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  • Revue n° 893 Octobre 2026
  • Contre la guerre, être lucide, comprendre, agir

Contre la guerre, être lucide, comprendre, agir

Eugène Berg, « Contre la guerre, être lucide, comprendre, agir  » Revue n° 893 Octobre 2026 - p. 129-131
Auteur(s) de l'ouvrage : Huet Mélina Payot, 2026, 190 pages

Contre la guerre, être lucide, comprendre, agir (Against war: clarity, understanding, action—reviewed by Eugène Berg)

Huet - Contre la guerreGrande reporter, journaliste et réalisatrice de documentaires, Mélina Huet a notamment couvert la guerre en Ukraine et au Proche-Orient pour France 24 et LCI. Elle est une des rares civiles à avoir fait l’École de Guerre-Terre, ce qui lui a permis de recueillir de précieux témoignages d’officiers ayant participé à maintes opérations extérieures dont elle rend compte avec discrétion dans ces pages.

Ce court essai pose la question que tout le monde s’énonce : que signifie aujourd’hui être en guerre ? Car qui peut se targuer de revendiquer haut et fort qu’il est pour la guerre ? Vladimir Poutine ne s’érige-t-il pas en partisan de la paix forcé de se lancer dans son Opération militaire spéciale ? Et quand l’ancien chef d’état-major, le général Thierry Burkhard déclarait qu’il fallait gagner la guerre avant la guerre, c’est bien qu’il en mesurait les terribles coûts. Or, les conflits armés, on les trouve de nos jours un peu partout, et nous, Européens et Français, renouons dans l’urgence avec l’idée de défense. Force est bien d’admettre qu’à force de voir des populations se décimer à l’autre bout de la terre, dans une familière indifférence, nous avions fini par confondre l’horreur de la guerre avec la nécessité de se défendre.

Sa démonstration se déroule en trois temps. Elle évoque tout d’abord la possibilité d’une guerre avec la Russie, que personne ne nie, mais dont on peut certes discuter de la date probable, autour de 2030. Ensuite, de quoi s’agira-t-il ? De brèves incursions russes dans les pays baltes, ou plus avec des prises de gages territoriaux de plus grande ampleur ? Enfin, quelles que soient les hypothèses retenues, tous les Européens, s’y préparent activement. L’effort d’armement est général et se traduit dans les chiffres, car le retard à combler est considérable : les dividendes de la paix durant la période de post-guerre froide ont été évalués à 1 800 milliards d’euros et c’est 1 000 Mds qu’il conviendrait de dépenser en cas de retrait américain de l’Otan. L’enjeu est énorme, car l’adversaire ne joue pas selon nos principes : on dit d’ailleurs que débattre des règles avec un adversaire autoritaire, c’est jouer aux échecs avec un pigeon qui fait ses besoins sur l’échiquier et renverse les pièces avant de rentrer au pigeonnier la tête haute. Pour lui, il ne prépare pas la guerre ; il ne s’en tient pas au vieil adage, « Si vis pacem, para bellum », car il est la guerre, et on sait que celle-ci revêt les formes les plus multiples, de la désinformation, des attaques cybernétiques, des ruptures de câbles sous-marins, des incursions, des drones, des interceptions aériennes en Baltique ou en mer Noire, ce qui a conduit l’Otan à placer ses opérations de pure police des airs en véritable défense aérienne intégrée et globale. La guerre est donc déjà là, même si officiellement le discours officiel, qui se veut rassurant, utilise la métaphore, ce n’est plus la paix, mais ce n’est pas encore la guerre. Désormais l’Armée de terre française emploie un nouveau triptyque : compétition–confrontation–affrontement. Les seuils de tolérance à l’agression sont de plus en plus hauts (sabotages, cyberattaques, brouillages GPS, etc.). Cette zone grise, celle de la guerre hybride, a été décrite à maintes reprises. Ses modalités et son intensité varient, d’où la nécessité d’une extrême vigilance pour éviter de tomber dans la provocation ou de commettre un faux pas, dans un jeu délicat où les démocraties avec leurs règles d’emploi de la force codifiées et régies par le droit partent avec une longueur de retard. Si on a beaucoup insisté sur les guerres psychologiques et médiatiques, en revanche, la guerre juridique, la lawfare, a été plus négligée. D’autant plus que, avec l’emploi de plus en plus généralisé de l’Intelligence artificielle (IA), il deviendra beaucoup plus difficile d’imputer les responsabilités exactes des actes guerriers.

Puis Mélina Huet montre, maints exemples à l’appui, ce que l’on appelle la tiktokisation de la guerre, du fait que depuis plusieurs décennies, une dialectique s’est installée entre la production audiovisuelle de masse et la représentation de la guerre. Les images de killcams, ces captations en vue subjective issues des caméras embarquées des soldats, des drones ou des hélicoptères d’attaque, ont d’abord envahi les jeux vidéo. Puis dans un mouvement inverse, les jeux vidéo ont contaminé la représentation des guerres réelles, jusqu’à en devenir le langage dominant. Cette « gamification » n’est ni accidentelle, ni anodine. Cette confusion entre l’image de la guerre et la guerre elle-même peut produire des effets délétères et durables sur les populations. Peter Hegseth, secrétaire d’État américain à la Guerre, valorise le guerrier (« les mascus aux manettes ») et professe ouvertement son mépris pour les règles d’engagement et les juristes du Pentagone. Or la guerre détruit ceux qui la font, que ce soient des civils ou des militaires. Regarder les conflits à distance, sur nos canapés, ou bien se fier à l’IA et à l’image d’une guerre « propre » entraînera des conséquences désastreuses si nous ne faisons pas attention.

C’est contre les dangers de l’angélisme qu’intervient l’autrice en montrant, ce qui n’est guère difficile, ce qu’a représenté le coût moral de l’insouciance stratégique. Elle prône une nouvelle dissuasion qui n’est pas la « dissuasion avancée », telle que le président Macron en a esquissé les contours, dans son discours de l’Île Longue en mars 2026. Il semble avéré que la seule dissuasion nucléaire ne suffit pas à contrer les menaces hybrides ou les tests de volonté.

Il reste donc à organiser une véritable souveraineté européenne – sujet vital, si complexe, controversé même, disputé, qui vaudrait à lui seul de faire l’objet d’un copieux ouvrage. On en connaît bien l’enjeu, celui de construire une véritable autonomie européenne, alors qu’officiellement l’Union européenne (UE) s’est construite dans la paix et que, selon l’article 41 alinéa 2 du Traité sur l’UE, elle ne pouvait assumer des « dépenses afférentes à des opérations ayant des implications militaires ou dans le domaine de la défense ». Grandioses ont été les chantiers ouverts dans le domaine de l’armement, de la logistique, de la mobilité militaire, du renseignement, du transport, des missiles hypersoniques, de la défense aérienne en profondeur. Il n’est pas facile d’agir du même pas dans tant de directions ; malgré les inquiétudes, nul ne défend en Europe, pour le moment, l’idée de développer une architecture de renseignement sur le modèle des Five Eyes. Si la Lituanie, la Suède et la Lettonie ont rétabli le service militaire, les autres pays s’interrogent. Des progrès ont été réalisés par exemple dans la sphère de la guerre informationnelle avec la création en juillet 2021 d’un outil Viginum, placé auprès du Secrétaire général de la défense nationale et de la sécurité nationale (SGDSN), chef de file dans la détection et la caractérisation des ingérences numériques étrangères qui visent notre débat public. En outre, une cinquantaine de réservistes ont été sélectionnés par le ministère des Affaires étrangères et de l’Europe pour rejoindre les trente « zones prioritaires de guerre informationnelle ».

À la veille du scrutin présidentiel, il apparaît chaque jour avec une force nouvelle que tout dépendra en cette matière, comme en bien d’autres, de la crédibilité de la nation française et de celle des autres nations européennes, seule monnaie que comprennent ceux qui testent nos limites. Elle ne s’achète pas qu’avec des discours aussi mobilisateurs soient-ils. Elle se construit dans la durée, dans la cohérence entre nos valeurs et nos actes, dans la capacité à détecter les menaces, à y répondre en face sans y perdre ce qui nous définit. « La perspective est le frein et le gouvernail de la peinture » écrivait dans ses Carnets, Léonard de Vinci. Aux dirigeants, aux responsables militaires et civils, aux entreprises de défense et autres secteurs de faire en sorte qu’en 2027, il y ait moins de freins et que le gouvernail de la défense soit tenu par des mains expertes. ♦

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