Les États baltes, longtemps perçus comme périphériques, occupent désormais une position centrale dans la sécurité du continent européen. Leur expérience historique, leur anticipation des menaces hybrides et leur investissement dans les structures euro-atlantiques leur permettent de jouer un rôle moteur. Leur double ancrage – dans l’Otan et dans l’Union européenne (UE) – en fait des contributeurs majeurs à la défense et à la résilience du continent.
Les États baltes, au cœur du débat stratégique européen
The Baltic States at the Centre of the European Strategic Debate
Long considered peripheral, the Baltic States are now central to the security of the European continent. Through their past experience, early recognition of the risks of hybrid warfare and investment in Euro-Atlantic structures, they can play a spearhead role. In addition, as members of both NATO and the EU, they are major contributors to Europe’s resilience and defence.
Jamais l’intérêt pour l’Estonie, la Lettonie et la Lituanie n’a été aussi important en France depuis 1991. En effet, la guerre d’agression de la Russie en Ukraine, mais aussi les attaques hybrides envers les États baltes et la mer Baltique a renforcé la centralité de ces trois États pour la sécurité européenne dans une région qui n’est pas traditionnellement au cœur des intérêts français. Pourtant, il reste encore beaucoup de pédagogie à faire sur leur histoire, leur positionnement historique et géographique.
Tout d’abord, la mer Baltique, à tort présentée comme un « lac otanien », n’est pas une mer comme les autres (1). Elle est peu profonde (environ 55 mètres contre 1 500 pour la Méditerranée), surexposée aux défis environnementaux et cruciale à la fois pour la circulation des biens, des personnes, des informations et de l’énergie entre pays européens, mais aussi une fenêtre de la Russie vers l’Atlantique. D’une zone de coopération intense dans les années 1990, elle est aujourd’hui devenue une région où se multiplient les confrontations et les attaques hybrides. Par ailleurs, elle sépare autant qu’elle unit les États de l’Union européenne (UE) et de l’Otan : tout renfort de troupes et de matériels doit prendre en compte cette réalité maritime. L’Estonie, la Lettonie et la Lituanie – à elles trois, deux fois plus grandes que le Portugal mais avec la moitié de sa population –, se retrouvent en première ligne de la confrontation avec la Russie. Si elles sont souvent apparues, pour des raisons historiques compréhensibles, comme les plus atlantistes des nations européennes (2), et donc peu allantes sur les avancées de l’UE en termes de défense européenne, elles ont récemment investi les postes les plus en vue en matière de sécurité et de défense. Kaja Kallas, ancienne Première ministre estonienne, est devenue Haute Représentante européenne pour la politique étrangère et de sécurité, tandis qu’Andrius Kubilius, ancien Premier ministre lituanien, est devenu le premier Commissaire européen à la défense.
Compte tenu du rôle que jouent ces trois pays aujourd’hui, à la fois sur la ligne de confrontation avec la Russie mais aussi dans le système institutionnel de l’UE, il est essentiel de comprendre comment a évolué leur politique étrangère et de défense dans les deux dernières décennies.
Indépendance nationale et insécurité mémorielle
Depuis les années 2010, Vladimir Poutine mobilise l’histoire à des fins politiques, notamment pour justifier les actions extérieures de la Russie (3). Il réhabilite l’URSS et relativise la nature de l’occupation soviétique dans les États baltes. Pourtant, ces derniers ont été occupés de 1940 à 1991, subissant déportations, répressions et russification. Les cinq décennies d’intégration forcée à l’URSS ont laissé des traces historiques, sociales, démographiques et linguistiques qui sont encore visibles dans le paysage trente-cinq ans plus tard.
Leur retour à l’indépendance s’est appuyé sur la continuité de leurs États d’avant-guerre et sur le refus par les Occidentaux de reconnaître l’annexion soviétique (4). La France n’avait jamais procédé à cette reconnaissance malgré les pressions soviétiques, ni rendu l’or des Baltes stocké à la Banque de France. En 1990 et 1991, les Baltes ont donc choisi une stratégie d’arrimage à l’Ouest, cherchant à éviter une « zone grise » stratégique (5), à l’exemple de la situation actuelle de la Moldavie ou de l’Ukraine. Leur conception de la sécurité dans cette volonté de rejoindre la communauté euro-atlantique s’est rapidement révélée multidimensionnelle en raison de leurs dépendances à Moscou : territoriale certes, mais aussi énergétique ou informationnelle. Ils tentèrent alors d’intégrer l’Alliance atlantique en gardant à l’esprit ces dimensions non-territoriales de la sécurité.
Participation à la stabilité de l’Alliance atlantique
Dès les années 2000, les trois pays affichent leur solidarité atlantique. Ils soutiennent activement les États-Unis en Afghanistan et en Irak, malgré leurs moyens limités. L’Estonie engage des troupes sans restriction, la Lettonie et la Lituanie participent à des opérations logistiques et de reconstruction. Leur objectif : montrer leur fiabilité et démontrer qu’ils sont des producteurs et pas seulement des consommateurs de sécurité (6).
N’ayant pas d’avions de chasse, les Baltes obtiennent de l’Otan une mission de police du ciel dès 2004 (7). En retour, ils participent à de nombreuses missions hors zone, y compris onusiennes. Pour la Lettonie et la Lituanie, cet engagement a eu pour conséquence le passage progressif à une armée de métier, ce qui n’a jamais été le cas pour l’Estonie.
Pour autant, et même si l’Otan a vécu la décennie 2010 comme une organisation de sécurité en projection, les Estoniens, les Lettons et les Lituaniens n’ont cessé de rappeler que le danger posé par Moscou était toujours bien réel.
2008 et l’attaque russe en Géorgie comme prélude et non comme exception
Les cyberattaques contre l’Estonie en 2007 (8) à la suite du déplacement d’un monument au « libérateur » soviétique et l’invasion de la Géorgie en 2008 marquent une nouvelle étape dans la perception du risque russe. Vu de Tallinn, Riga ou Vilnius, ces attaques sont la preuve que la menace russe est persistante, multiforme et permanente. Ces événements conduisent à des demandes baltes de renforcement tangible du flanc Est de l’Otan, jusque-là peu investi par l’organisation. L’Alliance tarde à répondre, et ce n’est qu’en 2010 que des plans concrets sont adoptés (9).
Parallèlement, les Baltes intègrent tous les cercles européens – espace Schengen et zone euro – et démontrent leur solidarité lors de la crise migratoire de 2016. Pourtant, ils restent méfiants vis-à-vis d’une Europe de la défense qui pourrait concurrencer l’Otan. Ils considèrent l’engagement américain sur le continent comme irremplaçable, surtout face à une Russie réarmée.
La sécurité commence à la maison
Les sociétés baltes ont été profondément bouleversées par les politiques démographiques soviétiques : les Russophones représentent entre 10 et 25 % de la population en Estonie et Lettonie (contre moins de 7 % en Lituanie). Cette situation crée des vulnérabilités face à la désinformation en provenance de Moscou. En effet, la question des minorités russophones et de leurs droits est régulièrement manipulée par la diplomatie russe, dans les Pays baltes comme en Ukraine.
L’annexion de la Crimée en 2014 provoque un tournant. Non seulement la Russie a soutenu des mouvements séparatistes dans le Donbass à l’Est de l’Ukraine, mais elle a aussi purement et simplement annexé une région d’une taille comparable à la Bretagne. Face à cette menace de plus en plus précise, la Lettonie et la Lituanie rétablissent la conscription. Les budgets de défense augmentent nettement : celui de la Lituanie passe de 0,9 % du PIB en 2014 à plus de 2,5 % en 2023. Ces efforts s’accompagnent d’un alignement doctrinal avec les priorités de l’Otan.
Des bataillons de présence avancée (Enhanced Forward Presence – EFP (10)) sont déployés sous conduite britannique (Estonie), canadienne (Lettonie) et allemande (Lituanie). Cette présence a un effet dissuasif, renforcé par la rotation constante des troupes et l’amélioration des infrastructures logistiques.
2022 ou le tournant de la sécurité européenne
L’invasion de l’Ukraine en 2022 accélère les réformes internes dans les pays baltes : effacement de l’héritage soviétique, promotion des langues nationales, et renforcement de la sécurité énergétique et informationnelle. Le Sommet de l’Otan à Madrid (29-30 juin 2022) acte un retour à la défense territoriale pour l’organisation, validant les mises en garde répétées des Baltes. Par ailleurs, la Suède et la Finlande rejoignent l’Otan en 2024, consolidant la cohérence stratégique régionale. Les Baltes renforcent aussi leurs partenariats bilatéraux : avec l’Allemagne (base en Lituanie), les États-Unis, le Royaume-Uni. Ces accords contribuent à une dissuasion renforcée face à la Russie.
Définir une nouvelle place pour l’Union européenne
Si l’Otan reste leur pilier sécuritaire, les Baltes reconnaissent le rôle croissant de l’UE dans des domaines clés : cyber, énergie, désinformation, industrie de défense. Leur intégration européenne est renforcée par la nomination de figures politiques baltes à Bruxelles.
L’adoption de l’European Defence Industry Programme (EDIP), le découplage énergétique avec la Russie à la fois en termes gaziers avec le développement d’infrastructures autour du gaz naturel liquéfié en Lituanie mais aussi avec la fin du rattachement au système électrique russe (11), et la coopération accrue sur la désinformation illustrent cette dynamique.
Pour les États baltes, le fait que l’Union européenne prenne enfin la mesure de l’ampleur de la menace venue de Moscou et soit un acteur qui peut les aider à mettre en place les politiques nécessaires à une meilleure efficacité de l’Otan dans leur région joue un rôle. En effet, l’UE peut offrir des avancées dans plusieurs domaines qui sont de première importance pour les trois pays.
• Dans le domaine des transports, l’UE finance le projet de liaison ferroviaire (12) entre Varsovie, les trois États baltes et la Finlande. Ce corridor est de première importance pour le déploiement de matériels et de troupes en cas de nécessité.
• Sur le plan de l’industrie de défense, le fait que l’UE se soit maintenant engagée dans une série de transformations majeures pour jouer un rôle dans ce domaine est aussi vital. Les programmes européens comme le Fonds de défense européen (EDF), les stratégies européennes dans le domaine de l’industrie de défense (EDIP/EDIRPA) ou les annonces d’investissements comme SAFE (Stratégie pour garantir l’accès aux équipements de défense) sont largement soutenus par les trois capitales. L’Estonie est même passée du statut d’État dit « frugal », réticent à trop de dépenses européennes et à un endettement européen, à un pays qui soutient l’idée d’un endettement commun dans le domaine de la défense (13).
• Dernier domaine, parmi d’autres, dans lequel les Baltes accueillent les nouvelles avancées européennes : la création d’une ligne de défense baltique (14) pour fortifier la frontière des États baltes avec la Russie. Ce projet a été repris comme un projet structurant par la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, et sera en partie financé par les fonds européens.
Ce virage vers l’UE en termes de sécurité et de défense n’est pas un abandon d’une ligne très otanienne, mais vise à mieux tirer parti des ressources de chacune des deux organisations dans un environnement en proie à des menaces qui prennent des formes très larges. Le paradoxe est aussi, bien entendu, que les États-Unis eux-mêmes semblent pour la première fois se poser la question de leur modèle de présence sur le continent européen pour participer à sa défense, créant de l’incertitude chez ceux-là mêmes qui les soutenaient le plus.
Conclusion
Les États baltes, longtemps perçus comme périphériques, occupent désormais une position centrale dans la sécurité du continent européen. Leur expérience historique, leur anticipation des menaces hybrides et leur investissement dans les structures euro-atlantiques leur permettent de jouer un rôle moteur. Leur double ancrage – dans l’Otan et dans l’UE – en fait des contributeurs majeurs à la défense et à la résilience du continent, et fait de la région baltique un laboratoire du futur des relations entre les deux organisations. ♦
(1) Perchoc Philippe, « La Baltique au temps de la guerre en Ukraine », Politique étrangère, Été 2025, p. 125-136.
(2) Banka Andris, « Super Atlanticist in the EU? Vilnius Between Washington and Brussels », European Foreign Affairs Review, vol. 28, n° 2, 2023, p. 165-184.
(3) Radchenko Sergey, « Putin’s Histories », Contemporary European History, vol. 32, n° 1, février 2023, p. 57-60 (https://doi.org/).
(4) Mälksoo Lauri, Illegal Annexation and State Continuity: the Case of the Incorporation of the Baltic States by the USSR, A Study of the Tension between Normativity and Power in International Law. Erscheint demnächst, Brill, 2022.
(5) Perchoc Philippe, Les États baltes et le système européen (1985-2004), Bruxelles, Peter Lang, 2014, 280 pages.
(6) McNamara Eoin Micheál, « Afghanistan Was a Turbulent NATO Proving Ground for the Baltic States », Foreign Policy Research Institute, 20 décembre 2021 (https://www.fpri.org/).
(7) Otan, « Les pays de l’Otan renforcent leurs activités de police du ciel dans les États baltes, en Pologne et en Roumanie », 29 avril 2014 (https://www.nato.int/).
(8) Harding Luke, « Russia up in arms after Estonians remove statue of Soviet soldier », The Guardian, 28 avril 2007.
(9) Euractiv, « WikiLeaks: NATO’s secret plans to defend Baltic revealed », 7 décembre 2010 (https://www.euractiv.com/).
(10) Zima Amélie, La présence avancée renforcée de l’Otan (eFP) dans les pays baltes et en Pologne. Apports et limites de la dissuasion conventionnelle multilatérale, Note de recherche n° 131, Irsem, 2022 (https://www.irsem.fr/).
(11) Moyer Jason, « The Baltic Electricity Grid: Synchronizing Symphony », Foreign Policy Research Institut, 18 septembre 2024 (https://www.fpri.org/).
(12) Rail Baltica, « Rail Baltica plays a crucial role in enhancing military mobility across the Baltics » (https://www.railbaltica.org/).
(13) Kallas Kaja, « Let’s build a combat-effective Europe », Blog Politico, 29 juin 2023 (https://www.politico.eu/).
(14) Tambur Silver, « The Baltic states and Poland push for EU funding for the Baltic Defence Line », Blog Estonian World, 28 septembre 2024 (https://estonianworld.com/).






