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  • « Un simple regard sur la carte… » Enjeux stratégiques de l’illusion cartographique (T 1848)

« Un simple regard sur la carte… » Enjeux stratégiques de l’illusion cartographique (T 1848)

Jean-Baptiste Arrault, « « Un simple regard sur la carte… » Enjeux stratégiques de l’illusion cartographique (T 1848)  », RDN, 17 juillet 2026 - 10 pages

Nicolas-André Monsiau, Louis XVI donnant des instructions à La Pérouse, le 29 juin 1785, huile sur toile, 1817, Château de Versailles
Nicolas-André Monsiau, Louis XVI donnant des instructions à La Pérouse, le 29 juin 1785, huile sur toile, 1817, Château de Versailles

Très fréquente dans la presse, sur Internet, dans les publications spécialisées également, la phrase « un simple regard sur la carte » (avec toutes les variantes possibles et dans différentes langues) surgit pour appuyer, voire entreprendre, le raisonnement géopolitique. Témoignant d’un rapport de confiance généralisé vis-à-vis de la carte, objet doté d’une vertu heuristique particulière, elle repose néanmoins sur une illusion qui pose problème dès lors que la réflexion porte sur des enjeux politiques ou stratégiques. Cet article montre qu’il faut non seulement se méfier de la carte en que telle et éviter de s’y référer avec une confiance aveugle, mais que raisonner la carte doit être également affirmé comme une tâche essentielle de la stratégie.

"A simple glance at the map..." Strategic implications of the cartographic illusion

Frequently used in the press, on the Internet, and in specialized publications also, the phrase “a simple glance at the map” (with all its possible variations and in different languages as well) arises to support or even initiate a geopolitical analysis. While reflecting a widespread trust in maps, seen as objects with particular heuristic value, this phrase rests on an illusion that becomes problematic when the discussion concerns political or strategic issues. This article demonstrates that we must not only be wary of maps, but also that analyzing maps must be recognized as a crucial aspect of strategy.

« You take a look at a map. I’m a real estate developer. I look at a corner,
I say, “I’ve got to get that store for the building that I’m building” etc. It’s not that different. (…)
I love maps. And I always said: “Look at the size of this. It’s massive. That should be part of the United States.” »
Donald Trump, 2021 (1).

 

L’influence de la cartographie dans l’importance donnée au Groenland par le président Donald Trump ne fait quasi-pas de doute. De nombreux journalistes et chercheurs l’ont déjà suggéré, citant à l’envie les mots cités en épigraphe comme, récemment, le géographe Michel Foucher qui en profite pour réexaminer « le lien des cartes avec les questions stratégiques » (2). Au-delà de cet enjeu d’actualité, c’est une relation beaucoup plus générale à la carte qui pose problème ici, l’utilisation d’une image avec très peu (voire pas) de recul critique, comme si elle était le monde même. Cette croyance que le monde s’offre dans la carte se manifeste dans des expressions comme : « un simple regard sur la carte » ou « un coup d’œil sur la carte » suffit pour ou permet de voir ou de comprendre, montre, éclaire, suggère ou révèle… Régulièrement employées dans l’analyse géopolitique et géostratégique (3), elle se repère, pour donner des exemples plus anciens que cette déclaration symptomatique de Donald Trump, chez de grands stratégistes comme Alfred T. Mahan (4), Halford J. Mackinder (5), Raoul Castex (6) ou Pierre Célérier (7). Ces exemples sont caractéristiques et témoignent de la même conception du rapport à la carte, fondé sur un postulat d’évidence et un effet de vérité : il n’y aurait qu’à la regarder pour voir le monde tel qu’il est – et en tirer des conclusions.

S’il est certain que certaines cartes bien conçues permettent de saisir un phénomène d’un regard, si même on peut considérer, du point de vue épistémologique, que « l’espace terrestre, comme réalité visible et pensable, ne préexiste pas à sa carte » (8) parce qu’il échappe à toute expérience concrète, il y a pourtant ici une illusion, si nous généralisons cette possibilité à l’ensemble des cartes et si nous considérons que cela va de soi. Une illusion épistémologique marquée par une causalité simplifiée, dont témoignent les verbes utilisés : il y a bien établissement d’un lien causal, parfois immédiat (ça « saute aux yeux », dit Castex) entre la carte et l’idée stratégique. On peut cependant avoir le sentiment qu’il s’agit moins d’un raisonnement que d’un raccourci (9). Voire que « la carte » en question désignerait d’abord la grille de lecture que l’auteur propose et révèlerait surtout ce qu’il entend démontrer, dans un jeu finalement assez douteux d’auto-référencement ou d’auto-réalisation. L’expression « un simple regard sur la carte » jouerait donc le rôle des dispositifs déictiques anciens qui guidaient et orientaient le regard du spectateur (tels les « Vents » en bordure des cartes du XVIIe siècle), et dont il ne resterait que le titre, la légende, quelques éléments de forme (10). Le titre désigne bien ce vers quoi le regard doit se tourner. C’est la même fonction que supporte semble-t-il l’expression ici considérée. Il est d’ailleurs même possible qu’elle surgisse quand il n’est pas besoin de montrer une carte (souvent absente d’ailleurs dans les textes concernés) et que le dispositif devienne ainsi auto-déictique en postulant une forme d’évidence et de savoir partagés.

C’est moins cet aspect épistémologique cependant qui va nous retenir que l’impact sur la pensée stratégique qui élabore et diffuse des modèles en jouant (sciemment ou non) sur la confiance spontanée que nous faisons à la carte. S’attacher à comprendre ce sentiment et son impact est donc notre ambition. À cette fin, il va s’agir de caractériser d’abord l’illusion cartographique, dans son identification du réel à la carte, avant de voir comment l’ambition prédictive inhérente au raisonnement stratégique risque le mécompte si l’objet cartographique demeure non questionné. Nous risquerons enfin quelques propositions pour un usage raisonné de la carte et, plus généralement, de la représentation du monde, en stratégie.

L’illusion cartographique et ses dangers : le « pouvoir des cartes » (Sylvain Tesson)

La carte n’est pas le monde, mais une représentation, à la fois simplification et déformation, transcription du réel et modèle permettant de le penser (11). Au plus juste, elle se réduit à un simple contour. Elle est toujours, cependant, l’expression de conventions formelles, culturelles et politiques. À l’instar de toute production intellectuelle, elle est un « ensemble d’informations émises sous la responsabilité de quelqu’un » dont l’intégrité intellectuelle et morale ne doit pas être tenue pour acquise : les modifications volontaires et les erreurs étant rien moins que rares (12). La carte est porteuse d’une vision du monde, « elle matérialise une vue de l’esprit plus qu’une image du réel » comme le dit l’historien Christian Jacob (13). Et le sens de la carte se construit toujours entre l’intention du cartographe, les moyens mis en œuvre et une « grammaire du regard sur la carte » où l’œil interagit avec la mémoire pour produire une « reconnaissance des formes figurées sur la carte » (complétées par beaucoup d’écrit, ce qui distingue la carte des autres images) (14). L’illusion naît là, précisément, quand on croit que la carte n’est pas une image, mais le monde même, quand on regarde la carte comme un objet décontextualisé. Cette conception très commune s’ancre dans ce que Christian Jacob nomme très bien la « présomption de réalité » de la carte (15) et présuppose une innocence, sinon une naïveté, du regard porté sur elle – innocence largement déterminée par le fait que la carte construit un objet et un point de vue sur celui-ci qui n’a pas d’équivalent réel (point de vue dit vertical) et dont même le lien au référent ne peut être vérifié car « la carte a avant tout un pouvoir performatif » (16), elle donne à voir ce qui ne peut être vu, notamment lorsqu’il s’agit de vastes espaces.

Pourtant, le rapport à la carte est généralement non questionné, reposant sur une espèce de foi irraisonnée, attribuant à cet objet une valeur d’image sacrée sans qu’elle le mérite toujours (17). Il s’agit d’une illusion, comme l’image du soleil tournant autour de la Terre alors que l’on sait bien que la Terre tourne autour du soleil. Ce n’est pas toujours un souci bien sûr, et nous sommes nombreux, comme l’enfant du poème de Baudelaire, à être fascinés par les cartes. Sylvain Tesson, géographe de formation ayant travaillé sous la direction d’Yves Lacoste, dit remarquablement de l’espace qu’il « offr[e] ses replis à qui [veut] bien s’agenouiller au-dessus des cartes et communier à leur pouvoir ! (18) » En revanche, cela devient problématique quand il ne s’agit plus de littérature mais de stratégie ou de politique.

L’illusion cartographique est d’autant plus efficace que ce caractère iconique résulte d’un ensemble de facteurs historiques (la carte ayant longtemps été un objet rare et précieux, lié à l’exercice du pouvoir), épistémologiques (les conventions cartographiques échappant à l’utilisateur) et culturels (le bon usage de la carte supposant un « savoir penser l’espace » (19)). Toutefois, le problème provient fondamentalement de la tendance à confondre la carte et le monde, l’image et le réel : nous réduisons le monde (parce qu’il ne peut pas être expérimenté sans médiation) à la carte, nous acceptons que la carte soit notre monde, ou qu’elle nous y donne accès. C’est le sens du célèbre incipit gaullien : « Comme la vue d’un portrait suggère à l’observateur l’impression d’une destinée, ainsi la carte de France révèle notre fortune. (20) » La carte est un révélateur ; regarder une carte, ce serait accéder à une vérité révélée.

Admettre que la carte n’est qu’une image du monde parmi d’autres, résultant d’un grand nombre de choix, à commencer par la projection, le centrage et l’orientation, pourra paraître ardu à certains tant l’usage répété naturalise ce qui est bien au départ une construction. L’image finit par incarner le réel et par s’y substituer. Devant une carte se jouant d’une convention comme l’orientation, nous allons spontanément pencher la tête pour reconnaître un espace aussi familier que la France (21), car cette carte orientée au sud est à l’envers ! Même chose pour le centrage (mettre l’Amérique, la Chine ou l’Australie au centre de la carte) ou la projection (qui déstructure parfois totalement l’image du monde, comme dans la projection Spilhaus donnant figure à un océan mondial unique).

Un passage du Grand échiquier du politologue américain Zbigniew Brzezinski, ouvrage ayant largement contribué à la réflexion stratégique depuis trente ans, illustre bien cet effet de naturalisation : « A mere glance at the map suggests that control over Eurasia would almost automatically entail Africa’s subordination, rendering the Western Hemisphere and Oceania geopolitically peripheral to the world’s central continent (see map on p. 32). (22) »

Même si Brzezinski utilise un terme prudent (suggests), on a bien ici l’exemple d’une affirmation stratégique découlant d’un regard sur la carte. Fait suffisamment rare pour être souligné, il joint la carte sur laquelle il s’appuie et qui mérite commentaire (figure 1).

Fig1

Construit sur une projection Mercator, centré sur l’Europe et archétypique de la carte géostratégique simplifiée (une épure, des contours, quelques noms et deux « zones » en surimposition), ce planisphère surprend par son orientation : « map inverted from traditional perspective for visual effect ». En quoi serait-ce plus visuel ? Peut-être précisément parce qu’ainsi découplé de l’image habituelle du monde, le propos pourrait être mieux apprécié par le lecteur. Ce faisant, Brzezinski dévoile la nature même de l’usage cartographique traditionnel, fait de conventions et conduisant à une forme d’essentialisation. Restant lui-même soumis à l’illusion cartographique (car ne questionnant pas son propre outillage), il démontre cependant que notre conception du monde est étroitement liée à sa visualisation cartographique – et que c’est moins la carte qui suggère que l’auteur… Aujourd’hui, l’enjeu est devenu bien plus large, avec la cartographie numérique qui, en proposant plusieurs versions des cartes pour respecter la diversité des points de vue (Sahara occidental, Cachemire, Golfe d’Amérique ou du Mexique…), ajoute le risque d’une relativisation générale à celui qui découle de la croyance ancienne que la carte dit vrai.

Alors qu’une carte, répétons-le, n’est jamais neutre, elle dit autant voire plus de son auteur et du contexte de sa production que du monde ; mais notre regard non plus n’est pas neutre ! Illusion donc, qui consiste à penser qu’« un simple regard sur la carte » révèle autre chose que ce que le cartographe y a dessiné ou que ce que l’observateur connaît déjà et reconnaît.

Une liaison dangereuse : carte et prédiction

Revenons à l’idée selon laquelle les vues du président américain sur le Groenland seraient en partie liée à l’observation de cartes et particulièrement de cartes de projection Mercator. Cette projection, on le sait, surreprésente les hautes et basses latitudes et sous-représente les espaces situés aux abords de l’équateur. Elle est très souvent critiquée pour les impacts politiques induits : elle naturaliserait des rapports de domination politiques et économiques en minimisant l’importance de l’Amérique latine, de l’Afrique et de l’Asie du sud-est (23). L’exemple souvent donné de son incapacité à donner une image correcte du monde est précisément le Groenland, qui y apparaît de la taille de l’Afrique alors qu’il est près de 15 fois plus petit en réalité. Sur une carte adoptant une projection Peters (projection construite par Arno Peters en 1973 pour rendre leur importance aux terres de l’hémisphère sud et qui a été popularisée par son utilisation sur la couverture du rapport Brandt sur le développement en 1980), le Groenland est littéralement écrasé (figure 2).

Sans interroger les spécificités de la carte utilisée, fût-elle réduite au seul dessin des continents comme sur la figure 1, tout raisonnement géostratégique se référant à une carte serait par conséquent toujours problématique. Si Donald Trump a lu Le Grand échiquier, il aura peut-être regardé avec attention une autre carte de Brzezinski (figure 3). Remarquable par son message, elle l’est également par sa forme : comment ne pas être frappé (alors qu’aucune terre n’est nommée) par l’espace qu’y occupe le Groenland ? Une telle image est bien à même d’induire en erreur le responsable qui n’y regarderait pas à deux fois avant de prendre une décision ou de faire une déclaration de politique étrangère…

fig3

Pour beaucoup cependant la carte n’est nullement un problème, bien au contraire : elle figure de manière objective des données évidentes et permanentes : l’Europe est au centre, l’Amérique à gauche et l’Australie en bas à droite. Elle permet d’amorcer, de fonder, d’étayer un raisonnement et d’expliquer un événement, mais elle les autorise également à avancer des prédictions, ou du moins, comme l’écrit prudemment Bruno Tertrais, à « disserter » sur l’avenir (24). La carte, fournissant l’explication (il n’y a qu’à regarder), livrerait aussi les clés pour apprécier le devenir de telle ou telle entité au vu des caractères de sa position, de sa fonction ou de sa vocation (autant de notions qui doivent également être discutées). Un commentaire de carte vaudrait en somme philosophie de l’histoire.

Cette tendance caractérise la géopolitique dite matérialiste (25), dont relèvent toutes les analyses qui, depuis Mahan ou Mackinder au moins, s’appuient explicitement sur « la carte » (ou la géographie) pour dérouler des scenarii sur l’avenir, comme celle que promet le titre très significatif d’un bestseller de l’américain Robert D. Kaplan paru en 2012 : The Revenge of Geography. What the map tells us about coming conflicts and the battle against fate. Cette ambition prédictive (26), doit être saisie au moins avec circonspection, surtout quand les auteurs n’interrogent pas la notion de représentation cartographique. Sans cette prise de recul et dans la mesure même où le monde peut apparaître de façon très différente en fonction de la carte utilisée (sans parler même des informations reportées ou non, des noms choisis, du tracé des frontières etc.), la carte est prise comme l’équivalent objectivé du monde réel, ce qui est épistémologiquement très contestable. Pire, le raisonnement stratégique devient une cartomancie : regarder une carte reviendrait à lire les cartes…

Or, c’est là peut-être le nœud du problème, il n’y a pas de réflexion stratégique sans recours à la carte ; comme le suggère le théoricien militaire Jomini dans une belle formule, « la stratégie est l’art de faire la guerre sur la carte » pour décider du lieu de l’action à venir (27). Le stratège, qui travaille autant sur l’espace que sur le temps, n’a pas d’autre choix que de s’appuyer sur une carte, voire sur un globe, sa pensée est une pensée cartographique pour paraphraser Mackinder (28). Sans cela il n’aurait pas de vue sur son terrain et ne pourrait élaborer la grille de lecture ou le modèle dont nous parlions plus haut. Toutefois, la carte n’est qu’un outil parmi d’autres (forces adverses, logistique, contexte…) et elle doit être utilisée avec prudence, car elle influe nécessairement sur la réflexion. Évidemment, l’échelle d’observation est à prendre en compte. À l’échelle du monde, l’enjeu porte moins sur la précision ou l’exactitude topographique que sur l’appréciation juste des proportions, des distances et des positions relatives. Pendant la guerre froide par exemple, le succès des cartes azimutales polaires s’explique parce qu’elles permettaient de bien illustrer la proximité « par le nord » des États-Unis et de l’URSS comme sur cette carte (figure 4) de 1954 du géographe et journaliste Yves-Marie Goblet (29).

Raisonner stratégiquement l’usage de la carte : y regarder à deux fois

Ce que l’on peut donc reprocher aux analyses qu’un « simple regard sur le carte » initie, c’est précisément de ne pas y regarder à deux fois. Hormis le fait qu’elles omettent souvent de joindre la carte à laquelle elles se réfèrent, elles accordent une importance démesurée à un objet qui lui-même n’est pas désigné comme construit, et de prendre pour vérité révélée ce qui n’est au mieux qu’une ébauche de raisonnement. Utiliser une carte sans la questionner revient à supposer que le réel s’y livre de façon immédiate et à la limite que toute carte pourrait être utilisée de façon identique. Ce qui n’est pas le cas, en plus d’être contradictoire. La carte n’est pas le monde. Elle est une construction qui exprime des choix, parfois inconscients, parfois conscients, jusqu’à la carte de propagande. Aucune carte n’offre le monde au regard à l’exclusion de toute autre. C’est une illusion à double fond : croire que la carte est le monde et cette carte en particulier que j’ai sous les yeux.

Contre cette illusion, il est nécessaire de toujours décentrer le regard et de s’interroger sur les conditions de production de la carte. D’autant plus que la compétition stratégique, qui caractérise notre monde, se livre aussi au plan des représentations, chaque compétiteur décrivant le monde de son point de vue, mettant en œuvre des concepts, procédant à des redécoupages ou à des changements de nom de façon plus ou moins unilatérale. En somme, dis-moi quelle carte tu regardes, je te dirai de quel monde tu viens… Ceci est une dimension capitale de la réflexion stratégique, souvent réduite à la critique de nos propres outils (point de départ évidemment utile). La projection Mercator notamment, la plus courante encore, en plus des déformations déjà évoquées, a également le tort d’avoir été conçue en Europe et de maintenir une vision européo-centrée ou occidentalo-centrée. D’où les remises en causes multiples au moins depuis les années 1970 dans un contexte d’affirmation progressive du Tiers-Monde, des non-alignés, des pays en développement, des puissances émergentes et des néo-empires révisionnistes…

Comme l’histoire est d’abord celle de l’époque où elle est écrite, la stratégie est fondamentalement celle, non seulement du lieu où elle est pensée, mais aussi celle des outils qu’elle utilise. D’où l’intérêt de « retourner la carte » en stratégie pour voir comment l’adversaire ou le compétiteur voit le monde. On pourrait même très bien imaginer aussi de tester les concepts stratégiques français, européens ou américains sur une carte conçue en Chine à partir d’une projection verticale centrée sur l’Asie (projection officielle de Hao Xiaoguang dévoilée en 2013) ou sur une carte plaçant l’Australie au centre et « en haut » (30), pour donner deux exemples renversants. Ce serait en tout état de cause une simulation intéressante que de travailler sur des cartographies alternatives et pas uniquement sur les cartes en usage à domicile qui ne font que reproduire le même (visage du) monde. Car il y a autant de visages du monde qu’il y a de cartes et, peut-être aussi, autant de stratégies.

Lorsqu’aux débuts de la guerre froide le capitaine de vaisseau Pierre Célérier, c’est assez rare chez les stratégistes pour être souligné, note que la stratégie générale est devenue planétaire, et que le stratège doit adapter les « moyens de représentation graphique » à l’analyse qu’il se propose de mener, il effectue déjà ce travail. S’agissant de la zone arctique par exemple, il rejette explicitement la projection Mercator et recommande d’utiliser une projection stéréographique, c’est-à-dire centrée sur un point (en l’occurrence le pôle Nord) (31). Regarder le monde sur une carte à projection polaire ne produit pas le même effet qu’une carte orientée vers le nord, qu’une carte orientée vers le sud, et ne mène pas nécessairement aux mêmes conclusions.

Conclusion

Le précepte de Jomini trouverait ainsi, pour finir, sa pleine signification si l’on veut bien, avant d’affirmer qu’un coup d’œil sur la carte révèle tel ou tel fait, se poser la question suivante : quelle carte est-ce que j’utilise ? Quelle est sa projection ? Qui l’a produite, quand, dans quel contexte, avec quelle intention ? C’est une pratique salutaire, impérative même, tant le raisonnement stratégique à petite échelle est fortement influencé par le type de représentation du monde sur lequel il s’appuie. Si la carte peut être conçue comme un dispositif construisant son propre objet et façonnant ainsi sa prise en compte par un regard extérieur, il importe de maintenir une indépendance du regard et cela doit passer par une certaine méfiance, par une mise en doute. Il n’est pas de bonne carte en soi. Le globe est utile en complément, mais présente aussi des limites. L’enjeu stratégique est d’être conscient que toute représentation demeure une représentation, c’est-à-dire une façon de présenter la réalité, et qu’il en existe d’autres. Une fois ceci admis, la facilité intellectuelle qui consiste à prendre ma carte pour le réel apparaîtra comme telle, et le travail sur carte pourra commencer. ♦


(1) Interview de Donald Trump par Peter Baker et Susan Glasser du New York Times. Baker Peter, « Cosmetics Billionaire Convinced Trump That the U.S. Should Buy Greenland », The New York Times, 2022.
(2) Foucher Michel, « Pourquoi le Groenland ? Enquête sur le dieu Mercator », Le Grand continent, 17 janvier 2026 (https://legrandcontinent.eu/). Michel Foucher note en particulier qu’« en s’émerveillant de la taille du Groenland, Trump a peut-être été abusé par un dieu que les géographes connaissent trop bien : Mercator ».
(3) Ici, la géostratégie est le raisonnement qui considère l’espace comme un théâtre de conflits réels ou potentiels, à l’échelle du monde ou des grands espaces. La géopolitique considère, quant à elle, l’espace comme un enjeu et étudie les rivalités de pouvoir sur des territoires. Voir sur ce point Rosière Stéphane, « Géographie politique, géopolitique et géostratégie : distinctions opératoires », L’Information géographique, 65-1, 2001.
(4) « Upon a glance at the map one enormous fact immediatly obtrudes itself upon the attention —the vast, uninterrupted mass of the Russian Empire (...) ». Mahan Alfred T., The Problem of Asia and Its Effects upon International Policies, Little, Brown and company, 1900, p. 24.
(5) Pratique constante chez Mackinder, comme ici lorsqu’il évoque le Grand Jeu : « The map reveals at once the essential strategic aspects of the rivalry between Russia and Britain during the nineteenth century » (Democratic Ideals and Reality, Constable and company, 1919, p. 179). Il évoque aussi dans ce texte « the map habit of thought », caractéristique de l’éducation allemande, alors qu’elle serait balbutiante chez les anglo-saxons (p. 28-29) mais pourtant essentielle à sa nouvelle approche de la géographie politique.
(6) Par exemple lorsqu’il évoque la valeur militaire des îles Hawaï « qui saute aux yeux au simple examen de la carte » (Théories stratégiques, Tome III, Economica, 1931 (rééd. 1997), p. 168).
(7) Décrivant la zone stratégique du Pacifique, il note qu’« il suffit d’un coup d’œil sur une carte pour voir les péninsules et les îles qui contrôlent les routes maritimes aux passages des détroits ». Célérier Pierre, Géopolitique et géostratégie, Presses universitaires de France (PUF), coll. Que sais-je ? n° 693, 1955, p. 107-108.
(8) Jacob Christian, L’empire des cartes. Approche théorique de la cartographie à travers l’histoire, Albin Michel, 1992, p. 50. Sur ces aspects d’épistémologie de la cartographie, la synthèse de Christian Jacob reste inégalée.
(9) Ce qui pourrait illustrer d’une autre manière la fragilité épistémologique de la géopolitique évoquée par Martin Motte dans « Genèse et signification de la géopolitique, des origines à 1945 », in Coutau-Bégarie Hervé et Motte Martin (dir.), Approches de la géopolitique de l’Antiquité au XXIe siècle, Economica, 2015, p. 73.
(10) Jacob Christian, op. cit. p. 158.
(11) Grataloup Christian, L’invention des continents et des océans. Histoire de la représentation du monde, Larousse, p. 48.
(12) Monmonier Mark, Comment faire mentir les cartes ?, Flammarion, coll. Champs essais, 2018 (3e éd.), p. 17.
(13) Jacob Christian, op. cit. p. 16.
(14) Ibidem, p. 25.
(15) Ibid. p. 351.
(16) Ibid, p. 48.
(17) Monmonier Mark, op. cit. p. 19.
(18) Tesson Sylvain, Sur les chemins noirs, Gallimard, p. 36.
(19) Lacoste Yves, La géographie, ça sert, d’abord, à faire la guerre, La Découverte, 1976 (rééd. 2012), p. 95.
(20) Gaulle (de) Charles, Vers l’armée de métier, Plon, Volumes (rééd. 1999), 1934, p. 235.
(21) Il s’agit bien de reconnaissance, et elle est d’autant plus aisée que l’espace est connu ou que son nom est écrit… Le regard sur la carte est en réalité toujours informé, dans une certaine mesure évidemment.
(22) Brzezinski Zbigniew, The Grand Chessboard. American Primacy and Its Geostrategic Imperatives, Basics Books, 1997, p. 31. Brzezinski utilise plusieurs fois l’expression (« Just one glance at the map of the vast Eurasian landmass underlines the geopolitical significance to America of the European bridgehead », p. 72).
(23) À titre d’exemple, évoquons l’initiative « Correct the Map! » lancée en 2025. Le trailer est particulièrement intéressant, à la fois dans sa critique de Mercator et pour le fait qu’il succombe à l’illusion même qu’il décrie. À propos de la projection Equal Earth, les rédacteurs notent en effet que cette dernière permet de construire « a map that shows our world as it truly is » (https://correctthemap.org/fr/).
(24) « On ne peut pas comprendre la place de l’Amérique, de la Chine, de la Russie ou la Turquie, ni disserter de leur avenir, sans regarder une carte ». Tertrais Bruno, La guerre des mondes. Le retour de la géopolitique et le choc des empires, Éditions de l’Observatoire, 2023 (2e éd. 2025), p. 40.
(25) Louis Florian, Qu’est-ce que la géopolitique ?, PUF, « Géopolitiques », 2022, p. 19.
(26) Que l’on retrouve encore dans les ouvrages du journaliste britannique Tim Marshall, comme The Power of Geography. Ten maps that reveal the future of our world, paru en 2021.
(27) Jomini Antoine-Henri, Précis de l’art de la guerre, Perrin, coll. Tempus, 1838 (2008, éd. abrégée) p. 132.
(28) Mackinder, op. cit.
(29) Goblet Yves-Marie, « Frontières armées dans l’océan Arctique », Le Monde diplomatique, décembre 1954.
(30) Voir la carte de 1979, intitulée « South Up Map », du cartographe australien Stuart McArthur, exemple des nombreuses tentatives pour voir le monde autrement et cesser de placer le Sud « en bas ».
(31) Célérier Pierre, op. cit., p. 81-82. Il compare d’ailleurs les dimensions et situations relatives de différents espaces sur une carte de projection Mercator et une de projection polaire.

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11-07-2026

Lancement de la mission PEGASE 2026, à travers l’Arctique, l’Indo-Pacifique et le Proche et Moyen-Orient

09-07-2026

La DGA commande les futures vedettes de la Gendarmerie maritime à Couach

03-07-2026

La DGA poursuit le renforcement et la densification des capacités de communication spatiale des forces armées

25-06-2026

La DGA livre le SNA De Grasse à la Marine nationale

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La Revue Défense Nationale est éditée par le Comité d’études de défense nationale (association loi de 1901)

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