Le lieutenant de vaisseau Thomas Ciborski analyse les problématiques de la sécurisation de l'économie maritime à l'heure où, comme l'avait prédit le professeur Hervé Coutau-Bégarie, « la mer est devenue objet de conflit » dont il faut saisir les enjeux dans toutes les dimensions, de la surface aux grands fonds marins.
France faces new challenges in securing the maritime economy
Thomas Ciborski analyses the issues of securing the maritime economy at a time when, as Professor Hervé Coutau-Bégarie predicted, "the sea has become an object of conflict" whose stakes must be understood in all dimensions, from the surface to the deep seabed.
Depuis plus d’un demi-siècle, le monde maritime est en perpétuelle évolution. Celle-ci s’observe d’abord avec le gigantisme imposé par la mondialisation, qui dessine les axes d’échanges intercontinentaux dont chaque pays dépend, puis dans l’exploitation croissante des ressources halieutiques. Désormais, il faut aussi compter sur la course aux ressources minières tapies dans les grands fonds marins, ainsi que sur le développement des énergies marines renouvelables répondant aux nouveaux objectifs environnementaux mondiaux. Ces bouleversements commerciaux, industriels, technologiques ou écologiques imposent aux États maritimes des stratégies novatrices en matière de souveraineté des espaces maritimes et de développement d’une économie littorale. Afin de répondre à ces deux enjeux, quelles solutions peuvent être apportées par la France, qui détient le deuxième espace maritime mondial et qui figure parmi les dix plus grandes marines du monde ? L’analyse du triptyque illustré par le défi des énergies marines renouvelables, par la stratégie nationale de maîtrise des fonds marins ainsi que par une sécurisation modernisée des approches maritimes met en lumière trois enjeux majeurs incarnant les défis à venir des puissances maritimes.
Le défi des Énergies marines renouvelables (EMR)
L’objectif de neutralité carbone en 2050, fixé par la Stratégie nationale bas carbone (1) (SNBC) et adoptée en 2020 à la suite d’une consultation publique, vise à redessiner significativement le littoral français. À cet effet, le président de la République rappelle le 10 février 2022 dans son discours de Belfort (2) sa volonté de mettre en service cinquante parcs éoliens en mer (EMR) représentant 40 Gigawatt (GW) de production électrique issue de la technologie de l’éolien en mer (3). À titre de comparaison, les 56 réacteurs nucléaires disponibles, composant l’ensemble du parc civil français, produisent un peu plus de 61 GW. Ainsi, deux tiers de la production électrique nationale proviendraient d’ici vingt ans de l’exploitation d’éoliennes en mer, transformant alors un secteur en cours de développement vers un secteur vital pour l’industrie et l’État.
Dès lors, comment garantir l’entière sécurité des sites éoliens, implantés sur les trois façades métropolitaines, face à un espace maritime de plus en plus sous pression ? La multiplication des acteurs tels que la grande plaisance et les croisiéristes, ou encore l’augmentation des flottes de pêche et commerciales, engendrent de fait une cohabitation complexe associée à un accroissement des risques. Le seul exemple du détroit du Pas-de-Calais, emprunté par un quart du trafic maritime mondial, soit presque 70 000 navires par an, recense 208 situations d’avaries ou d’incidents reportées en 2023 dans les bilans des Centres régionaux opérationnels de surveillance et de sauvetage (Cross) Gris-Nez et Jobourg. Ces mêmes bilans reportent également 222 situations dangereuses avec un risque avéré de collision entre deux navires. La vigilance permanente des centres de secours, ainsi que la capacité quotidienne des marines littorales à conduire des opérations d’assistance aux navires en difficulté, revêtent ainsi un caractère essentiel dans un environnement qui comptera bientôt six champs éoliens, s’agissant uniquement de la Manche.
Il reste 87 % de l'article à lire