Nicolas-André Monsiau, Louis XVI donnant des instructions à La Pérouse, le 29 juin 1785, huile sur toile, 1817, Château de Versailles
Très fréquente dans la presse, sur Internet, dans les publications spécialisées également, la phrase « un simple regard sur la carte » (avec toutes les variantes possibles et dans différentes langues) surgit pour appuyer, voire entreprendre, le raisonnement géopolitique. Témoignant d’un rapport de confiance généralisé vis-à-vis de la carte, objet doté d’une vertu heuristique particulière, elle repose néanmoins sur une illusion qui pose problème dès lors que la réflexion porte sur des enjeux politiques ou stratégiques. Cet article montre qu’il faut non seulement se méfier de la carte en que telle et éviter de s’y référer avec une confiance aveugle, mais que raisonner la carte doit être également affirmé comme une tâche essentielle de la stratégie.
"A simple glance at the map..." Strategic implications of the cartographic illusion
Frequently used in the press, on the Internet, and in specialized publications also, the phrase “a simple glance at the map” (with all its possible variations and in different languages as well) arises to support or even initiate a geopolitical analysis. While reflecting a widespread trust in maps, seen as objects with particular heuristic value, this phrase rests on an illusion that becomes problematic when the discussion concerns political or strategic issues. This article demonstrates that we must not only be wary of maps, but also that analyzing maps must be recognized as a crucial aspect of strategy.
« You take a look at a map. I’m a real estate developer. I look at a corner,
I say, “I’ve got to get that store for the building that I’m building” etc. It’s not that different. (…)
I love maps. And I always said: “Look at the size of this. It’s massive. That should be part of the United States.” »
Donald Trump, 2021 (1).
L’influence de la cartographie dans l’importance donnée au Groenland par le président Donald Trump ne fait quasi-pas de doute. De nombreux journalistes et chercheurs l’ont déjà suggéré, citant à l’envie les mots cités en épigraphe comme, récemment, le géographe Michel Foucher qui en profite pour réexaminer « le lien des cartes avec les questions stratégiques » (2). Au-delà de cet enjeu d’actualité, c’est une relation beaucoup plus générale à la carte qui pose problème ici, l’utilisation d’une image avec très peu (voire pas) de recul critique, comme si elle était le monde même. Cette croyance que le monde s’offre dans la carte se manifeste dans des expressions comme : « un simple regard sur la carte » ou « un coup d’œil sur la carte » suffit pour ou permet de voir ou de comprendre, montre, éclaire, suggère ou révèle… Régulièrement employées dans l’analyse géopolitique et géostratégique (3), elle se repère, pour donner des exemples plus anciens que cette déclaration symptomatique de Donald Trump, chez de grands stratégistes comme Alfred T. Mahan (4), Halford J. Mackinder (5), Raoul Castex (6) ou Pierre Célérier (7). Ces exemples sont caractéristiques et témoignent de la même conception du rapport à la carte, fondé sur un postulat d’évidence et un effet de vérité : il n’y aurait qu’à la regarder pour voir le monde tel qu’il est – et en tirer des conclusions.
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