Les massacres en Amérique du Nord pendant la période coloniale ne sont pas à sens unique. Ce n’est pas toujours l’Amérindien la victime, et la violence qui pouvait l’animer avant sa rencontre avec les Européens n’a pas miraculeusement disparu, ni après 1492, ni après 1700. Événement retentissant à l’échelle de la colonie française établie dans le bassin du Mississippi, le massacre du poste des Natchez, le 28 novembre 1729, en est un bon exemple. À celui-ci sont associés non seulement une réaction d’ampleur conduisant à un remodelage en profondeur du paysage ethnique local, mais aussi toute une série d’écrits mémoriels dans les décennies qui suivent, avant que la littérature ne s’empare du sujet avec rien de moins que François-René de Chateaubriand (1768-1848) qui publie un roman Les Natchez en 1827.
Gilles Havard commence son ouvrage avec quelques mises au point terminologiques, suivi d’une ouverture avec la rencontre d’un chef natchez en 2022 et d’une introduction basée sur la place du massacre des Natchez dans la mémoire française, dans la pensée anti-coloniale du XVIIIe siècle, mais aussi au sein de l’histoire louisianaise et étasunienne. Puis l’auteur aborde le point principal du livre, avec le récit du massacre qui voit dans un établissement le long du Mississippi (à 300 km au nord-ouest de la Nouvelle-Orléans) la mort de 10 à 15 % des colons de la Louisiane par la main des Natchez, pourtant alliés depuis des décennies. Il y avait déjà eu des conflits en 1716 et 1722-1723 mais l’ampleur du massacre n’était pas prévisible. La panique gagne les dirigeants de la colonie, qui s’imaginent avoir à faire avec une attaque concertée panindienne doublée d’une révolte d’esclaves noirs (arrivés par centaines dans la colonie depuis les années 1710). Le village des Indiens Chaouchas, au sud-est de la Nouvelle-Orléans, en fait les frais en étant attaqué, ce que la Compagnie d’Occident, propriétaire de la colonie, désapprouve une fois informée.
L’auteur se concentre ensuite sur l’environnement du massacre. Qui sont ces Natchez, connus par les Français dès 1700 ? À l’aide des différents témoignages qui nous sont parvenus, il est possible de reconstruire l’organisation sociale dualiste des Natchez avec à son sommet le Grand Soleil, prêtre-roi entouré d’interdits. Caractéristique évidemment marquante pour un observateur occidental, la mort d’un personnage de haut rang s’y accompagne de sacrifices humains. Les colons qui vivent auprès des Natchez doivent en voir quelques-uns entre l’établissement du premier comptoir en 1714 et 1729. Les interactions de tous ordres avec la population locale sont évidemment nombreuses. L’image qui en reste dans les relations postérieures est paradoxale : les Natchez sont à la fois affables et massacreurs.
Puis dans une deuxième partie, G. Havard tente une explication du massacre de 1729 à la lumière des données historiques et ethnographiques, en interrogeant le terme de massacre mais aussi celui de révolte. Il sépare les récits (tardifs) du massacre des présupposés culturels qui les enrobent, et en premier lieu le thème de la conjuration, très en vogue en Europe à l’époque moderne. La dernière partie, enfin, est le récit des malheurs successifs des Natchez après 1729. En 1730, les dirigeants de la colonie entreprennent des actions armées contre les Natchez à l’aide d’alliés indiens, conduisant les Natchez à déplacer leurs villages (libérant par là même des Français encore détenus). Si certains Natchez veulent rester sur les bords du Mississippi, d’autres se réfugient en territoire sous domination anglaise et commencent leur intégration aux Creeks et aux Cherakis (mais pas forcément leur assimilation). Ils subissent comme les autres Indiens la pression expansionniste des États-Unis au lendemain de leur indépendance, ce qui n’empêche pas certains de combattre aux côtés du général Andrew Jackson au début du XIXe siècle contre d’autres Indiens. Ce dernier, devenu Président, décide pourtant leur déportation en 1838 de l’autre côté du Mississippi, en Oklahoma. L’américanisation, source de conflits internes aux nations indiennes, se poursuit avec la guerre de Sécession, et si les Natchez sont parfois décelables au sein des Creeks et des Cherakis, ils passent progressivement sous le radar. Au début du XXe siècle, des ethnographes rendent compte des derniers locuteurs natifs de la langue natchez, même si les Natchez (ou là encore, ceux qui se définissent comme tels) semblent garder une influence dans les activités cérémonielles indiennes de l’Oklahoma.
Après le Pays-d’en-Haut et ses destins particuliers (L’Amérique fantôme, paru en 2019), G. Havard propose ici un tableau élargi aux dimensions d’une société consciente de son violent déclin démographique et qui voit sans doute l’arrivée des colons comme un moyen de l’enrayer. Très solidement étayé avec des annexes et des notes qui avoisinent les 200 pages et doté de nombreuses illustrations dans et hors texte, le parcours ethno-historique proposé par l’auteur ne se contente pas de reconstituer un massacre avec ses auteurs et ses victimes, ses conséquences au long cours et l’amérindianisation de la violence coloniale (y compris des femmes de la colonie, p. 259), mais veut aussi s’interroger sur ce qui peut constituer une nation en Amérique du Nord (et les changements de définition depuis le XVIIIe siècle) et sur la place des Natchez dans le discours anticolonialiste à la fin de l’Ancien Régime.
Grâce notamment à un agencement rythmé des chapitres et aux respirations excursives, G. Havard a rendu la lecture de son ouvrage très plaisante, permettant un efficace aperçu de cette légère mais marquante présence française sur les rives septentrionales du Golfe du Mexique et sur les bords du Mississippi. La réconciliation franco-natchez et le renouvellement d’alliance, annoncées par l’auteur pour mars 2024, n’ont pas encore eu lieu. Mais l’espoir d’une réalisation avant 2029 n’est pas abandonné (1). ♦
(1) Communication avec l’auteur en date du 28 février 2025.






