Dans ce livre puissant, bien documenté et argumenté, l’anthropologue Wiktor Stoczkowski, directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), s’est donné trois tâches à l’heure où bien des esprits baissent la garde. Premièrement, il reconstitue la vision du monde dont l’adoption conduit à nous désarmer intellectuellement face aux tyrans. Rude et salutaire entreprise alors que les dictateurs en titre abondent, rejoints par les postulants à la puissance. Deuxièmement, il a cherché à comprendre les raisons de la crédibilité que cette vue manichéenne du monde peut revêtir aux yeux de certains de nos concitoyens, pourtant pleinement informés, en dépit des contrevérités. Pour en arriver à ne plus distinguer l’agresseur de l’agressé, nos alliés de nos ennemis, la démocratie de la dictature, il faut au préalable adhérer à toute une vision du monde. Troisièmement, il a essayé de mettre en relief les risques que cette image du monde fait courir à nos démocraties.
« Ah ! ah ! Monsieur est Persan ? C’est une chose bien extraordinaire ! Comment peut-on être Persan ? » Écrites bien avant le déclenchement de l’opération Fureur épique du 28 février, ces exclamations tirées des Lettres persanes, revêtent un sens encore plus fort. D’une part, cela montre que la circonférence géographique de l’altérité ne s’est pas beaucoup réduite depuis l’époque de Montesquieu : à présent, il ne nous est pas plus facile en dépit de meilleures cultural areas studies, de comprendre un Iranien, un Chinois ou un Russe qu’il ne l’était de comprendre Usbek et Rica pour les Français du XVIIIe siècle. Nous avons imaginé – combien de fois ceci a été décrit et démontré – qu’après la disparition de l’URSS, on entrerait dans la période de la fin de l’histoire, que le monde serait plat, que la marche vers la mondialisation heureuse ferait disparaître les différences culturelles ; de sorte que tous les humains, équipés des mêmes smartphones ou ordinateurs et connectés aux mêmes réseaux, vivraient et réfléchiraient désormais à l’unisson.
Cela consistait à piétiner les écrits de penseurs tels qu’Alexandre Douguine, dont les théories eurasiatiques, initialement émergées dans les cercles de l’émigration russe des années 1920, mais astucieusement réadaptées avec une forte dose de nationalisme exclusif et belliqueux, servirait de fondement idéologique au régime de Poutine. Obnubilés par l’informatisation technologique du monde – nouvelle version des théories de la convergence qui avait fait florès dans les années 1960, selon laquelle, en dépit de leurs divergences idéologiques, les États-Unis et l’URSS convergeaient vers un type de société industrielle aux caractéristiques somme toute assez similaires. C’était faire fi des différentes perceptions historiques, du « passé qui ne passe pas », de l’inertie des différences culturelles qui continuent à diviser l’humanité, entravant la compréhension mutuelle. C’est une revanche de Samuel Huntington sur son ancien étudiant Francis Fukuyama. C’est même bien plus que cela, car ce qui est en jeu ici est cette fameuse énigme russe, charade enveloppée dans un mystère qui n’a cessé d’intriguer les Occidentaux bien avant Astolphe de Custine. « Ah, ah, comment peut-on être Poutine ? », s’étonnent aujourd’hui les experts, qui affirmaient encore hier qu’il n’avait pour eux « aucun secret ». Poutine ne déclenchera pas de conflit armé, assurait Hélène Carrère d’Encausse, car il est un individu réfléchi. Si l’auteure de L’Empire éclaté ou du Malheur russe a commis une erreur en se trompant sur l’issue des études russes en France, comment blâmer les autres experts ? On pourrait penser qu’ils n’ont pas été suffisamment écoutés s’ils avaient prédit ou envisagé la guerre.
Cependant, Wiktor Stoczkowski ne s’en tient pas à ce simple constat au demeurant banal. Tout son ouvrage, multiples exemples à l’appui, vise à démonter les argumentations des poutino-compatibles, celles des hommes politiques, journalistes, universitaires, etc., qui, sans être pro-poutiniens, reprennent certains éléments du discours poutinien. Ces poutino-compatibles avançant cinq arguments que l’auteur passe au crible de la critique. Premièrement, en menant une politique hostile à la Russie, l’Occident serait à l’origine des problèmes que ce pays a connus, telles que les privatisations anarchiques, une réduction de la rente pétrolière, et une paupérisation du peuple russe, ce qui exonère totalement la responsabilité des responsables russes de l’époque, même s’ils ont suivi à la lettre les conseils des économistes de Harvard. Les privatisations n’ont-elles pas eu pour objectif une vaste distribution d’actifs dont a bénéficié un petit groupe d’amis et d’initiés ? Deuxièmement, il y aurait d’abord eu un « bon Poutine », puis un « méchant Poutine ». Le Poutine de 2022 serait le résultat de la désinvolture des Occidentaux depuis trente ans. Initialement, il était coopératif, réformateur et démocrate (« je l’ai regardé droit dans les yeux », affirmait George W. Bush). L’agressivité de l’Occident et l’expansion continue de l’Otan l’ont cependant poussé à adopter progressivement une politique plus autoritaire, ultranationaliste et anticapitaliste. Troisièmement, la guerre aurait pu être évitée si l’Occident avait œuvré à faire de l’Ukraine un pays neutre à la finlandaise, à garantir l’autonomie du Donbass, à accorder à la Russie la maîtrise de la Crimée. Quatrièmement, la menace vitale pour la Russie a été amplifiée par le projet d’accord d’association entre l’Ukraine et l’UE. Enfin, cinquièmement, l’Occident a agi contre les intérêts russes en refusant la démilitarisation de l’Ukraine. Tous ces points n’ont cessé d’être âprement discutés, le mérite de l’auteur est de s’appuyer sur des déclarations précises, des chiffres exacts et de replacer tous ces développements dans leur contexte historique.
Pour Wiktor Stoczkowski, les tenants de ce discours « réaliste », dont il fournit une bien large liste, sont mus par une méfiance envers les Américains soupçonnés de machinations hostiles, qui s’opposent à la solidarité des forces européennes pour construire une « défense européenne », et à l’édification d’une Europe rassemblée et indépendante. C’est pourquoi les Européens, en particulier ceux de l’Est, du Centre et du Nord, sont constamment divisés. Ils craignent que les Américains, conscients de leur propre supériorité militaire, puissent un jour retirer leurs troupes et cesser de protéger l’Europe de leur parapluie nucléaire, ce qui était en réalité une illusion plutôt qu’une véritable menace. Écrit avant Fureur épique, ce livre n’a rien perdu de sa valeur, car au-delà de la menace que fait peser Poutine sur les démocraties européennes, c’est de tout le destin de celles-ci dont il s’agit. Tant que l’Europe n’aura pas assuré sa sécurité militaire, énergétique, commerciale, elle ne sera pas en mesure de peser sur les affaires du monde à la mesure de son histoire, de sa culture et de ses valeurs. Il ne lui reste que quelques années pour consolider son autonomie, assurer sa sécurité et réduire ses dépendances.
Toutefois cet ouvrage ne s’en tient pas là. Dans un dernier chapitre charpenté, l’auteur se livre à son tour à une étude comparée de la fameuse Conférence de Yalta de février 1945, au cours de laquelle Roosevelt et Churchill se seraient partagé l’Europe, en entérinant la politique des sphères d’influence du maréchal Staline, en lui cédant à titre de compensation, des territoires dans lesquels l’Armée rouge n’avait pas pénétré. C’est la question polonaise qui alors fit, comme aujourd’hui l’Ukraine, l’objet des débats les plus âpres. En abandonnant le gouvernement polonais de Londres au profit du Comité de Lublin, dirigé par les communistes, les Occidentaux (Churchill voulait avant tout sauver l’Empire et Roosevelt entraîner l’URSS dans la guerre contre le Japon) auraient ainsi renoncé à leur prétention démocratique, faute de courage ou de moyens pour combattre le maréchalissime. En abandonnant l’Ukraine, dont il fait peu de cas, Donald Trump, guère hanté par les souvenirs de l’histoire ne se situe-t-il pas dans le droit fil des pas du père du New Deal avec lequel il a très peu d’affinités idéologiques ? ♦



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