Les régions polaires deviennent un sujet de préoccupation pour les puissances qui en ont le mieux perçu l’importance. L’Arctique, région unique au monde, située autour du pôle Nord, attire l’attention en premier lieu, car le réchauffement climatique permettra d’utiliser plus longuement les voies maritimes et d’installer des dispositifs militaires permanents.
Ces régions polaires, les auteurs en décrivent les conditions climatiques extrêmes, la biodiversité fragile et les écosystèmes très sensibles. Longtemps perçues comme des zones isolées, inhospitalières et difficiles d’accès, elles deviennent aujourd’hui des espaces stratégiques majeurs en raison du réchauffement accéléré, de la fonte de la banquise, de la présence de ressources naturelles et de nouvelles routes maritimes. Les perspectives de l’Arctique mêlent ainsi enjeux environnementaux, géopolitiques, économiques et sociaux, rendant son avenir singulièrement complexe et incertain, comme le montrent les auteurs, respectivement spécialiste de l’Arctique et glaciologue, spécialisé sur l’étude de l’impact du changement climatique sur la calotte antarctique.
L’Arctique se réchauffe donc trois à quatre fois plus vite que la moyenne mondiale. La banquise fond en superficie et en épaisseur, particulièrement en été, le pergélisol ou permafrost – sol gelé jusqu’à des dizaines de mètres de profondeur – se dégrade, libérant du méthane (CH4), un Gaz à effet de serre (GES) très puissant. L’Arctique agit comme un régulateur du climat mondial. Cependant, moins il y a de glace, plus la Terre absorbe de chaleur (effet d’albédo) créant un mouvement qui s’auto-entretient et s’amplifie. Il en résulte une hausse du niveau des océans à l’échelle planétaire ainsi qu’un changement du climat mondial : le jet-stream (ou courant d’altitude) est perturbé, il y a davantage de vagues de chaleur dans le Sud et les hivers deviennent plus imprévisibles. De même, l’instabilité des infrastructures (routes, habitations, installations industrielles, aéroports) dans les régions arctiques s’accroît, pesant sur leur développement. On observe depuis ces trois dernières décennies une dégradation accélérée des écosystèmes menacés entraînant la perturbation des chaînes alimentaires (ex. disparition de la glace = difficulté pour l’ours polaire de chasser) et l’arrivée d’espèces plus méridionales qui déséquilibrent les écosystèmes. Les peuples autochtones (Inuits, Samis, Nenets, etc.) voient leurs modes de vie traditionnels bouleversés avec la déstabilisation de la chasse et de la pêche, la modification des paysages, et l’insécurité alimentaire et culturelle.
On met grandement l’accent sur le fait que l’Arctique contiendrait 13 % du pétrole mondial non découvert, 30 % du gaz naturel et de vastes gisements de charbon. Toutefois, ces évaluations, qui datent de 2008, sont incertaines. En outre, toute activité d’extraction sera extrêmement coûteuse et risquée, et entraînera des menaces environnementales majeures : une marée noire dans l’Arctique serait quasi impossible à nettoyer. En revanche, les perspectives paraissent plus favorables pour les métaux stratégiques : nickel, cuivre, uranium, terres rares, surtout si elles sont situées on shore. Pour les auteurs, si l’exploitation des ressources progresse, elle se heurte à des coûts énormes, des risques écologiques inacceptables et une opinion publique de plus en plus opposée.
Depuis longtemps étouffées ou reléguées au second plan, les rivalités géopolitiques refont surface, aux prises d’abord les États du « cercle arctique ». La Russie, majeur acteur militaire en Arctique, y profite de nombreuses bases, aérodromes, ports et radars dans la région. Elle a mis en place un Arctic Joint Strategic Command pour défendre ses intérêts dans cette zone, réouvert ou modernisé des bases aériennes anciennes, et en a construit de nouvelles. Certaines sont équipées de systèmes de défense A2/AD (anti-accès), comme les S-400, des missiles côtiers Bastion, des systèmes de défense plus légers. Aussi, la péninsule de Kola (près de Mourmansk) joue un rôle central : base de sous-marins stratégiques (Sous-marins nucléaires lanceurs d’engins ou SNLE), ports en eau profonde. Comme Vladimir Poutine se plaît à le répéter, la Russie possède le plus important parc de brise-glace, avec neuf modèles nucléaires et une quarantaine au diesel, ce qui renforce sa capacité à opérer en zones gelées.
À 1 000 km du pôle Nord, le Svalbard, grand comme deux fois la Belgique, est parfois considéré comme le « talon d’Achille de l’Otan dans l’Arctique ». Un traité atypique, conclu en 1920 à Paris, reconnaît la souveraineté de la Norvège sur le Svalbard, mais garantit aussi aux ressortissants des États signataires, aujourd’hui 46, dont la Russie, la liberté d’y exploiter les ressources naturelles « sur un pied de parfaite égalité ». C’est à ce titre que, depuis des décennies, la Russie – l’URSS avant elle – extrait du charbon sur ces terres habitées par moins de 3 000 personnes d’une cinquantaine de nationalités. Moscou accuse la Norvège de bloquer le transit de marchandises à destination des Russes installés sur l’archipel arctique norvégien du Svalbard et menace Oslo de représailles. Ces développements ont attiré l’attention de l’Otan parce qu’elle pourrait constituer une cible facile pour la Russie en cas de conflit généralisé. En juillet 2024, le département américain de la Défense a publié son premier guide stratégique sur l’Arctique depuis 2019. Les inquiétudes de Washington ont atteint leur paroxysme lorsque des avions américains et canadiens ont intercepté deux bombardiers stratégiques russes Tupolev Tu-95 et deux chinois H-6 opérant dans l’espace aérien international à environ 200 miles au large des côtes de l’Alaska. Si les États-Unis doivent assurer la sécurité de leur territoire, y compris l’Alaska, il serait toutefois imprudent de réagir de manière excessive et de développer une hyper-concentration militariste sur l’Arctique, où les intérêts américains sont limités. De son côté la Chine, qui s’est dotée d’un troisième brise-glace atomique, ambitionne de devenir une « puissance proche arctique », et investit dans la recherche et les infrastructures.
La Commission européenne a proposé la semaine de doubler son soutien financier au Groenland. L’institution propose pour Nuuk une enveloppe de plus de 530 millions d’euros dans le cadre du prochain budget européen (2028-2034). Ces tensions sont d’autant plus inquiétantes que la gouvernance de la région, établie depuis la création du Conseil de l’Arctique, est l’organe principal de coopération et est devenue fragile. Le Conseil, qui a exclu la Russie de ses séances, a suspendu de nombreux projets impliquant Moscou. De toute façon, il manquait d’autorité pour imposer des règles contraignantes. Le Président russe s’est aussi dit ouvert à une collaboration de la Russie avec des « pays amis » dans l’Arctique, et avec les pays occidentaux « s’ils se montrent intéressés ».
Pour ce qui est de l’Antarctique, son importance stratégique doit également être prise en compte, mais ce sont surtout ses perspectives climatiques et environnementales qui apparaissent préoccupantes. La calotte antarctique perd de la masse plus rapidement, en particulier l’Antarctique occidental. Cette fonte de glaciers majeurs (ex. Thwaites, surnommé parfois le « glacier de l’Apocalypse », pourrait faire augmenter le niveau de la mer de plus d’un mètre à long terme. Les eaux qui entourent l’Antarctique absorbent une grande partie de la chaleur excédentaire des océans mondiaux, ce qui modifie les courants, affecte les écosystèmes et contribue à la diminution de la glace de mer. La biodiversité est sous pression : manchots, phoques, krill et autres espèces subissent des changements d’habitat rapides ; le krill, base de la chaîne alimentaire, est particulièrement vulnérable à la réduction de la glace de mer.
L’Antarctique restera un pilier de la recherche. D’abord sur le climat passé, car ses carottes de glace permettent de remonter jusqu’à 800 000 ans de climat terrestre. Ensuite, l’air très sec et stable offre des conditions exceptionnelles pour certains télescopes. L’accroissement probable des stations automatisées, des drones, des robots sous-marins et des satellites facilitera ces efforts d’analyse. Aujourd’hui, toute exploitation minière est interdite jusqu’en 2048, mais déjà, les pressions de certains États (Chine, Russie, etc.) pour augmenter leur influence scientifique et logistique se font sentir. L’Antarctique abrite probablement des réserves de minerais, de pétrole et de gaz.
Nous sommes encore loin de la perspective d’une disparition des calottes polaires, scénario non écarté, mais peu probable. Dans ce cas, cela ressemblerait au climat du Crétacé : des températures élevées et un niveau marin de + 60 ou 80 mètres. ♦






