La menace de Daech ressurgit sous d’autres formes. Dans un appel de janvier 2024, le porte-parole de l’organisation terroriste exhorte ses partisans à attaquer Juifs, chrétiens et leurs alliés, prioritairement des civils, en Amérique, en Europe, en Afrique ou en Asie, par des « loups solitaires ». Les effets furent immédiats : une centaine d’attaques revendiquées en huit jours, visant l’Afrique subsaharienne. Daech, affaibli au centre, s’est décentralisé en 9 branches dans 23 pays et reste le groupe terroriste le plus meurtrier dans le monde.
« Tuez-les où que vous les trouviez » : Les implications stratégiques d’une rhétorique djihadiste (T 1875)
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“Kill them wherever you find them”: The strategic implications of a jihadist rhetoric
The threat from Daesh is re-emerging in new forms. In a statement issued in January 2024, the terrorist organization’s spokesperson urged its followers—acting as "lone wolves"—to carry out attacks against Jews, Christians, and their allies, with a primary focus on civilians, across the Americas, Europe, Africa, and Asia. The impact was immediate: within eight days, the group claimed responsibility for around a hundred attacks, primarily in sub-Saharan Africa. Although weakened at its core, Daesh has decentralized into nine branches across 23 countries and remains the deadliest terrorist group in the world.
La lutte contre les Juifs est une guerre de religion, pas une bataille sociale ou nationale […]. Ce n’est pas une guerre centrée sur les terres ou les frontières […]. Faites irruption dans leurs maisons et tuez-les en utilisant différentes méthodes, y compris des coups de feu, des bombes, des grenades et des couteaux. Ne faites pas de différence entre un civil et un soldat, car ils devraient tous les deux être ciblés. (1) » Ainsi s’exprimait le porte-parole de l’organisation terroriste Daech, Abou Huthaifa al-Ansari, dans un discours publié, le 4 janvier 2024, par la branche médiatique Al-Furqan. Selon une synthèse réalisée par Aymenn J. Al-Tamimi sur le réseau social X, le message d’Abou Huthaifa al-Ansari s’articule autour de quatre axes majeurs : la solidarité avec les musulmans de Gaza, la sacralité de la terre palestinienne, la critique envers l’Iran et d’autres nations arabes coopérant avec les Juifs, et l’appel à l’extermination des Juifs.
Propagande et manipulation
Daech a saisi l’opportunité de la riposte militaire israélienne contre les militants du Hamas pour s’ériger en précepteur musulman, véritable gardien de l’islam ainsi que de ses lois, et défenseur invétéré de la cause arabe. En tant que précepteur, il rappelait que le but principal des musulmans dans la vie est de consacrer leur temps et leurs efforts à adorer Allah, d’une part, le djihad étant le seul moyen d’atteindre cet objectif, d’autre part. « Le monothéisme est le but, et le djihad est le chemin », affirmait Abou Huthaifa al-Ansari (2). Le groupe terroriste discréditait donc toutes les formes de gouvernance islamique qui prônent une interprétation différente, notamment celles relatives à la démocratie, voire à la laïcité.
En outre, le califat maintiendrait toujours sa puissance et sa dynamique opérationnelle dans différentes régions. En dépit des difficultés et des guerres, il n’entend pas abandonner la mission sacrée du djihad jusqu’à la victoire. Ainsi, Daech est religieusement obligé de soutenir les musulmans de la « Palestine bien-aimée » confrontée à « une guerre juive injuste qui tue les gens et détruit la terre » ; et d’encourager toutes les factions palestiniennes de Gaza à rejoindre le djihad authentique dépouillé d’idéologies et de l’alliance ou de l’influence iranienne, car le but de Téhéran est de mener une guerre par procuration à son profit, de même qu’aucune solution politique n’aiderait les Palestiniens.
Fidèle à ses aspirations d’hégémon musulman, Daech fustigeait le Hezbollah libanais et d’autres factions soutenues par l’Iran au Yémen ou en Irak, tout en incitant les musulmans sunnites à se dresser contre l’Iran, soulignant les « crimes commis contre eux par les chiites tout au long de l’histoire » (3). Le même niveau d’hostilité est porté contre les gouvernements arabes, à l’instar de ceux de la Jordanie et l’Égypte, qui coopéreraient avec Israël. Par conséquent, il exhorte les populations musulmanes à se rebeller contre ces dirigeants considérés comme des traîtres.
Au-delà de ces rappels idéologiques et doctrinaux inhérents à Daech, Abou Huthaifa al-Ansari exhortait les cellules, les militants et partisans de l’organisation terroriste à cibler, en soutien aux musulmans de Palestine, « les Juifs, les chrétiens et leurs alliés criminels au-dessus de toutes les terres et sous tous les cieux » (4). Sur le plan géographique, Israël, l’Amérique et l’Europe sont particulièrement visés, même si ces « poursuites stratégiques » se sont insidieusement étendues en Afrique, en Inde et au Caucase (5). C’est donc une opération mondiale aux contours illimités et imprécis.
Concernant des cibles, la priorité est accordée aux civils qui sont plus faciles à atteindre que les militaires. Il s’agit notamment d’individus seuls ou en groupes, des centres commerciaux, des moyens de transport, lieux de loisirs et de culte, tels que les synagogues, les églises et les symboles. Abou Huthaifa al-Ansari a martelé à ce propos : « Ô lions de l’Islam, poursuivez votre proie, des Juifs, des Chrétiens et leurs alliés, dans les rues et sur les routes d’Amérique, d’Europe et du monde. Attaquez leurs maisons, tuez-les et torturez-les par tous les moyens possibles. (6) » Sur le plan tactique, les partisans de Daech devraient mener majoritairement des attaques dites de « loups solitaires », avec terreur et anticipation, contre les cibles susmentionnées, en diversifiant les modes d’actions. Certaines pourraient inclure des détonements d’explosifs kamikazes, des bombes incendiaires, fusillades, de l’usage des armes blanches et des véhicules. Il importe de relever ici que les « loups solitaires » sont des personnes endoctrinées par l’idéologie et les méthodes de Daech et qui, sans appartenir à une structure, peuvent agir de leur propre initiative (7). En somme, un tel appel n’était pas le premier de la série, car Daech est bien connu pour ses campagnes de propagande terrifiantes visant à rebooster ses activités globales après des revers significatifs.
La première campagne de ce genre fut Breaking the walls (« Casser les barrières ») en 2012 lors de son émergence en Irak, au cours de laquelle des évasions massives de prisons ont été opérées (8). La deuxième, déclarée en 2019-2020, fut baptisée Battles of attrition (« Batailles d’attrition ») à la suite des pertes territoriales du califat et le retour à l’insurrection traditionnelle (9). La troisième est Revenge of the two sheikhs (« La revange des deux cheikhs ») proclamée en 2022 au lendemain des frappes occidentales successives ayant occasionné la mort du calife Abu Ibrahim al-Quraishi et du porte-parole Abu Hamza al- Quraishi (10). Il est aussi certain que ces appels ont toujours des impacts significatifs sur le terrain, dans la mesure où ils regalvanisent les unités, membres et sympathisants du groupe terroriste.
De nouvelles dynamiques : résurgence et zones d’influence
Dès sa diffusion, les premiers effets de l’appel « Et tuez-les où que vous les trouviez » n’ont pas tardé. L’organisme américain TRAC (Terrorism Research Analysis Consortium) indique qu’entre le 4 et le 12 janvier 2024, une centaine d’attaques ont été revendiquées par le commandement central de Daech dans le monde sous cette bannière (11). Ces attaques directes ont majoritairement été menées en Afrique subsaharienne où les dispositifs contreterroristes sont moins efficaces qu’en Amérique ou en Europe.
Outre les attaques directes, Daech a opté pour des actions indirectes consistant à frapper en dehors de sa sphère d’influence en utilisant des militants d’autres groupes terroristes, comme en témoignent les incidents survenus le 19 janvier 2024 à Sarkin Aiki dans l’État de Katsina au Nigeria (12). Des bandits présumés s’étaient alors attaqués à la police de la localité causant de nombreuses victimes et des dégâts matériels importants. Un autre incident revendiqué par Daech fut l’attaque armée contre l’église catholique italienne de Santa Maria à Istanbul en Turquie lors d’un office religieux le 28 janvier 2024. Le bilan provisoire était d’un mort (13). Au Canada, un loup solidaire, lourdement armé, a ouvert le feu et lancé des cocktails molotov à l’intérieur du bâtiment de l’Hôtel de ville d’Edmonton, dans la province d’Alberta, le 28 janvier 2024, après la publication d’un manifeste vidéo (14).
Au-delà de ces aspects tactiques, l’on s’est acheminé, au fil du temps, vers une reconfiguration de la menace terroriste, désormais articulée autour de la résurgence opérationnelle de Daech avec un réseau décentralisé d’affiliés, son expansion africaine et les risques plus élevés d’attaques isolées. En 2025, Daech trônait toujours à la tête du classement des groupes terroristes les plus violents au monde, en dépit de sa retraite significative en Irak et en Syrie (15). En effet, l’Institute for Economics and Peace indique qu’en 2024, 559 attaques de Daech et ses affiliés ont fait 1 805 morts dans 22 pays du Moyen-Orient, d’Afrique, d’Asie et d’Europe (16). Cela représente une augmentation d’attaques terroristes dans le monde : 34 de plus, soit 6 % par rapport à 2023. Peu importent les chiffres qui, faut-il le signaler, ne reflèteraient pas entièrement la réalité (17), l’on devrait plutôt s’appesantir sur la résilience et la métastase avérées de Daech, malgré les bons points des initiatives contreterroristes. Ceci est dû, entre autres, à son habilité à coordonner, à inspirer et faire évoluer ses stratégies opérationnelles.
Daech s’appuie sur un réseau décentralisé d’affiliés opérant dans 23 pays d’Afrique et du Levant, avec une concentration persistante en Syrie et en République démocratique du Congo (RDC) (18). Un seuil plus jamais atteint depuis 2020, période durant laquelle le groupe terroriste avait perpétré des attaques dans 30 pays (19). À ce jour, Daech dispose de 9 branches affiliées, à savoir Daech-Khorasan en Afghanistan (ISK), Daech en Irak et au Levant (ISIL), Daech au Sahel (ISS), Daech en Afrique de l’Ouest (ISWA), Daech Sinaï, Daech Libye, Daech Mozambique (ISM) et Daech Afrique centrale (20). Cette structure décentralisée permet à ces filiales d’opérer de manière semi-autonome, en dehors d’un dispositif traditionnel strict de commandement et de contrôle ; l’alliance de chaque filiale avec Daech dépendant de son serment de bay’a (allégeance) envers la direction centrale de l’organisation (21).
Par ailleurs, l’idéologie extrémiste djihadiste centrale continue de trouver un écho auprès d’aspirants extrémistes, car Daech exploite les réseaux sociaux, les forums en ligne et un appareil de propagande sophistiqué pour diffuser ses messages violents et profondément sectaires aux populations vulnérables et marginalisées. Le groupe terroriste maintient aussi la capacité d’exploiter les griefs historiques et d’implanter des groupes franchisés dans des régions marquées par la corruption politique, de profondes inégalités socio-économiques et une gouvernance faible.
* * *
En conclusion, l’appel prophétique d’Abou Huthaifa al-Ansari, bien qu’émanant d’une organisation affaiblie au centre, semble avoir un impact stratégique durable. Entre 2024 et 2025, Daech s’est muée en menace mondiale décentralisée, poursuivant sa stratégie d’endoctrinement et de propagation par le truchement des filiales et réseaux autonomes. La lutte contre ce phénomène nécessite non seulement des efforts militaires ciblés, mais aussi des initiatives de prévention, telles que le renforcement de la gouvernance dans le grand Sud, le développement socio-économique, la surveillance numérique et une coordination internationale accrue, notamment dans les régions à faibles capacités sécuritaires. ♦
(1) « ISIS spokesman calls for global attacks on Jews: “Kill them wherever you find them” », National Post, 5 janvier 2024 (https://nationalpost.com/).
(2) Ibidem.
(3) Weiss Caleb, « Islamic State new global campaign to rally members and supporters », FDD’s Long War Journal, 5 janvier 2024 (www.longwarjournal.org/).
(4) « State (ISIS) Spokesman Instructs Muslims To Renew Lone Wolf Attacks In U.S., Europe, In Support Of Gaza; Discredits Palestinian Factions For Their Alliance With Iran, Calls On Arabs To Rebel Against Their Rulers », Memri’s Jihad & Terrorism Threat Monitor, 5 janvier 2024 (www.memri.org/).
(5) Counter Extremism Project ISIS (https://www.counterextremism.com/threat/isis/report).
(6) National Post, op. cit.
(7) Ingram Haroro J., « The Long Jihad. The Islamic State’s Method of Insurgency: Control, Meaning, & The Occupation of Mosul in Context », Program on Extremism, 2021 (https://extremism.gwu.edu/).
(8) Cifford Bennett et Weiss Caleb, « Breaking the Walls Goes Global: The Evolving Threat of Jihadi Prison Assaults and Riots », CTC Sentinel, février 2020, vol. 13, 2 (https://ctc.westpoint.edu/).
(9) Candland Tara et al., The Islamic State in Congo, mars 2021 (https://extremism.gwu.edu/sites/g/files/).
(10) Al-Ghadhawi Abdullah, « Revenge for the Two Sheikhs: ISI Renews Itself in the Syrian Desert », Blog New Lines Institute, 8 août 2022 (https://newlinesinstitute.org/).
(11) TRAC Weekly Anayst Review, 17 janvier 2024 (https://trackingterrorism.org/incidents/).
(12) Ibidem. Katsina est une région connue pour le banditisme, où les groupes criminels se livrent souvent à des attaques pour extorquer de l’argent, généralement sans cibler directement les forces de sécurité, sauf s’il y a un motif financier. Cependant, l’attaque contre la police à Sarkin Aiki s’écarte de ce schéma. L’ISWA, bien qu’elle ne soit pas fréquemment observée à Katsina, ne peut être exclue sur la base des détails de l’agression partagés dans leurs canaux internes. L’ISWA a tendance à cibler les forces de sécurité dans le cadre de sa stratégie visant à établir un contrôle territorial.
(13) Ibid.
(14) Ibid.
(15) Institute for Economics and Peace, Global Terrorism Index 2025. Measuring the impact of terrorism, mars 2025, p. 2 (www.economicsandpeace.org/). International Center for Counter-Terrorism (ICCT), « The Islamic State in 2025: an Evolving Threat Facing a Warning Global Response », 11 juillet 2025 (https://icct.nl/).
(16) Institute for Economics and Peace, op. cit, p. 2-4.
(17) Ibid. Le document souligne que ces chiffres seraient plus élevés étant donné le fort pourcentage d’attaques non attribuées à aucun groupe et qui ont fréquemment lieu dans les zones d’opérations de Daech.
(18) Zelin Aaron Y., « A Globally Integrated Islamic State » War on the Rocks, 15 juillet 2024 (https://warontherocks.com/). Les 23 pays concernés sont : l’Afghanistan, l’Allemagne, l’Azerbaïdjan, le Bangladesh, le Burkina Faso, le Cameroun, l’Égypte, l’Irak, l’Iran, la Libye, le Mali, le Mozambique, le Niger, le Nigeria, l’Ouganda, le Pakistan, les Philippines, la République démocratique du Congo, la Russie, la Somalie, la Syrie et le Tchad. La liste n’est pas exhaustive, faute de données.
(19) Institute for Economics and Peace, op. cit, p. 10.
(20) Ibidem, p. 15 et 62.
(21) Clarke Colin P. et O’Leary Christopher J., « The Islamic State Five Years After the Collapse of the Caliphate », Foreign Policy Research Institute, 29 mars 2024 (www.fpri.org/).
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