C’est de façon magistrale que la jeune marocaine, dont c’est le premier livre, passée par Sciences Po Paris, actuellement chercheuse associée en études arabes et moyen-orientales à l’Université de Princeton et à la Fondation Jean Jaurès, se penche sur les forces profondes qui perturbent le processus de paix au Proche-Orient. Car derrière les coulisses où se meuvent les diplomates chevronnés et derrière les façades des accords, des alliances, des déclarations ou communiqués, c’est le front idéologique qui agit de manière de plus en plus intense, clivante, disruptive. Aussi, la recherche de la paix entre Israéliens et Palestiniens, noble tâche à laquelle se sont attelés tant de leaders américains, Henry Kissinger, Jimmy Carter, James Baker (secrétaire d’État sous George H.W. Bush), Warren Christopher (secrétaire d’État sous Bill Clinton), Bill Clinton, Dennis Ross (conseiller spécial pour le président Clinton puis sa femme Hillary, secrétaire d’État), sans parler de Donald Trump et de ses envoyés spéciaux, n’a été à ses yeux qu’un mirage.
À chaque fois que l’on a cru aboutir à des solutions réalistes et acceptables, que ce soit avec les Accords de Camp David en 1978, ceux d’Oslo en 1993 ou la conférence de Madrid en 1991, ces compromis historiques ont échoué, basés sur la rationalité des accords d’État à État, sur la realpolitik, et se sont heurtées aux tensions internes, aux nouvelles fractures sociétales, idéologiques et géopolitiques. À mesure que les diplomates, confinés dans leurs salons, se sont évertués à faire émerger un ordre régional de paix, de sécurité et de coopération, basé sur la reconnaissance mutuelle, le coût politique et symbolique d’une telle entreprise n’a cessé de croître. En paraphant les Accords de Camp David avec Menahem Begin, leader du Likoud qu’il avait cofondé avec Ariel Sharon en septembre 1973, Anouar el-Sadate commettait un acte qui allait le rendre impopulaire auprès des partisans du courant djihadiste-frériste. En effet, il reconnaissait une autorité non musulmane sur une terre considérée comme un « waqf islamique ». Ce geste audacieux allait lui coûter la vie, puisqu’il fut assassiné le 6 octobre 1981. Ensuite, c’est Yitzhak Rabin, l’homme de gauche derrière les accords d’Oslo, qui fut tué le 4 novembre 1995 par un extrémiste religieux affilié au Shas, parti politique extrémiste favorable à la création d’un Grand Israël et au renforcement de la loi juive (halakha) dans tous les aspects de la vie publique, de l’école et de la société israélienne.
Après une longue période, qui en fait ne fut qu’une suite de tragiques malentendus, voici le « tournant » du 7 octobre 2023. Sous l’impulsion de Yahya al-Sinwar, figure du Hamas, passé par les prisons israéliennes et nourri par la théologie des Frères musulmans, l’extrême violence ne frappe plus les élites accusées de trahison, mais cible, à grande échelle, les 1 221 civils, femmes et enfants, rendus coupables par procuration. Le Hamas, créé en 1987, lors de la première Intifada, à la croisée du salafisme doctrinal et du militarisme frériste, conduit une opération à la Daech, destinée à produire un vaste effet de sidération. C’est que, contrairement à l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), qui avait adopté progressivement une ligne de realpolitik, le Hamas s’en tenait à une lecture purement théologico-politique de la cause palestinienne. Pour lui, l’État hébreu ne représentait pas seulement une entité coloniale, mais incarnait la modernité impie. D’où, contrairement aux crédos classiques de l’Islam, sa légalisation au nom de la charia des attentats-suicides qui procurent la sainteté aux martyrs, les chahid. L’unique objectif du Hamas s’inscrit dans une logique eschatologique de confrontation. En promouvant la cause palestinienne, le Hamas libérait la terre musulmane d’un corps étranger. De plus, l’émergence du Hezbollah, en 1982, au Liban, lors de l’incursion israélienne, et du Hamas comme forces politico-religieuses dotées d’une légitimité institutionnelle a fait voter les paradigmes classiques du conflit. On peut dire qu’à la mi-avril 2026, si Israël a pu asséner des coups décisifs à ces deux organisations, il ne les a pas éradiquées, ni modéré leur idéologie, bien au contraire.
Au niveau régional, on a assisté, depuis décembre 2023, à une méthodique partition des diplomaties arabes en trois catégories. D’abord, le « bloc abrahamique », engagé dans la reconnaissance d’Israël, que l’autrice considère comme étant soutenu par l’Arabie saoudite. Il faut cependant nuancer, car Ryad subordonne son adhésion aux Accords d’Abraham, c’est-à-dire à la reconnaissance par Israël d’un État palestinien ; ce à quoi se refuse catégoriquement Benjamin Netanyahou. C’est pourquoi les élections à la Knesset en octobre revêtaient une grande importance. Qu’en est-il en définitive du deuxième bloc, celui de l’« axe de la résistance », articulé par l’Iran, dont la suppression était l’un des objectifs de la guerre enclenchée le 28 février ? Sur ce point également, la prudence est de mise. Enfin, le troisième bloc de la dénégation diplomatique d’Israël est le « Front du refus », représenté par le Qatar, passé à l’état d’acteur indispensable des négociations de trêve entre Israël et le Hamas. On peut donc se poser des questions sur la solidité de celui-ci.
Yasmina Asrarguis analyse en profondeur la diplomatie du Moyen-Orient de Trump. Elle n’a aucune difficulté à démontrer les limites de son approche transactionnelle décomplexée, établie sur la monétisation des conflits plutôt que leur résolution politique. Réduit à un problème de solvabilité, le conflit israélo-arabe devient le théâtre d’une ingénierie financière visant à faire advenir la paix par la prospérité. Plus précisément par la force suivie de la prospérité, un couple bien instable. La faiblesse de cette approche est double. Car d’une part, elle était fondée sur le sentiment que la question palestinienne, jugée insoluble et encastrée, ne pouvait être jugée comme une entreprise en faillite, occultant sa dimension, politique, socioculturelle et religieuse ; d’autre part, elle ne reposait que sur une stratégie économique conçue comme le moyen magique de résolution des conflits au Moyen-Orient. Après avoir terminé la rédaction de son ouvrage à la fin de 2025, Yasmina Asrarguis se demandait déjà si les Accords d’Abraham pouvaient échapper au sort funeste des Accords d’Oslo, engloutis par la montée des fanatismes qui, à chaque fois, brisent les frêles architectures de la diplomatie. On verra dans les années à venir si son diagnostic se révèle exact. Au-delà de son pessimisme, preuve d’une réelle maturité, on ne doit pas cesser de croire à la possibilité d’une solution de la question palestinienne, préalable à l’établissement par étage d’un nouvel ordre régional. Au regard des immenses détresses humaines, des massives destructions, des dommages immenses causés au flux d’échanges internationaux, c’est plus que jamais devenu une nécessité vitale. ♦


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