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  • Revue n° 262 Novembre 1967
  • Politique et diplomatie - Washington et les « anti-engins »

Politique et diplomatie - Washington et les « anti-engins »

Jacques Vernant, « Politique et diplomatie - Washington et les « anti-engins »  » Revue n° 262 Novembre 1967 - p. 1840-1845

Le 18 septembre, M. MacNamara s’adressant à une assemblée de professionnels de l’information et de journalistes (1), a exposé à nouveau la doctrine stratégique américaine. Il a une fois de plus assuré que pas plus les États-Unis que l’Union Soviétique ne possédaient, et vraisemblablement ne posséderaient dans l’avenir, ce que les stratèges appellent de nos jours une pleine capacité de « première frappe », autrement dit le pouvoir d’obtenir, par l’initiative de l’attaque nucléaire, la destruction totale des forces atomiques adverses. En outre, chacun des deux Grands conserve et conservera en toutes circonstances un pouvoir de « seconde frappe », c’est-à-dire de riposte nucléaire suffisante pour dissuader l’autre de toute velléité d’agression. Ainsi une espèce d’équilibre a été atteint et, selon toute vraisemblance, pense le responsable de la politique militaire américaine, cet équilibre se maintiendra.

M. MacNamara a d’autre part fait remarquer qu’un certain nombre de décisions stratégiques prises par l’un ou par l’autre des protagonistes, et en particulier par les États-Unis, décisions dont les conséquences pouvaient être considérables, s’expliquaient « par l’incertitude dans laquelle se trouve chacun des partenaires en ce qui concerne les plans des autres ». « Si nous avions eu des informations plus précises sur les plans soviétiques en matière de force stratégique, a-t-il dit, nous n’aurions pas eu besoin de produire un arsenal nucléaire aussi important que celui dont nous disposons aujourd’hui ». Le Secrétaire à la Défense a ainsi souligné à l’intention de ses auditeurs que « l’Union Soviétique et les États-Unis influencent mutuellement leurs plans stratégiques respectifs. Quelles que soient leurs intentions et quelles que soient nos intentions, des actions, ou même d’une manière réaliste, des actions potentielles de l’un et l’autre en ce qui concerne le développement des forces nucléaires, qu’il s’agisse d’armes offensives ou défensives, déclenchent nécessairement des réactions chez l’autre partie. C’est précisément ce phénomène d’action et de réaction qui alimente la course aux armements ». Et il ajoutait cette remarque sur laquelle on ne méditera jamais assez : « Dans la stratégie des armes nucléaires, la course aux armements comporte une ironie particulière : à la différence de ce qui s’est passé dans toute autre période de l’histoire militaire, aujourd’hui une supériorité numérique substantielle dans les armements ne se traduit pas en fait par un contrôle politique ou par une influence diplomatique ». L’énoncé de ces principes, dont certains ont une portée générale, dont d’autres ne s’appliquent qu’à l’âge nucléaire dans lequel nous sommes entrés est toujours utile. Les opinions publiques ne seront jamais assez informées des conditions, nouvelles à maints égards, dans lesquelles se joue leur sécurité.

Après avoir évoqué les relations entre l’Union Soviétique et les États-Unis et la manière dont elles sont influencées par les décisions que prennent les responsables de la Défense, M. MacNamara a fait part à ses auditeurs d’une décision nouvelle : « L’Union Soviétique, a-t-il dit, a commencé de déployer un système de défense anti-engins. Si nous réagissons à cette mesure avec intelligence, il n’y a pas de raisons de s’alarmer. La réaction intelligente consiste à développer les programmes d’armes offensives capables de rendre inefficace le réseau défensif, actuellement déployé par l’U.R.S.S. et celui qui pourrait être déployé dans l’avenir. Il serait par contre inintelligent de répondre à cette action soviétique par un déploiement aux États-Unis d’un système de défense anti-engins ayant pour but de protéger la population américaine contre une attaque soviétique. Si les Soviétiques choisissaient de développer le système défensif qu’ils ont déjà édifié, c’est encore par un perfectionnement des forces offensives qu’il faudrait réagir. » Jusqu’à ce point, M. MacNamara s’en tient donc aux positions qu’il avait toujours défendues, quant à la dialectique des rapports stratégiques entre Washington et Moscou. « Par contre, poursuit-il, le problème est différent lorsqu’il s’agit de la capacité nucléaire qui est en train d’être développée par la Chine communiste. Nous continuerons de posséder une capacité de première frappe contre la Chine ». Nous avons la capacité « non seulement de détruire complètement la totalité des forces offensives nucléaires mais aussi de détruire la société chinoise elle-même ». Et M. MacNamara ajouta : « Y a-t-il une possibilité dans ces conditions que, dans les années 70, la Chine puisse devenir assez imprudente pour tenter une attaque nucléaire contre les États-Unis ou leurs alliés ? Ce serait pour elle de la folie et du suicide que d’agir ainsi, mais on peut concevoir des conditions dans lesquelles la Chine pourrait faire un faux calcul. Nous voulons réduire ses possibilités au minimum et, étant donné que, comme je l’ai noté, nos plans stratégiques doivent toujours être conservateurs et prendre en considération même la possibilité d’un comportement irrationnel de l’adversaire potentiel, il est à la limite raisonnable de conclure qu’un déploiement léger d’engins anti-engins américains est prudent comme précaution contre cette possibilité ».

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États-Unis, antimissiles, nucléaire, Chine

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