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  • La Baltique face aux risques de tempêtes - Eurodéfense France
  • L’Europe baltique et la sécurité européenne

L’Europe baltique et la sécurité européenne

Alexandre Pravednyy, "L’Europe baltique et la sécurité européenne " La Baltique face aux risques de tempêtes - Eurodéfense France

L’Europe baltique réunit une dizaine de pays, finalement tous confrontés à des défis convergents dont les principaux sont la sécurité, la défense, l’énergie, l’environnement et la guerre hybride qui s’intensifie. La sécurité de la mer Baltique n’est plus une tâche uniquement navale, comme c’était le cas jusqu’en 1990. Il s’agit désormais d’une mission qui incombe à toutes les forces armées (terre, air, marine) et aux forces cybernétiques. En période de risque, de tensions et de guerre, nous avons besoin d’un commandement stratégique qui englobe toutes les capacités militaires des pays coopérant dans la région.

Europe’s Baltic Rim Countries and European Security

Europe’s Baltic Rim comprises nine countries, all ultimately facing similar challenges, particularly with regard to defence and security, energy, the environment and escalating hybrid warfare. Security on the Baltic Sea can no longer be left to the navy as it could until 1990. In the current political climate, it requires combined action on the part of all the branches of the armed forces: army, navy, air and cyber forces. Times of war, risk and strained relations call for strategic command structures encompassing all the military capabilities of cooperating countries in the region.

Note préliminaire : La première édition du Paris Defence and Strategy Forum (PDSF), organisé par l’Académie de défense de l’École militaire (Academ) en mars 2024, a mis à l’honneur la Lituanie et a été inaugurée par le Président lituanien Gitanas Nauseda. Un forum franco-lituanien a eu lieu dans le cadre du PDSF. Enfin, une conférence sur « L’Europe baltique et la sécurité européenne » a été organisée par EuroDéfense-France réunissant des experts de plusieurs pays de la région. L’intérêt français pour l’Europe baltique augmente et les relations s’intensifient en particulier face aux attaques russes contre l’Europe, sans oublier la guerre en Ukraine lancée en 2014 avec l’annexion de la Crimée. Pour en parler, ont été invités l’amiral Lutz Feldt (ancien chef d’état-major de la Deutsche Marine), Bart Kot (directeur du programme, Warsaw Security Forum), Dr Hanna Ojanen (directrice de recherche, Tampere University et présidente d’EuroDefense- Finland), Dr Philippe Perchoc (directeur de l’antenne Irsem Europe), général d’armée aérienne (2S) Patrick de Rousiers (membre d’EuroDéfense-France) et Greta Monika Tuckute (vice-ministre de la Défense, République de Lituanie).

« Ma mer est ta mer et ton problème est mon problème. » (Proverbe)

L’Europe baltique réunit une dizaine de pays, finalement tous confrontés à des défis convergents dont les principaux sont la sécurité et la défense, l’énergie, l’environnement et la guerre hybride qui s’intensifie. Car la situation sécuritaire dans la région a radicalement changé au cours des quinze dernières années.

Élargissement de l’Otan, points d’union pour les pays riverains de la mer Baltique et défis à affronter ensemble

Pour répondre à cette question, la vice-ministre Greta Monika Tuckute souligne l’interconnexion des pays baltiques et leurs liens historiques. En effet, les pays de la région de la mer Baltique ont une perception très similaire et identique de la menace, et cela depuis longtemps. Elle n’est pas apparue avec la guerre en Ukraine mais elle est le fruit d’une très longue expérience commune. Nous connaissons très bien la Russie et nous savons que lorsqu’on tente de conclure un accord avec elle, on est toujours perdant au final. Il ne faut donc pas se faire d’illusions : la Russie ne peut pas être un partenaire pragmatique avec lequel on peut espérer obtenir des résultats mutuellement bénéfiques à l’issue d’une coopération. « En effet, chaque fois que nous avons tenté d’approcher la Russie de cette manière, nous avons eu de très mauvaises expériences : nous avons perdu une partie de notre territoire, des personnes ont été déportées en Sibérie et un régime répressif a été instauré dans le pays. C’est pourquoi les pays particulièrement proches de la frontière russe ont une compréhension très claire de qui est l’ennemi et qui est le partenaire et l’allié. En conséquence, nous avons une perception très alerte de la menace » (Greta Monika Tuckute).

Plus récemment, la coopération dans le domaine militaire s’intensifie entre les partenaires européens et l’augmentation des budgets alloués à la défense progresse. La perception des menaces unit également les pays de la région, en dépit d’une possible concurrence dans certains domaines, comme l’économie, l’innovation, etc. Trouver un terrain d’entente et bâtir des positions ou des réponses communes face aux menaces de la région, exigent un grand effort des partenaires et des voisins de la Baltique. La coopération militaire et les partenariats entre les pays de la région ont un historique positif et solide. Car la sécurité n’est plus seulement l’affaire et la préoccupation d’un certain pays mais elle relève de la compréhension et de l’approche collectives. Cette perception des menaces unit en effet les pays de la mer Baltique, précise Hanna Ojanen en soutien aux paroles de la ministre. Dans cette perception commune ou partagée de la menace, il y a plusieurs nouveaux éléments qui nous affectent tous. Nous voyons de nouvelles menaces pour les infrastructures sous-marines qui nous relient, les pipelines, les câbles, et c’est un changement radical.

La mer Baltique a toujours été vitale pour le transport de marchandises. En termes de coopération les choses ont changé. Dans la courte période qui a suivi la guerre froide, où nous étions occupés à mettre en place différentes structures de coopération fondamentales et de nouvelles organisations sous-régionales telles que le Conseil des États de la mer Baltique, la réalité était très différente. Aujourd’hui, ces organisations régionales sont plus ou moins gelées dans la région de la Baltique et de l’Arctique. La Russie en est exclue et, à la place, nous avons toutes sortes d’accords de coopération approfondie en matière de sécurité et de défense entre pays de la région. Pour la Finlande, la coopération la plus importante et la plus approfondie en matière de défense est certainement celle avec la Suède. La coopération bilatérale s’intensifie depuis plusieurs années déjà et est généralement décrite comme une coopération sans limites, qui peut couvrir aussi bien les périodes de paix que les périodes de crise et de guerre. La Finlande et la Suède étant fondamentalement importantes l’une pour l’autre en matière de défense, il était également capital que les deux pays adhèrent à l’Otan. En effet, l’adhésion de la Finlande et de la Suède à l’Otan change beaucoup de choses du point de vue finlandais.

La réflexion sur la défense évoluait déjà depuis un certain temps, l’accent étant de plus en plus mis sur la coopération bilatérale, trilatérale et régionale, qui s’est étendue à d’autres pays nordiques et baltes. En l’occurrence, c’est le discours qui a fondamentalement changé. Cette coopération concerne clairement la défense dans sa globalité et non seulement un exercice commun. Le terme « défense » est pleinement utilisé et c’est un tournant. Par exemple, la Suède, avant même d’entrer dans l’Otan, avait déjà clairement manifesté son intention d’envoyer des troupes pour contribuer au renforcement des bases avancées de l’Otan. En fait, la Suède est à bien des égards un garant de la paix dans la région et jouera sans aucun doute un rôle actif.

Dans la Baltique, l’affirmation de leaders en matière de la défense

Par sa stratégie et son investissement dans le domaine de la défense, la Pologne devient un des chefs de file de la région. Membre de l’Otan, la Pologne salue particulièrement l’adhésion suédoise et finlandaise dans l’Alliance. Comme le précise Bart Kot, ces deux nouveaux membres y entrent comme des alliés qui ne se limitent pas à la recherche de protection de l’Alliance mais y apportent leurs capacités uniques et importantes. Ils deviennent aussi garants de la sécurité de la région de la mer Baltique et de l’Otan en tant que telle. C’est d’ailleurs le point de vue que la Pologne estime très important et cela explique également le changement actuel polonais en matière de sécurité.

En effet, la Pologne a augmenté ses dépenses militaires, qui représentent désormais plus de 4 % du PIB, avec l’objectif d’atteindre 5 %. Car, comme le précise Bart Kot, elle doit devenir le garant de la sécurité dans la région. La question de la sécurité européenne fait débat notamment face à la stratégie interne et externe américaine. Toutefois, la question des dépenses pour la défense dépasse la simple question budgétaire. Il s’agit de la conception de la sécurité en Europe et des moyens qu’on met ensemble pour notre sécurité. La Pologne montre un exemple d’engagement et d’investissement et salue tout particulièrement la position du Président français « qui a tenté de rétablir une sorte d’ambiguïté stratégique à l’égard de la Russie. Car nous pensons que nous devrions reconsidérer la prise d’initiative stratégique en évitant le contrôle réflexif de la Russie et de nous retrouver dans un piège d’auto-persuasion. Si nous ne le faisons pas, nous serons alors toujours en train de répondre aux messages qui viennent du Kremlin » (Bart Kot).

Les questions maritimes

Pour l’amiral Lutz Feldt, du point de vue maritime, il est nécessaire d’avoir une surveillance permanente et une présence militaire dans la mer Baltique. L’adhésion de la Finlande et de la Suède a changé la donne pour le mieux, considérant leurs capacités et leur position géographique. Cependant, la mer Baltique n’est pas une mer otanienne ou européenne. Il s’agit d’une mer ouverte au sens de la Convention des Nations unies sur le droit de la mer (dite de Montego Bay, 1982), et nous devons éviter de tenir des propos erronés à l’intention du public. Nous devons garder à l’esprit que tous les navires (y compris ceux des Russes, des Chinois et des Iraniens) sont autorisés à naviguer dans cette zone. C’est un point crucial si l’on compare la situation dans la partie orientale du monde, où un débat mondial a lieu sur ce qui est possible, faisable et ajustable en mer de Chine méridionale. Par conséquent, la mer Baltique est une mer ouverte et nous sommes tous témoins des changements qui s’y sont produits depuis la fin de l’Union soviétique. Nous sommes maintenant confrontés à une nouvelle situation avec l’adhésion de la Finlande et de la Suède à l’Otan. La situation militaire dans son ensemble, en particulier la menace représentée par les avions et les missiles russes, est devenue plus facile à combattre et les questions ou les défis liés à l’accès limité et à un certain déni persistant sont plus faciles à résoudre. Ainsi, une perspective positive intéressante et très importante consiste en la coopération nordique intensive qui existe déjà depuis de nombreuses années. Toutefois, la Baltique est une zone très fréquentée par le trafic commercial et les ferries, et cela continuera en période de tensions et de guerre. Nous ne devons pas oublier que la Russie possède des raffineries de pétrole à Saint-Pétersbourg, par exemple. Enfin, la logistique est un élément clé qui nous contraint actuellement.

Par ailleurs, le changement climatique et ses conséquences relèvent des responsabilités des pays riverains. Ce sujet primordial est pris en charge par l’Union européenne, mais la protection de l’environnement est l’une des priorités et nous ne devons pas oublier que la protection des voies de transport maritimes, des câbles sous-marins et des pipelines sous-marins est une tâche permanente et continue pour les garde-côtes, la police maritime et les forces navales. Il s’agit donc d’un domaine qui nécessite une coopération étroite entre les autorités civiles et les marines. La coopération accrue entre les garde-côtes, la police maritime et les forces navales est donc urgente au niveau national, mais également entre tous les pays riverains, afin de garantir la sécurité des infrastructures maritimes critiques, notamment les ports, les parcs éoliens, les pipelines et les câbles sous-marins. La coopération entre les autorités civiles est déjà mise en place et nous savons tous que les exercices organisés entre les garde-côtes civils et la police fonctionnent très bien. Nous avons maintenant, avec l’adhésion de la Finlande et de la Suède, la participation de la marine des deux pays, qui fournissent aussi des moyens de dissuasion grâce à leurs capacités respectives. Leur connaissance de la géographie, y compris des fonds marins, est capitale et les deux nations offrent d’excellentes options de centres logistiques pour l’Otan.

Une approche civilo-militaire est une condition préalable à la sûreté et à la sécurité en mer ainsi que sur le littoral en période de tension et de guerre. Les actions interarmées sont cruciales et nous menons de nombreux exercices en mer Baltique, qui doivent maintenant se poursuivre avec la présence officielle de la Finlande et de la Suède. Cependant, une chaîne de commandement claire et simple est indispensable. Par conséquent, nous devons garantir une réflexion et une planification conjointes et communes, ce qui signifie que nous devons combiner les capacités militaires des pays baltes et au-delà, précise l’amiral Feldt. La mer Baltique est une mer avec ses propres droits et conditions, mais aujourd’hui, ce n’est plus une zone purement maritime dominée par la marine et les armes navales, c’est une zone interarmées. Le général de Rousiers confirme ce point de vue en rappelant que les navires sont toujours là, ainsi que les sous-marins. Les Russes circulent autour des infrastructures critiques de l’UE qui sont régulièrement mises à l’épreuve.

La guerre hybride

Le général de Rousiers aborde la question de la guerre hybride et souligne que la guerre en général a déjà tout changé par rapport à ce que nous connaissions avant la guerre en Ukraine, avant la Crimée, avant la Géorgie en 2008. Les règles d’engagement sont différentes aujourd’hui, car les moyens de menace sont également différents. Le cyberespace est là, et il n’a pas de frontières, nous pouvons être attaqués de n’importe où dans le monde avec les capacités utilisées non seulement par la Russie, mais aussi par la Chine (acteur important dans ce domaine), la Corée du Nord et l’Iran.

Il y a également les menaces hybrides, comme les attaques contre les infrastructures critiques au fond de la mer Baltique. Comment les percevons-nous, comment y réagissons-nous, quelle est la chaîne de commandement décisionnel lorsque cela se produit ? Considérons-nous cela comme une menace déjà pesant sur l’un des membres ou non ? Telles sont les questions auxquelles nous devons répondre aujourd’hui, et nous avons déjà abordé de nombreuses questions et pris des décisions lors du Sommet de l’Otan à Vilnius (11 et 12 juillet 2023).

Investissements dans la défense européenne

Il est crucial d’intensifier la production et le développement des industries de défense. Or, à ce jour, notre production est insuffisante et le temps de paix quand on oublie la défense est révolu, poursuit le général de Rousiers. Les décisions doivent s’accélérer, puisqu’il faut au moins un an pour « pouvoir commencer à creuser le sol pour construire une usine ». Ce sont des responsabilités des gouvernements, mais aussi des entreprises qui participent à ce processus. En effet, les entreprises qui investissent, par exemple, dans le développement des industries dépendantes (sous-traitantes), profitent de la relance de la production, c’est pourquoi elles doivent assumer la responsabilité d’investir dans des chaînes de production, car elles partageront toutes les bénéfices. En l’occurrence, nous devons tous prendre des risques en ce moment pour assurer un meilleur avenir à nos enfants, sinon, si nous nous engageons dans de très longues discussions, nous risquons de perdre encore du temps, et celui-ci est précieux.

Sur le sujet de l’investissement dans le domaine de la défense, Bart Kot rappelle qu’il ne s’agit pas seulement de front oriental qu’il faut renforcer, mais aussi de la sécurité européenne qui est l’affaire de tous. Ainsi, en dépensant cet argent pour la défense, en envoyant un message fort face à la menace impérialiste russe, nous protégeons et sauvons non seulement la frontière de l’Otan, mais aussi la prospérité et la vie des gens ici, à Paris.

Kaliningrad et Biélorussie aux frontières de l’Europe

Lorsque nous parlons de la mer Baltique, nous devons aborder la question de Kaliningrad qui a toujours été une enclave russe entre la Pologne et la Lituanie. Bien sûr, la Russie accorde beaucoup d’attention à cette enclave et déploie de nombreuses capacités afin de pouvoir déplacer ses troupes si nécessaire, et nous sommes conscients de cette présence juste derrière la frontière. Depuis Kaliningrad, la Russie brandit ses armes nucléaires tactiques vers toute l’Europe et vers le monde entier. Dans toutes nos évaluations des menaces publiées chaque année, nous soulignons cet aspect.

Nous ne devons pas oublier la frontière biélorusse. Patrick de Rousiers rappelle la crise migratoire de 2021 lorsque des Russes de la Biélorussie ont eu l’intention de laisser passer des migrants vers la Lituanie afin de provoquer le chaos.

Selon l’amiral Feldt, la coopération baltique n’est pas nouvelle en raison de la perception de la menace fondée sur le fait que la Russie dispose de deux bases navales très actives, ou plutôt de deux bases militaires, sous son commandement, dans l’oblast de Kaliningrad et à Saint-Pétersbourg. Tous les pays riverains de la Baltique sont menacés par ces capacités hybrides et nucléaires conventionnelles, mais Kaliningrad est entouré par la Pologne et la Lituanie, toutes deux équipées de capacités appropriées pour réduire la menace à court terme, voire un peu plus rapidement que les autres États baltes. ♦

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