Encore un ouvrage qui se penche sur la rivalité entre les nouveaux deux Grands. Celle-ci, selon le fameux « piège de Thucydide », conduira-t-elle mécaniquement à un conflit armé ? En un sens, le conflit alimenté par les États-Unis a déjà commencé, pourrait-on penser, avec la capture du président vénézuélien Maduro le 3 janvier 2026 et la guerre déclenchée contre l’Iran le 28 février, puisque ces deux pays figurent parmi les principaux fournisseurs de pétrole à la Chine, premier importateur d’or noir au monde. Mais Sir Robin Niblett, membre distingué du think tank britannique Chatham House et ancien directeur de l’Asian Society Policy Institute, n’a pas pu intégrer ces récentes données, dans son ouvrage paru en 2023, qu’il n’a agrémenté que d’un très court prologue à l’édition française, rédigé fin septembre 2025. Il reste tout de même intéressant à lire et à commenter à plus d’un titre, car émanant d’un éminent élément des élites intellectuelles anglo-saxonnes. Le conseiller spécial du Center for Strategic and International Sudies (CSIS) à Washington se demande donc à son tour si l’affrontement armé entre Washington et Pékin pourra être évité.
L’un des moyens d’y échapper serait, selon ses interlocuteurs chinois, que la Chine montrât qu’elle ne veut pas remplacer les États-Unis en tant que puissance dominante du monde, et que les États-Unis acceptent l’ascension de la Chine en tant qu’égale en Asie et dans le monde. Cela permettrait aux deux parties de coexister pacifiquement et d’éviter que l’histoire se répète. Cela a été le cas entre les États-Unis et l’URSS qui, après 1947, sont passés de la coexistence pacifique (1956) à la détente (1963), au contrôle des armes stratégiques (SALT, 1972) avant de proclamer, en 1989, la fin de la guerre froide à Malte. Cependant, l’auteur ne croit pas à ce scénario vertueux, car il considère que le conflit entre les deux parties est surtout idéologique, et il tient à la crainte que les dirigeants des deux systèmes politiques très différents éprouvent l’un pour l’autre. Néanmoins, est-ce que cette crainte est de nature idéologique ou relève-t-elle tout simplement du dilemme de sécurité ? Rappelons que l’affrontement entre les États-Unis et l’URSS, séparés par des idéologies antagonistes, a bien été idéologique et que chacun a voulu organiser le camp de ses partisans desquels discipline ou conformité était exigée ou simplement requise. Pourtant, en raison du facteur nucléaire, le conflit a été évité. Pourquoi dans ces conditions, croire à l’inéluctabilité d’un affrontement sino-américain ? D’autant plus que, comme le montre Robin Niblett, la nouvelle guerre froide n’a rien à voir avec celle des années 1947-1989 car, dans notre cas, les économies des deux protagonistes sont étroitement imbriquées, ce qui n’était guère le cas lors de la « vraie » guerre froide. Certes, les États-Unis veulent tout faire pour empêcher la Chine de les rattraper dans les domaines technologique et militaire. Toutefois, cet endiguement mènera-t-il forcément à l’affrontement militaire ?
Nous ne sommes qu’au début du dilemme de sécurité, ajoute l’auteur, qui s’interroge sur le scénario qui se répétera – celui des Balkans en 1914 ou celui de Cuba en 1962 ? –, sans apporter de réponse convaincante. En définitive, il avance cinq règles permettant à ses yeux d’éviter la guerre :
– Ne pas créer des prophéties autoréalisatrices : la Chine ne dominera pas forcément le monde au XXIe siècle. Alors, pourquoi s’inquiéter ?
– Réunir les démocraties libérales. Il plaide pour un G9 en joignant la Corée du Sud et l’Australie à l’actuel G7, ce qui constituerait un groupe représentant 50 % du PIB mondial, 60 % des dépenses de défense, 65 % des dépenses de Recherche & Développement (R&D), 22 des 25 meilleures universités du monde. On voit qu’avec l’America First de Trump, on n’est pas près de s’orienter dans cette direction.
– Créer un cadre pour une rivalité économique pacifique. Au fond, celui-ci n’existe-t-il pas sous forme de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) ? Washington s’est toutefois constamment opposé au rééquilibrage des droits au sein de ces organismes de Bretton Woods.
– Reprendre le cours du contrôle des armements. On voit que le monde ne s’engage pas dans cette voie et qu’avec la non-reconduction des derniers accords START, aucun mécanisme ne s’oppose à une nouvelle course aux armements nucléaires. Celle-ci fait d’ailleurs rage de plus belle.
– La lutte pour le Sud sera le conflit du XXIe siècle, affirme l’auteur. Sur ce point, on n’observe qu’un démantèlement du progrès de toutes les politiques d’aide au développement de l’assistance humanitaire. Le Sud est de plus en plus perçu comme un réservoir de minerais critiques ou de terres rares que l’on veut exploiter pour battre en brèche le monopole chinois pour la dernière catégorie.
Le court essai de Robin Niblett pose en définitive plus de questions qu’il n’apporte de réponses. Il semble dépassé par le temps et n’aborde qu’à la marge la compétition des deux Grands dans le domaine des énergies renouvelables, de l’IA, des data centers, des terres rares, des biotechnologies, de la robotique avancée. Après tout, écrit-il, « la superpuissance américaine réside dans ses alliances, et les futurs dirigeants américains auront du mal à gérer seuls une nouvelle guerre froide avec la Chine ». Pour le moment, Washington, ayant bien mis à mal ces alliances, veut entraîner les Européens dans son hostilité contre l’Iran, ce qui ne va pas sans douleur. Dans ces conditions, comment pourra-t-il les dresser dans un conflit avec Pékin ? ♦






