La condition de la femme au Cachemire est révélatrice de l’impact de la conflictualité propre à cette région. La violence genrée est une réalité quotidienne et se traduit dans le comportement individuel et collectif pour les femmes, à la fois objets et actrices, tributaires des dynamiques d’un système patriarcal englué dans une guerre cognitive.
Le corps comme territoire - Violences genrées et guerre cognitive dans le Cachemire contemporain
The Body as a Territory—Gender-Based Violence and Cognitive Warfare in Contemporary Kashmir
The position of women in Kashmir is a telling indicator of the impact of the conflicts in the region. Gender-based violence occurs every day: it affects women's’ individual and collective behaviour, since they are seen as both objects and actors feeding the dynamics of a patriarchal system bogged down in a cognitive war.
Dans un hôpital public de Srinagar (Jammu-et-Cachemire, Inde), une infirmière décrivait ainsi les consultations de nombreuses patientes : « Elles ne parlent jamais de la guerre. Elles disent qu’elles ne dorment plus (1). » Troubles du sommeil, douleurs diffuses, fatigue persistante : autant de symptômes sans pathologie clairement identifiable, mais inscrits dans un environnement saturé de contrôles, de couvre-feux imprévisibles, de patrouilles armées et d’incertitude permanente. Au Cachemire, la guerre n’apparaît pas comme un événement ponctuel : elle devient une condition durable, incorporée dans les corps et les comportements. La conflictualité s’infiltre dans les gestes les plus ordinaires, dans les rythmes du quotidien, dans les perceptions mêmes de la sécurité et du danger.
Territoire disputé entre l’Inde et le Pakistan depuis 1947, la région connaît une militarisation intense. L’attaque menée par un groupe islamiste dans la vallée de Pahalgam au printemps 2025 et l’escalade qui s’ensuivit ont rappelé la fragilité structurelle du théâtre cachemiri (2). Même en l’absence de conflit ouvert, la présence militaire, les restrictions de circulation et la surveillance diffuse façonnent profondément la vie quotidienne. Cette configuration permet d’observer comment la violence agit bien au-delà des affrontements armés : elle transforme les subjectivités, les usages de l’espace, les mobilités et les relations sociales. La guerre, ici, n’est pas un événement mais un environnement.
Cet article s’appuie sur une enquête ethnographique menée entre 2018 et 2023 dans le nord de l’Inde. Initialement centrée sur les usages sociaux du corps féminin dans l’espace public, la recherche a progressivement révélé combien la militarisation traversait les expériences ordinaires des femmes. Comme l’a montré l’anthropologue indienne Veena Das dans Life and Words (2007), la violence « descend dans l’ordinaire » et structure les gestes les plus quotidiens : se déplacer, parler, choisir un itinéraire ou un vêtement. Au Cachemire, cette descente dans l’ordinaire prend une forme particulièrement aiguë, tant la militarisation s’inscrit dans les rythmes de la vie quotidienne et dans les perceptions corporelles du danger.
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