Alors que l’opération Fureur épique battait son plein, le président Emmanuel Macron a ouvert à Paris le 10 mars 2026 le Sommet mondial sur l’énergie nucléaire, en présence d’une quarantaine de représentants d’États, dont les États-Unis et la Chine, autres acteurs historiques, des États européens et des membres du G7, comme le Japon et le Canada, aux côtés d’organisations internationales et de représentants de la filière en défendant le nucléaire civil comme facteur d’« indépendance » dans un contexte géopolitique où les hydrocarbures peuvent devenir un instrument de « déstabilisation ». « Le nucléaire est essentiel pour réconcilier l’indépendance et la souveraineté énergétique, la décarbonation et la neutralité carbone d’ici 2050, ainsi que la compétitivité et la création d’emplois dans nos économies », a affirmé le chef de l’État. À cette occasion, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a estimé que la réduction de la part du nucléaire en Europe avait été une « erreur stratégique » qui a eu pour conséquence de la « détourner » d’« une source fiable et abordable d’énergie à faibles émissions », alors que le sujet divise toujours au sein des 27.
C’est dire l’utilité de ce bref et vif ouvrage du géographe Teva Meyer, docteur de l’Institut géopolitique de Paris, qui dresse, dans sa deuxième édition amplement augmentée, un bilan complet du fait nucléaire ou de ce qu’il nomme à son tour « la nucléarité ». En effet, si la radioactivité est un fait naturel, la nucléarité est une production sociale faite de négociations, de menaces, de controverses, de frictions entre les acteurs. Si le caractère stratégique des centrales nucléaires ou des centres de recherche, comme c’est le cas pour celui de Dimona dans le Néguev (région désertique du sud d’Israël), récemment ciblée par des missiles iraniens, il n’en est pas de même pour un hôpital où l’on consomme tous les jours des sources de radioactivité. Analyser la géopolitique du nucléaire, ou plus précisément de la nucléarité, nécessite une approche critique envers cette exceptionnalité.
Que ce soit dans le domaine civil ou militaire, l’énergie nucléaire ne se définit que par la succession des transformations d’une matière (l’uranium 235 ou 238, ou le plutonium) choisie pour ses caractéristiques spécifiques ; ces étapes consécutives lui conférant sa valeur géopolitique. Si seuls 13 pays produisaient en 2024 de l’uranium – dont 37 % provenaient du Kazakhstan, très loin devant le Canada (22,6 %), la Namibie (14,3 %), l’Australie (8,55 %), l’Ouzbékistan (6,5 %), la Russie (4,5 %) et le Niger (2 %) —, dix mines fournissent, à elles seules, la moitié de la matière : le site de Cigar Lake, dans la province canadienne de la Saskatchewan, représente même 10 % des extractions. En revanche, 31 pays exploitent en 2025 un parc de centrales nucléaires – un chiffre qui devrait atteindre la quarantaine à l’horizon 2030-2035. Le Canada extrait plus qu’il ne consomme, d’où son attrait. Les autres accusent des déficits importants : 50 % pour la Russie, 75 % pour la Chine et 99 % pour les États-Unis. Pourtant, chaque pays parvient à diversifier et sécuriser ses approvisionnements et la crainte de la constitution d’un pendant uranium à l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep) est peu crédible.
Si l’on passe à l’étape suivante, celle de la conversion de l’uranium naturel en combustible, procédé chimique consistant à transformer l’uranium extrait (Yellowcake, principalement sous la forme U3O8) en un gaz appelé hexafluorure d’uranium (UF) pour les centrales (enrichi entre 3 et 5 % pour les centrales, à 20 % pour les centres de recherche et à 90 % pour la bombe atomique), il n’y a que 11 usines dans le monde qui sont capables de le faire. Cinq États (France, Chine, Canada, Russie et États-Unis) ont développé des services de conversion dépassant leurs besoins propres et peuvent offrir des services à l’échelle mondiale, sachant que la Société nationale [russe] pour l’énergie atomique (Rosatom) contrôle 38 % de ce secteur. En ce qui concerne l’enrichissement, une étape physique isotopique consistant à augmenter la proportion d’uranium 235 fissile par rapport à l’uranium 238 non fissile, 12 pays gèrent des usines d’enrichissement, constituant un second goulet d’enrichissement pour les flux de combustibles. Surtout, la progression n’est pas linéaire : le temps, l’énergie et le nombre de centrifugeuses étant bien moins importants pour passer la concentration d’U335 de 20 à 90 % que de 0,4 à 5 %. On comprend mieux ainsi la dimension accordée aux 440 kg d’uranium enrichi aux mains des Iraniens capables de construire 9 à 10 bombes atomiques.
Le nucléaire génère actuellement 10 % de l’électricité mondiale, soit environ 4 % de la consommation énergétique globale. Ce sont environ 416 réacteurs nucléaires qui sont en service dans 31 pays, principalement en Amérique du Nord et en Europe (25 % des réacteurs chacun), en Chine (13 %) et en Russie (9 %). Parmi les 54 réacteurs nucléaires japonais opérationnels avant la catastrophe de Fukushima en 2011, seuls 14 sont actuellement en fonctionnement. Ce chiffre devrait toutefois augmenter rapidement car l’archipel avait décidé, ce bien avant le blocage du détroit d’Ormuz, de relancer son secteur nucléaire, un objectif appelé à connaître une forte accélération.
L’auteur consacre en fin d’ouvrage seulement trois chapitres à l’armement nucléaire en commençant par citer les propos de John F. Kennedy qui, en 1963, avait (bien vite) prédit « 15, 20 ou 25 puissances nucléaires dans les années 1970 ». Selon diverses sources, de 34 à 50 pays auraient les compétences techniques nécessaires pour passer au nucléaire militaire, mais seuls 10 l’ont fait, l’Afrique du Sud y ayant renoncé. Dommage qu’il ne fournisse aucun chiffre, même approximatif du montant du coût de la constitution et du maintien d’un programme nucléaire militaire crédible et soutenable. Depuis 1945, 2 121 essais nucléaires ont été réalisés, mais les velléités de les reprendre, exprimées par le président américain Donald Trump, ne se sont pas concrétisées. Ce qui semble hélas acquis, par contre, c’est la fin de tout le système de contrôle des armements mis en place depuis un demi-siècle, ce qui ouvre la voie à une nouvelle et coûteuse course aux armements, la Chine ayant clairement affirmé sa volonté de se doter d’ici 2035 de 1 500 têtes nucléaires. ♦





