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  • La Baltique face aux risques de tempêtes - Eurodéfense France
  • La Baltique, un pivot stratégique de la défense et de la coopération européennes

La Baltique, un pivot stratégique de la défense et de la coopération européennes

François Laumonier, "La Baltique, un pivot stratégique de la défense et de la coopération européennes " La Baltique face aux risques de tempêtes - Eurodéfense France

L’Union européenne qui, à son origine, n’a pas été conçue pour régler les problèmes de défense, est amenée aujourd’hui à prendre sa défense en main. Celle-ci dépasse la préférence régalienne d’un État-membre. Elle est appelée à être commune et solidaire en incluant l’ensemble des membres de l’Union, petits et grands. La recomposition du monde et le resurgissement des puissances sur l’ensemble de la planète est bien comprise par les trois pays baltes, exposés à l’agression immédiate russe et appelés à faire preuve d’une résistance, ancrée dans leurs gènes forgés par l’histoire. L’Europe de la Baltique n’est pas un espace retiré des ambitions nostalgiques et impérialistes du fait de sa majeure appartenance à l’Alliance atlantique. Elle demeure un espace européen stratégique et en même temps exposé, un lieu de formation de la défense européenne commune.

The Baltic Region’s Pivotal Strategic Role in European Cooperation and Defence

While, at the outset, defence issues were not part of the European Union’s portfolio, it now needs to take charge of its own defence, which cannot be left solely to the individual preferences of Member States. It is imperative for them, big or small, to join forces and present a united front. The three Baltic States have taken the measure of the shifts in the balance of power across the globe and the reemergence of States hellbent on world dominance. They can only counter the immediate threat of Russian aggression by tapping into the resistance experience has programmed into their genes. As a key member of the transatlantic alliance, Europe’s Baltic countries are not exempt from the menace of nostalgic imperialist ambitions. The region is, therefore, a strategic yet vulnerable part of Europe, an ideal testbed for common European defence.

Note préliminaire : Ce texte est issu d’une conférence donnée à Sciences Po Strasbourg, le 10 décembre 2024. À cette conférence, devant un auditoire principalement composé d’étudiants en relations internationales, participaient également en visioconférence l’ambassadeur de Lituanie à Paris, Arnoldas Pranckevicius, et en présentiel Philippe Perchoc, directeur de l’antenne Irsem Europe (Institut de recherche stratégique de l’École militaire) à Bruxelles, enseignant et chercheur. Beaucoup d’éléments d’information et de réflexion ont été apportés par ces deux personnalités. En complément, j’ai souhaité tirer quelques conclusions de mon expérience de représentant de la France en Lituanie entre 2008 et 2011, toujours passionné aujourd’hui par le parcours et la volonté de ce pays, comme des deux autres États baltes.

 

Les États baltes sont petits (6 millions d’habitants à eux trois) et « jeunes » (reconnus internationalement à la faveur de la Conférence de la Paix à Versailles en 1919 concluant la Première Guerre mondiale) bien qu’ils aient une longue histoire. La Russie n’oserait sans doute pas s’attaquer à la Suède ou à l’Allemagne, elle lorgne le territoire des États baltes dont elle nie l’identité propre, l’histoire et la souveraineté, comme elle l’a fait pour l’Ukraine dans un esprit de nostalgie impériale. Depuis les années 2000, le maître du Kremlin illustre cette nostalgie par ses écrits et déclarations, comme le font les thuriféraires de sa politique. Ainsi à Moscou le président de la Douma a déclaré : « ces populations ne constituent pas des Nations et doivent être considérées comme partie intégrale de la Russie ». En réalité, il faut relire le texte du discours de Poutine à la conférence de Munich sur la sécurité (février 2007) (1), annonciateur de la dangerosité de son ressentiment impérial.

La mer Baltique est-elle devenue otanienne ?

Attention à toute image simplificatrice ! Certes, deux pays de plus font partie de l’Otan (Finlande et Suède), la présence militaire occidentale s’est renforcée sous toutes ses formes (exercices terrestres, maritimes et aériens, consultations permanentes, installation de troupes occidentales par renforcement de plusieurs sites et création de nouveaux, surveillance aérienne et maritime, nombreux accords de défense signés ou renouvelés) et les États baltes eux-mêmes ont développé, en liaison avec les pays nordiques, le concept de « défense totale ». S’y ajoute la volonté d’assurer la liberté totale de navigation quand les voies nouvelles du pôle Nord seront véritablement ouvertes. Cependant, s’appuyant sur la puissance de son appareil militaro-industriel nourri par 40 % du budget de la Russie, Moscou a développé Kaliningrad depuis l’annexion de la Crimée en 2014 (présence de missiles Iskander de 500 km de portée, S400 antiaériens de 400 km, hypersonique Kinjal de 2 000 km). Ce quartier général de la Flotte russe peut servir également de base à une déstabilisation du couloir de Suwalki (2), pourtant territoire polonais. Cependant et malgré des menaces nombreuses, Moscou n’a pas modifié depuis 2022 la mise en alerte de ses forces atomiques. La pensée des stratèges russes s’applique dans la zone baltique comme ailleurs : le politologue russe Sergueï Karaganov explique ainsi que la dissuasion qui ne fonctionne pas a été remplacée par la stratégie de la peur pour dégriser les voisins européens (3).

Quelle défense ?

À son origine, l’Europe n’a pas été conçue pour régler les problèmes de défense. Le régalien ne faisait pas partie de ses gènes. C’est donc un faux procès qui est fait à l’Europe, qui a confié sa défense à l’Otan. Pourtant les choses ont beaucoup évolué. Malgré des divisions internes, l’Europe progresse et se transforme (Parlement élu au suffrage universel, Fonds européen de défense [FEDed], mise en cause de la règle de l’unanimité, rôle de la Commission Juncker [2014-2019] pour une Europe qui protège). Il faut souligner l’influence des commissaires Barnier (2010-2014) puis Breton (2019-2024) pour faire progresser les idées de défense européenne. Or, il y a vingt ans, il était indécent de parler de défense à Bruxelles ou à Strasbourg. La France, elle-même, a longtemps été réticente et a considéré que ce domaine relevait de sa seule souveraineté nationale. Aujourd’hui, s’il existe des divergences entre les 27, l’agression russe en Ukraine comme l’imprévisibilité américaine et l’instabilité du monde conduisent la plupart des États-membres à une prise de conscience tardive et à serrer les rangs : soutien indéfectible à l’Ukraine par des efforts substantiels, parfois considérables par rapport au PIB de chacun et quasi-cohésion de l’UE. Pour créer un véritable pilier européen de l’Otan, les budgets nationaux de défense sont mis en valeur et augmentés.

Les initiatives récentes de la France sont imprégnées des discours de la Sorbonne et d’Athènes en 2017 (4) du président de la République visant à renforcer l’autonomie stratégique de l’Europe. En janvier 2024, il est envisagé par la France de confirmer qu’en matière de dissuasion nucléaire ses intérêts vitaux peuvent inclure des intérêts européens plus larges. Dans son discours à Bratislava en mai 2023 (5), Emmanuel Macron a reconnu que la France aurait dû davantage écouter les pays d’Europe centrale et orientale qui, les premiers, s’étaient inquiétés des menaces russes. À cet égard, en 2009, alors que j’essayais de justifier, selon les instructions que j’avais reçues, le projet de vente par la France de deux BPC (Bâtiments de projection et de commandement) à la Russie, projet qui ne s’est pas concrétisé, M. Vytautas Landsbergis, père de la Lituanie nouvellement indépendante, m’avait répliqué : « Vous ne connaissez pas les Russes ». Nous saluons la lucidité de ces pays en même temps que nous soulignons le risque de s’en remettre uniquement aux États-Unis, comme l’ont longtemps pratiqué nos amis baltes. Désormais il ne faut plus opposer UE et Otan mais travailler à leur complémentarité. Comme l’Allemagne qui doit installer une brigade permanente en Lituanie, nous sommes présents en Roumanie, où la France est chef de file de la mobilisation internationale. En cas d’événement militaire grave, l’Otan a pour objectif de mobiliser 100 000 hommes en 10 jours, mais ce seront surtout des soldats européens. Les États-Unis sont désormais tournés vers l’Asie-Pacifique, il faut faire l’Europe.

Néanmoins persiste la prééminence de la relation transatlantique chez nombre de nos partenaires, ce qui se traduit par des achats d’armement américain. L’argument, c’est d’aller vite, alors que de nombreux équipements du futur ne sont pas prêts en Europe. En réalité, en achetant américain, on veut s’assurer d’une protection qui, il faut le craindre, peut être illusoire. Évidemment la NSPA, l’agence d’acquisition de l’Otan, pousse à la passation de contrats auprès de l’industrie américaine. En outre, le premier mandat de Donald Trump n’a pas abouti à la réduction du nombre de soldats américains en Europe : entre 2014 et 2024, période incluant sa présidence, il est passé de 60 000 à 90 000.

Quelles réponses de la part des Baltes ?

Il s’agit tout d’abord de prendre en considération la propagande nationaliste et revancharde de Moscou qui s’exerce par tous les moyens de communication et toutes les formes d’actions hybrides. La Russie se présente comme agressée en permanence par l’Otan, en particulier les États-Unis mais aussi l’Europe occidentale. Les pays européens sont présentés comme décadents et une guerre culturelle conduit sur tout le territoire russe à l’aliénation de l’opinion à l’école, à l’église, à l’université, à la télévision, dans le métro, sur les réseaux sociaux. Mieux que d’autres, les habitants des pays baltes sont conscients de cet état de fait et leurs dirigeants réfutent autant que possible ces allégations, s’agissant notamment de l’oppression dont souffriraient les minorités russes et russophones (pas de minorité russe notable en Lituanie, contrairement à l’Estonie et à la Lettonie).

Depuis 2004, toucher aux pays baltes serait toucher à l’UE (article 47-2) et à l’Otan (article 5). À l’occasion de différents sommets de l’Otan dont celui de Vilnius (juillet 2023), les Baltes ont obtenu des réassurances de sécurité par l’Otan. En réalité, les pays baltes constituent un espace peu unifié sur le plan culturel entre les mondes germanique, scandinave, balte, slave, mais ils comprennent qu’il faut dépasser d’éventuelles rivalités et incompréhensions pour s’unir face au danger commun. La géographie impose sa loi, les Baltes ne changeront pas de voisin, leur sécurité est une affaire existentielle.

C’est pourquoi ils augmentent leurs budgets de défense, la Lituanie comme la Pologne étant en pointe, participent à la coordination du contrôle de la zone tant sur le plan maritime, y compris la protection des infrastructures sensibles, sur le plan aérien (la Russie tend à multiplier les provocations) et sur le terrain (protection des frontières avec la Russie et la Biélorussie).

La cohésion entre États passe aussi par une coopération régionale incarnée par de nombreuses institutions comme l’Assemblée parlementaire baltique, l’initiative des trois mers, la Nordic Baltic Cooperation, le format de Bucarest, le Conseil des États de la mer Baltique, la Force expéditionnaire conjointe (JEF) principalement britannique, etc. À Varsovie en novembre 2024, Allemagne, France, Italie, Espagne, Pologne et Royaume-Uni ont souligné leur volonté de jouer un rôle plus important pour assurer leur propre sécurité en zone baltique et ailleurs, aux côtés des partenaires transatlantiques.

Les sommes en jeu restent encore insuffisantes : augmentation de 30 % de l’ensemble des budgets de défense de l’UE (240 Mds € en 2022, 326 en 2024) tandis que la Russie a augmenté son budget de défense sur la même période de 300 % et la Chine de 600 %.

Le Commissaire Kubilius (ancien Premier ministre de Lituanie) prépare un livre blanc sur la défense européenne (6) qui pourrait envisager de nouvelles mesures audacieuses de financement.

Conclusion

Les perspectives réalistes conduisent à être pessimiste sur les dangers à venir. La résistance héroïque de l’Ukraine n’arrêtera pas les visées du maître du Kremlin et les risques de déstabilisation de l’Europe tout entière ne doivent pas être exclus alors que l’Amérique annonce qu’elle se désintéressera du sort de l’Europe. Toutes les méthodes employées par la Russie (guerre ouverte, conflits gelés, tensions de toutes sortes) ne sont pas sans effet sur les équilibres précaires de ce qu’il reste de « l’ordre international ». On doit s’interroger sur l’ambiguïté des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud) réunis à Kazan (octobre 2024) qui n’ont pas condamné l’agression russe, sur les effets sur l’Indo-Pacifique (intervention des soldats nord-coréens), comme sur le soutien chinois à Moscou sans doute plus tactique que stratégique, qui viennent peser sur les tensions du monde. Cependant, je demeure optimiste sur les capacités de réactions de l’Occident, qui s’est déjà mobilisé. Il intensifie sa présence et son soutien en raison des enjeux, enfin compris, que représente la région.

Je recommande comme lectures :

– Âmes sauvages, le symbolisme dans les pays baltes, le catalogue de la très belle exposition du musée d’Orsay en 2021.
– Alexievitch Svetlana, La fin de l’homme rouge, Actes Sud, 2013.
– Empoli (da) Giulinao, Les ingénieurs du chaos, J.-C. Lattès, 2019.
– Untersinger Martin, Espionner, mentir, détruire, Grasset, 2024 (Prix Albert Londres 2024). ♦

 

(1) NDLR : Poutine Vladimir, « Politique de sécurité », RDN, n° 697, mai 2007, p. 5-17 (https://www.defnat.com/).
(2)  Ce corridor long de 85 km correspond à la frontière lituano-polonaise, entre l’oblast de Kalingrad et la Biélorussie qui ne sont toutefois distant que d’une soixantaine de kilomètres à vol d’oiseau.
(3) Barluet Alain, « Sergueï Karaganov, architecte de la politique étrangère russe : “La dissuasion ne fonctionne plus, il faut réinstaurer la peur” », Le Figaro, 3 décembre 2024.
(4) Macron Emmanuel, « Discours du président de la République, à la Pnyx », Athènes, 7 septembre 2017 (https://www.elysee.fr/) ; « Initiative pour l’Europe - Discours pour une Europe souveraine, unie, démocratique », 26 septembre 2017 (https://www.elysee.fr/).
(5) Macron Emmanuel, « Discours de clôture du président de la République au Sommet GLOBSEC », Bratislava, 31 mai 2023 (https://www.elysee.fr/).
(6) NDA : Le Livre blanc pour une défense européenne – Préparation à l’horizon 2030 a été présenté en mars 2025 (https://commission.europa.eu/).

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