour répondre aux besoins des forces nationales et celles de nos alliés.
La consolidation de la BITD ne se décrète pas. Elle suppose des commandes, de la visibilité, des financements, des compétences et des coopérations industrielles. Eurosatory contribue à chacun de ces leviers. Il permet d’identifier les capacités souveraines à préserver, les briques critiques à sécuriser, les coopérations à accélérer et les PME à intégrer plus fortement dans les chaînes de valeur.
Le financement constitue aujourd’hui un enjeu stratégique majeur. Il faut des financements pour protéger nos pépites stratégiques, dans un contexte de compétition permanente. Dès 2022, grâce à nos travaux, l’Assemblée nationale s’est saisie de cette problématique afin d’alerter les pouvoirs publics, les banques et les investisseurs – publics comme privés – sur les difficultés croissantes rencontrées par les entreprises de défense pour accéder aux financements, alors même que les besoins stratégiques augmentaient fortement. Nous avons porté un message simple : une industrie de défense n’est pas une industrie « sale ». Elle porte une politique de responsabilité sociale et environnementale (RSE) très avancée malgré les idées reçues (inclusion, économie circulaire de la conception au démantèlement des équipements, lutte contre la corruption) et elle est respectueuse du droit international). Il s’agit d’une industrie indispensable à la souveraineté, à la sécurité des Français et à la protection de nos alliés.
Cette prise de conscience progresse aujourd’hui concrètement. Pour la première fois, Eurosatory accueillera un véritable écosystème financier composé de banques, de fonds d’investissement et d’acteurs du financement, mais aussi des délégations régionales des principales banques françaises afin de favoriser les échanges directs avec les industriels implantés dans les territoires. Cela traduit une évolution profonde : la défense devient progressivement un sujet assumé de souveraineté économique et industrielle.
C’est également un outil de conquête export. Pour la filière terrestre française, l’export est indispensable : il soutient les volumes, améliore les coûts unitaires, finance l’innovation et permet de maintenir des compétences rares. Les exportations françaises de défense contribuent directement à la compétitivité de notre BITD et à la pérennité de milliers d’emplois qualifiés. Eurosatory offre à ces entreprises un accès direct à des délégations, des prospects et des partenaires qu’elles ne pourraient pas atteindre seules.
Enfin, le salon joue un rôle dans la bataille des talents. La remontée en puissance de la BITD suppose une mobilisation massive des compétences. La filière a créé 7 000 emplois nets en deux ans et prévoit environ 15 000 recrutements supplémentaires d’ici 2030. Ils concernent aussi bien des ingénieurs que des techniciens, opérateurs de production, spécialistes cyber, experts IA, logisticiens ou métiers du soutien.
La Tente des Métiers, organisée les 18 et 19 juin, répond précisément à cet enjeu : montrer que l’industrie de défense recrute partout en France, sur des métiers concrets, qualifiés, non délocalisables et porteurs de sens.
Comment Eurosatory peut-il contribuer à la construction d’un pilier européen de la défense ?
Le pilier européen de la défense ne peut pas être seulement institutionnel ou budgétaire. Il doit être industriel, capacitaire et opérationnel. Eurosatory y contribue parce qu’il met en présence les industriels européens, les forces, les décideurs politiques et les utilisateurs finaux autour de besoins concrets. Le salon démontre les coopérations qui fonctionnent, c’est le cas, entre autres, de la coopération franco-belge puisque cette année sera exposé le démonstrateur du VBAE.
L’Europe de la défense se construira aussi par des chaînes de valeur partagées, des programmes réellement interopérables, des standards communs, des capacités de production coordonnées et une capacité à équiper rapidement les forces européennes. Le retour de la guerre sur le continent impose de passer d’une logique de marché fragmenté à une logique de puissance industrielle.
Cette dimension européenne est très visible à Eurosatory 2026 avec les exposants, mais aussi grâce à une participation ministérielle européenne d’un niveau inédit, notamment en provenance du flanc Est de l’Europe. Cette présence illustre une prise de conscience stratégique commune : la sécurité du continent suppose désormais une remontée en puissance industrielle plus coordonnée, plus rapide et plus résiliente.
Le salon permet précisément de rendre cette ambition tangible. Il montre la complémentarité des savoir-faire européens : munitions, véhicules, défense sol-air, robotique, capteurs, guerre électronique, drones, cyber, spatial, soutien. Il permet aussi de mesurer les lacunes, les dépendances et les doublons. À ce titre, il peut aider à faire émerger une lecture plus stratégique de la base industrielle européenne.
La France a un rôle particulier à jouer. Elle dispose d’une BITD terrestre complète, d’une culture opérationnelle forte, d’une tradition d’export et d’un tissu dense de PME innovantes. Cependant, l’autonomie stratégique européenne ne pourra exister que si les pays européens acceptent d’investir ensemble, de produire ensemble, d’acheter européen lorsque cela est pertinent et de donner de la visibilité aux industriels.
Coopération ou compétition ? Comment Eurosatory travaille-t-il avec les industriels étrangers ?
Eurosatory est aujourd’hui la plus grande plateforme mondiale consacrée à la défense et à la sécurité terrestres et aéroterrestres. Avec plus de 2 500 exposants issus de 66 pays, 42 pavillons nationaux et plus de 100 conférences, le salon est devenu un observatoire concret des recompositions stratégiques et industrielles mondiales.
La réalité est que nous sommes dans les deux dimensions à la fois. La défense est un domaine de souveraineté, donc de compétition ; mais les menaces auxquelles nous faisons face imposent de coopérer davantage, notamment entre partenaires européens et alliés.
Eurosatory assume cette tension. Le salon accueille des industriels étrangers parce que la défense moderne est internationale, parce que les chaînes de valeur sont interdépendantes, et parce que les retours d’expérience opérationnels circulent très vite. La présence d’acteurs ukrainiens, baltes, nordiques, américains, coréens ou encore turcs illustre l’accélération des cycles d’innovation et la diversité des réponses industrielles aux conflits actuels.
Cette diversité internationale permet ainsi de mesurer l’émergence de nouveaux modèles industriels : montée en puissance de la Deep Tech, accélération des technologies duales, nouveaux acteurs du New Space, industrialisation rapide des drones et de l’IA, retour de logiques de production de masse.
Accueillir des industriels étrangers ne signifie pas, cependant, renoncer à nos intérêts industriels. Au contraire, cela permet de comparer les offres, d’identifier les ruptures, de comprendre les nouveaux modèles de production, de détecter des coopérations utiles et de renforcer la compétitivité de notre propre BITD.
Pour les industriels français, Eurosatory est un outil de projection internationale. Les coopérations doivent être pensées avec lucidité : elles sont pertinentes lorsqu’elles renforcent notre autonomie, sécurisent des chaînes critiques, ouvrent des marchés, accélèrent des développements ou permettent des effets d’échelle. Elles le sont moins lorsqu’elles créent des dépendances non maîtrisées ou qu’elles répondent davantage à des injonctions politiques qu’à des réalités industrielles.
La bonne ligne est donc celle d’une coopération maîtrisée : ouverte, exigeante, réciproque, fondée sur les intérêts stratégiques français et européens.
Si l’on imagine dans dix ans, Eurosatory 2036, le robot et le drone gérés par l’IA n’auront-ils pas pris le pas sur le combattant ?
Les drones, les robots terrestres, l’intelligence artificielle et les systèmes autonomes occuperont évidemment une place beaucoup plus importante à l’avenir. Les conflits actuels montrent déjà que la dronisation, la robotisation, la guerre électronique et l’IA modifient profondément le combat terrestre.
Il serait néanmoins dangereux d’en conclure que la machine remplacera le combattant. Elle transformera son rôle. Elle augmentera ses capacités. Elle réduira son exposition. Je rappelle que les forces terrestres sont les plus fortement exposées, avec plus de 85 % des blessés et des décès dans ses rangs. La machine permettra de déporter le risque, de mieux voir, de décider plus vite, de frapper plus précisément, de soutenir plus efficacement ; mais la guerre reste une confrontation de volontés politiques et humaines. Le contrôle du terrain, la protection des populations, la réassurance des alliés, la tenue d’une position ou la stabilisation d’un espace ne peuvent pas être entièrement délégués à des systèmes autonomes.
Le vrai sujet n’est donc pas le remplacement de l’homme par la machine, mais la maîtrise du combat collaboratif homme-machine. En 2036, la supériorité appartiendra probablement à ceux qui sauront articuler combattants, drones, robots, capteurs, IA, feux, guerre électronique, cyber et soutien dans une architecture cohérente, résiliente et interopérable.
Cela pose aussi une exigence éthique, doctrinale et industrielle. L’IA doit rester un outil au service de la décision humaine, notamment dans les usages létaux. Le commandement, la responsabilité, le discernement et l’intention politique doivent rester humains.
Eurosatory 2036 sera sans doute beaucoup plus robotisé, plus connecté, plus distribué et plus automatisé. Il restera toutefois un salon du terrestre, c’est-à-dire un salon centré sur ce qui demeure l’objectif ultime de nombreux conflits : contrôler, défendre ou reconquérir un espace. Et cela, en dernière analyse, restera une responsabilité humaine. ♦
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