Dans son éditorial de la semaine, le général Pellistrandi, rédacteur en chef de la RDN rend hommage à Yves Lacostes, décédé le 20 juin dernier à l'âge de 96 ans. Fondateur en 1976 de la revue de géopolitique Hérodote, Yves Lacoste a apporté un œuvre de transformation majeure pour la géographie et sa méthodologie a donné à plusieurs générations de chercheurs, de diplomates et de militaires des clés de compréhension des grands chamboulements géopolitiques survenus depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.
Éditorial – In memoriam, Yves Lacoste (T 1841)
Yves Lacoste en 1972 (Hans Peters for Anefo, CC0, via Wikimedia Commons)
Editorial —In memoriam, Yves Lacoste
General Pellistrandi, editor-in-chief of the RDN, pays tribute to Yves Lacostes, who passed away on June 20 at the age of 96. Founder in 1976 of the geopolitical journal Hérodote, Yves Lacoste made a major contribution to the field of geography, and his methodology provided several generations of researchers, diplomats, and military personnel with insights into the major geopolitical upheavals that have occurred since the end of the Second World War.
Yves Lacoste, né le 7 décembre 1929 à Fès (Maroc) s’est éteint ce samedi 20 juin, à l’âge de 96 ans à Bourg-la-Reine où sa famille s’était installée en 1939, de retour du protectorat marocain. Bien que très âgé, il avait pu voir ce printemps les 50 ans de la revue de géopolitique Hérodote qu’il avait créée en 1976. Une revue majeure qui va poursuivre son travail d’investigation et de réflexion géographiques grâce à Béatrice Giblin, la disciple devenue, elle aussi, maître en la matière.
Le parcours d’Yves Lacoste est à la fois impressionnant et révélateur de tous les bouleversements géopolitiques de la planète depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Des guerres de décolonisation, avec la question du sous-développement à l’éclatement du monde soviétique, en passant par la guerre du Vietnam, de l’explosion du monde balkanique aux séismes du Proche et Moyen-Orient, Yves Lacoste a su construire, au-delà d’une œuvre, une vraie approche remettant en valeur la géographie pour aboutir à une science géopolitique indispensable aujourd’hui pour tenter de décrypter le chaos mondial actuel.
Passionné dès son enfance par la géomorphologie, il a su comprendre l’importance du paysage dans la construction des sociétés humaines et de leur transformation. Enseignant, chercheur fréquemment sur le terrain, il a construit une méthodologie solide dans cette matière un peu négligée qu’était la géographie. En 1972, en observant l’impact des frappes américaines sur les digues du fleuve rouge au Nord-Vietnam, il a eu cette intuition remarquable que « la géographie sert d’abord à faire la guerre et à organiser les territoires » ; au risque d’ébranler alors et les géographes et les historiens, ainsi que les politistes – mais l’université conserve ses pesanteurs…
Paradoxalement, homme de Gauche, il a introduit la géopolitique comme une approche structurante et essentielle à la compréhension des enjeux internationaux. Comprendre la carte physique est ainsi essentiel pour agir ; et l’actualité avec la guerre en Iran et le blocage du détroit d’Ormuz en est une illustration majeure. C’est bien la géographie de ce détroit qui lui donne cette importance stratégique. Plus que jamais l’approche « lacostienne » permet d’analyser l’importance de cette géographie qui avait été méprisée par le monde académique.
Avec la revue Hérodote, c’est un travail exceptionnel qui a été construit et qui a permis une meilleure compréhension de ce savoir stratégique indispensable pour décrypter à la fois le temps immédiat et le temps long en le croisant avec les exigences de la géographie. Il faut d’ailleurs souligner ici combien cette méthode a contribué à relancer le rôle des atlas et des cartes. Ces outils, avec l’apport du numérique, sont essentiels, d’autant plus qu’ils sont les supports de très nombreuses informations, permettant une analyse fine de problématiques complexes.
C’est bien un immense savant qui vient de disparaître. Au-delà de l’émotion légitime, son apport scientifique et humaniste restera majeur et indispensable pour tous ceux qui sont amenés à traiter des relations internationales, à commencer par les militaires et les diplomates mais aussi par tous les acteurs de cette scène en pleine mutation. On peut être sûr que Béatrice Giblin et Frédéric Encel, notamment avec la revue Hérodote, vont poursuivre l’œuvre d’Yves Lacoste.
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