Depuis la première édition de ce livre de référence (2016) – peut-être unique en son genre – l’historiographie en langue française, portant sur l’histoire moderne et contemporaine du Moyen-Orient, s’est enrichie et on en trouvera ici une analyse complète. Mais ce que l’on doit saluer, c’est le chapitre X, fort d’une bonne trentaine de pages, qui porte sur la situation régionale après Gaza : génocide, résistances et reconstructions nationales. Cette synthèse est très solide et ne ménage personne parmi les protagonistes de ce drame récurrent qui n’a fait que s’aggraver avec l’opération Fureur épique. Malheureusement, elle n’a pas pu être incluse dans cette édition, mais elle le sera dans la quatrième.
Signalons également le chapitre XI qui décrit les milieux et sociétés du Moyen-Orient : dynamiques et contrastées, lui aussi entièrement remis à jour. Beaucoup de choses ont basculé dans la région à partir des « printemps arabes » de 2011, cette secousse sociale, idéologique et stratégique en ce sens qu’elle a modifié certains équilibres, épuisé des alliances, redistribué bien des cartes. Effectivement, les plaques tectoniques commencèrent à se déplacer en 2003 avec le début de la deuxième guerre du Golfe, entreprise par George W. Bush pour punir l’Irak d’avoir (supposément) des Armes de destruction massive (ADM). Cependant, cela a en réalité éliminé la seule puissance régionale capable de contrebalancer l’influence iranienne, l’Irak de Saddam Hussein. Les États-Unis l’avaient pourtant soutenu pendant la longue et sanglante guerre contre l’Iran (1980-1988). Les analystes et les historiens se demanderont désormais si la promenade de Trump en Iran, qui a entraîné beaucoup moins de victimes que la réponse iranienne, constitue une faute encore plus gravissime. C’est également prématuré de s’adonner à ce genre de spéculation.
Toujours est-il qu’à partir de 2011, le monde a assisté à la plus importante crise de réfugiés depuis 1945. Quatre pays du Moyen-Orient et de l’Afrique (formés de l’Afghanistan, de la Syrie, de la Somalie et du Soudan) en furent le foyer, alors que d’autres pays – tous moyen-orientaux – en furent les pays d’accueil, comme l’Iran, le Liban, la Jordanie et la Turquie, pays charnière hébergeant le plus de réfugiés au monde. Cette crise des réfugiés, loin de se résorber, s’intensifie. L’intervention militaire d’Israël dans le Liban du Sud en deçà du fleuve Litani a entraîné le déplacement de 1 à 1,5 million de personnes. Peu de pays en dehors de la Turquie et de l’Iran jusqu’en 2026 disposaient de ressources stables et sûres pour affronter une telle situation. La crise du Covid-19 à laquelle s’est ajoutée la récession économique ont gonflé les dettes publiques de 10 à 15 %, voire plus. Cette région, le Moyen-Orient–Afrique du Nord, compte 20 % de personnes en « insécurité alimentaire » contre 6 % à l’échelle mondiale. Une région marquée par les inégalités : 10 % des plus riches possèdent 60 % de la fortune nationale ; un espace où les frontières s’effacent, comme l’a montré l’émergence de l’organisation État islamique ; une zone rythmée par l’effondrement des États (Libye, Yémen, Syrie, Irak). Le phénomène des milices de tous genres (il en existe une centaine) s’explique sans difficulté par leur implantation dans des milieux producteurs de violence, de trafics, d’affrontements tournés contre le centre, les élites et les pouvoirs en place. Multiplication des guerres confessionnelles, des guerres civiles. Ce terreau a donné lieu à l’apparition de régimes autoritaires que de bons esprits critiquent à juste titre, mais qui sont alimentés par le désir de sécurité et un sentiment nationaliste accru. Ce dernier a au moins le mérite d’empêcher ou de ralentir les processus de désintégration des États, qui sont devenus tellement fragiles.
Depuis le 7 octobre 2023, c’est presque toute la région qui s’est embrasée, du fait de l’imbrication de tous les enjeux. Les auteurs livrent un panorama fort complet de la situation en plaçant en évidence le retour de la question palestinienne, que certains avaient oubliée ou étouffée, ce qui arrangeait bien des États. Ils insistent sur l’affrontement des sociétés israélienne et palestinienne à l’épreuve d’une guerre coloniale. On peut se demander si les prochaines élections à la Knesset pourraient y mettre un terme ou l’adoucir (1).
Les Kurdes, qui furent sollicités au début de l’opération Fureur épique, se trouvent au cœur de la recomposition régionale. Comment se fait-il que le peuple kurde, qui compte 40 millions d’habitants, n’ait toujours pas trouvé d’assise territoriale qui soit la sienne, sans même parler d’État ? Il est vrai que dispersé sur 500 000 km2 répartis dans quatre États (Turquie, où il forme 23,5 % de la population ; Iran, 11 % ; Irak 18 % ; et Syrie, 9 %, où s’était établie la zone autonome du Rojava, « l’Ouest »), la population kurde est diverse, possède plusieurs langues et a vécu des expériences variées. Cette question est examinée en détail par un spécialiste de la Turquie, Didier Billion, directeur-adjoint de l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris), dans un ouvrage récent qui fait le point de la question kurde (2). La « kurdité » de l’avenir doit-elle reposer sur des bases purement ethniques ou revêtir les contours d’une citoyenneté politique dans des sociétés où la démocratie est encore bien balbutiante ? En tout cas, tant de fois instrumentalisée par les puissances extérieures, puis lâchées par elles, comme l’on fait les États-Unis en juin 2025 en se retirant des bases établies en territoire syrien, les vaillants Peshmergas ont compris qu’il était vain de ne constituer qu’une force d’appoint au service de causes qui ne sont pleinement les leurs.
Signe de la fluidité de l’évolution des rapports de force et de l’imprévisibilité stratégique, un sous-chapitre est intitulé « Les revers de l’Axe de la résistance et l’apogée de l’alliance israélo-américaine ». Si celle-ci apparaît avoir atteint son zénith, il est trop tôt pour prédire son déclin. Quant à l’Axe de la résistance, que les auteurs décrivaient en lambeaux et plus en mesure d’enrayer la suprématie américaine et israélienne au Moyen-Orient il semble avoir encore de beaux jours devant lui, preuve que la « surprise stratégique » reste toujours bien vivante. Mais comment reprocher à des historiens une erreur d’évaluation là où de puissants services de renseignements ont peut-être failli à leur tâche ou plutôt ont été carrément instrumentalisés une fois de plus ? Nous sortons toutefois du cadre de ce volume qui prend de la distance et inscrit les événements dans le temps long.
En effet, c’est toute la richesse et le caractère indispensable de cet ouvrage, qui est plus qu’un simple manuel, que de présenter, sous forme d’un déroulé chronologique strictement délimité, l’histoire de cet Orient. Cet Orient si complexe, si proche et si déterminant dans l’histoire humaine. Début des réformes (1774-1856), réformes à l’heure de l’expansion économique européenne (1856-1882), politiques impériales, révolutions constitutionnelles (1882-1914), la Première Guerre mondiale et l’avènement du Moyen-Orient post-ottoman (1914-1924), construction nationale et étatique. Puis, à compter de la création de l’État d’Israël (1948), s’ouvre un nouveau et important chapitre toujours en cours. C’est au centre de l’Ancien Monde, au Proche-Orient, « le cœur dangereux du monde » pour l’historien Fernand Braudel, que se produisit une déflagration géopolitique, dont les échos se répandent toujours. De fait, au milieu de ce vaste espace de 12 millions de km2 allant de l’Atlantique à l’Iran, l’instauration d’Israël, perçue par les pays de la région comme « extérieur » à leur univers, allait bouleverser pour de longues décennies bien des équilibres, plus ou moins savamment maintenus. On a pensé par la suite que ce conflit encouragerait les pays arabes à se réunir pour mettre en commun leurs ressources et leurs forces. Cependant, chaque pays arabe entendait sauvegarder sa souveraineté et bâtir son propre édifice national. Ainsi, au fil des années, l’État-nation quasi inexistant est devenu une réalité dans le monde arabo-musulman. Pendant une période, les loyautés fondées sur la religion et les liens ethniques, tout en demeurant réelles, n’ont occupé que le second rang. Apogée des nationalismes, régimes révolutionnaires et politique de développement (1952-1970, ce qui correspond à la durée du pouvoir de Nasser), enfin avant la césure de 2003, le moment des dictatures, l’affirmation des pays du Golfe et montée de l’islam politique (1970-2003). Quand se terminera cette séquence, ouverte le 28 février ? Quel laps de temps aura-t-elle ? En 2056, les hydrocarbures, nerf de la guerre, n’auront plus le même poids. D’ores et déjà, la conception d’un Moyen-Orient mondialisé se fait jour, incluant l’Afrique sahélienne, en proie au djihad, le Caucase et l’Asie centrale, la Corne de l’Afrique, et atteignant l’Europe qui ne peut plus faire partie d’un autre monde. ♦
(1) Les élections législatives du 27 octobre 2026 concerneront la totalité du Parlement monocaméral israélien, soit 120 députés élus au scrutin proportionnel plurinominal pour 4 ans.
(2) Comprendre la question kurde, Armand Colin, 2026, 219 pages.





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