Face à un monde fracturé où les États-Unis, la Chine et la Russie redessinent les règles du jeu, l’Europe, marginalisée, doit se réinventer. Entre urgence économique, défi technologique et quête d’autonomie stratégique, elle doit concilier souveraineté nationale et unité continentale pour survivre. La France, affaiblie par ses divisions, doit se ressaisir pour peser dans cette recomposition. L’enjeu est de passer de l’illusion pacifique à une Europe forte.
L’Europe, mais quelle Europe ? (T 1791)
Europe, but which Europe?
Faced with a fractured world where the United States, China, and Russia are redrawing the rules of the game, a marginalized Europe must reinvent itself. Between economic urgency, technological challenges, and the quest for strategic autonomy, it must reconcile national sovereignty and continental unity to survive. France, weakened by its divisions, must regain its footing to play a significant role in this reshaping of the world. The challenge is to move from the illusion of peace to a strong Europe.
L’année 2026 débute et il n’y a désormais plus aucun doute : nous sommes définitivement entrés dans une nouvelle ère. Les forces de fragmentation que nous décrivons depuis plusieurs années ont provoqué des mouvements tectoniques irréversibles dans les relations internationales. Les plaques bougent encore et il est trop tôt pour connaître les gagnants et les perdants de la rupture qui sera la marque de ce premier quart de siècle. D’autant plus que rien n’est totalement écrit et nombreux sont les acteurs, étatiques ou non, qui travaillent à optimiser leur position dans le monde qui advient. Cependant, malgré les incertitudes qui subsistent, les contours des nouvelles règles du jeu ont commencé à se dessiner au cours de l’année 2025, permettant à chacun de comprendre ce qui se passe et d’élaborer des stratégies en conséquence.
Les États-Unis auront été en 2025 l’accélérateur de la spirale de changement qui s’était amorcée au début de ce siècle et qui s’est amplifiée depuis une dizaine d’années. Tournant casaque, Donald Trump a définitivement abandonné le rôle de leader de l’ancien monde libéral que son pays assurait depuis huit décennies. Hanté par la certitude que l’ancien système était insauvable et, in fine, trop coûteux pour les États-Unis, le président américain a décidé de rallier brutalement le camp des révisionnistes et participe désormais, avec les autres prédateurs, à saccager le délicat équilibre qui prévalait entre multilatéralisme, droit international, universalisme des valeurs, retenue dans l’emploi de la force et aide aux plus faibles ; bref du logiciel progressivement mis en place par les Européens au cours du XXe siècle.
Les États-Unis auront été en 2025 l’accélérateur de la spirale de changement qui s’était amorcée au début de ce siècle et qui s’est amplifiée depuis une dizaine d’années. La Stratégie nationale de sécurité américaine publiée en novembre 2025 explicite et conceptualise cette nouvelle doctrine qui était en gestation de longue date, mais n’avait jamais assumé une telle brutalité. À cet égard, Donald Trump est limpide. Le racket économique des alliés européens ou asiatiques en échange d’une protection hypothétiques contre un adversaire bien identifié, russe pour les uns et chinois pour les autres, la réticence au recours à la guerre contre de grandes puissances même pour défendre des principes (Ukraine, Taïwan), mais l’emploi désinhibé de la force militaire face à des objectifs faiblement défendus (Iran, Houthis, Vénézuéla, trafiquants de drogue ou islamistes). Ces trois concepts illustrent la nouvelle doctrine américaine débarrassée de tout frein moral, de la notion d’interdépendance, des contraintes du droit international et du système multilatéral porté par l’Occident depuis la Seconde Guerre mondiale. Celle-ci vise à défendre exclusivement les intérêts et la sécurité du peuple américain, en donnant la priorité à la sécurité intérieure, au contrôle de l’hémisphère américain et, enfin, à l’influence – à définir – en Asie. Le schisme occidental est acté et l’Europe devient un sujet secondaire pour les États-Unis.
Sans surprise, les deux autres acteurs globaux russe et chinois opinent et se gardent de ralentir cette réorganisation planétaire qui pourrait leur permettre de renforcer le contrôle sur leur sphère d’influence respective : l’Europe de l’est pour l’un, l’Asie pour l’autre. Le reste du monde (Europe de l’ouest, Afrique, Moyen-Orient) devient un champ de compétition ouvert où chacun joue sa carte selon les règles tacites de ce nouveau concert des puissances qui fonctionne sur le mode d’un cartel informel.
Vladimir Poutine profite donc de l’aubaine pour pousser ses pions, avec l’accord plus ou moins tacite de l’administration américaine. La Russie épuise l’Ukraine par son grignotage et ses frappes au sein de la population civile et fragilise l’Europe en la ridiculisant avec ses drones, en la décrédibilisant en Afrique et en attaquant ses forces morales par sa guerre informationnelle. L’accord qui s’élabore entre Donald Trump et Vladimir Poutine, dans lequel Volodymyr Zelensky et des chefs d’États européens ont réussi à s’insérer, permettra peut-être de figer temporairement la confrontation entre la Russie et ses voisins occidentaux ; mais cette guerre, directe en Ukraine et indirecte ailleurs, sera de longue haleine car les objectifs impériaux russes sont de nature historique. Son issue est incertaine car si la Russie dispose aujourd’hui de l’ascendant psychologique, l’Europe a les capacités pour répondre au défi. Elle dispose de tous les outils nécessaires pour faire prévaloir ses intérêts, à condition d’en avoir la volonté et le courage.
La Chine compte les points et continue son travail de fourmi pour phagocyter ce qui reste des organisations internationales (en particulier dans la santé, les télécommunications, l’agriculture et le maritime) et créer ou développer des organisations à sa main, à l’image de l’International organisation for mediation qui a vu le jour en 2025. Autre signal faible, les principaux chefs d’États eurasiatiques ont préféré assister au 25e sommet de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS) plutôt qu’à l’assemblée générale de l’ONU qui se déroulait quelques semaines plus tard. Pékin se prépare néanmoins au rapport de force et montre ses muscles. Sur le plan économique, Xi Jinping répond coup pour coup aux menaces douanières américaines en profitant de sa supériorité dans le secteur de la robotique et de la production de masse. Sur le plan militaire, l’année 2025 a vu la Chine augmenter considérablement ses capacités militaires (porte-avions à catapultes électromagnétiques Fujian, chasseurs furtifs J-20 et J-35, missile DF-17 hypersonique, multiplication des drones de surveillance et de combat), mais aussi faire la démonstration de sa volonté de les utiliser (déploiement dans le détroit de Tasman proche de la Nouvelle Zélande, défilé d’envergure sur la place rouge et très nombreux exercices simulant l’attaque de Taïwan). La Chine manœuvre pour conserver le leadership du trio Chine-Russie-Corée du Nord qui lie de facto les théâtres qui opposent ces dictatures aux démocraties occidentales et asiatiques (Japon, Corée du sud, Taïwan, Australie) fragilisées par l’effritement du soutien américain.
Il est intéressant de noter que de nombreuses puissances régionales s’accommodent parfaitement des nouvelles règles du jeu et profitent de ce remue-ménage pour tenter d’optimiser leur position sur l’échiquier stratégique. Le Premier ministre indien Narendra Modi avait le premier revendiqué le multi-alignement à l’égard des trois grands. Il a été suivi par de nombreux États, à commencer par son rival pakistanais. La Turquie, Israël et l’Arabie saoudite ont les mains plus libres au Moyen-Orient et comptent bien accroître leur posture. Le Qatar, les Émirats arabes unis (EAU) et l’Iran n’ont pas renoncé à peser également dans la région. Au Maghreb, Mohamed VI, en jouant sur tous les tableaux, a donné au Maroc une longueur d’avance que l’Algérie, engluée dans ses postures idéologiques, tente désespérément de rattraper. Plus au sud sur le continent, c’est un peu le Far West et les chefs d’États réalisent à la fois la fragilité et l’opportunité offertes par la concurrence à laquelle se livrent les acteurs extérieurs toujours plus nombreux (Chine, Russie, États-Unis, Turquie, pays du Golfe, Israël, pays européens). Une chose est sûre : dans ce monde instable, la solidité sociale et politique interne paraît cruciale et les chefs d’États sont de plus en plus tentés d’asseoir leur position par tous les moyens. Les idéaux démocratiques et d’ouvertures multi-culturelles et politiques laissent le pas au contrôle civique, à la stabilité sociétale et au pouvoir fort. L’heure est un peu partout au retour de la tradition, de la religion, de la nation et de l’autoritarisme.
Prise dans cette tourmente qui l’a fait passer de la position centrale à un rôle périphérique, l’Europe est confrontée aux coups de boutoir qui proviennent de l’est, du sud et désormais également de l’ouest. Elle comprend progressivement que le temps de l’hédonisme, de l’irresponsabilité et de l’irénisme est définitivement révolu. Les tentatives russes pour prendre l’ascendant sur le continent, la stratégie de dépeçage industriel et technologique téléguidée par Washington et Pékin, l’aigreur croissante et désinhibée de nombreux voisins du sud et la posture de vassalité que veut lui imposer l’ancien allié américain devraient faire prendre conscience aux populations européennes de la nécessité de reprendre le contrôle de leur destin, de leur prospérité et de leur sécurité. Pourtant, il y a loin de la coupe aux lèvres et deux grandes catégories de difficultés se présentent.
La première réside dans l’effort considérable, individuel et collectif, que demande cette transformation. Nos fournisseurs et nos clients sont devenus nos adversaires et le modèle de société de consommation que nous avions élaboré s’effondre. La délocalisation des travaux pénibles et polluants, l’abandon des efforts dans les domaines scientifiques et technologiques, le maintien de prix bas grâce à l’exploitation de la main-d’œuvre étrangère et la conservation d’un niveau de vie artificiellement élevé par un endettement systémique croissant ne sont plus soutenables dans une économie qui se démondialise et devient une arme dans la confrontation de puissances. L’avenir sera plus rugueux et exigera plus d’effort et de travail, moins de consommation et de loisir. Les États-providence construits depuis des décennies vont devoir accorder plus de poids à la défense à l’extérieur et à la sécurité à l’intérieur, tout en s’adaptant aux contraintes d’une économie fondée sur la contestation des ressources, leur rareté et le réchauffement climatique. Le principal défi sera de retrouver un état d’esprit de responsabilité et de prise de risque au sein d’une population infantilisée et apeurée. Toutes les sociétés européennes ne sont pas au même niveau de préparation psychologique et politique pour encaisser un tel choc. Force est de reconnaître que la France, où le débat politique est marqué par la démagogie et le cynisme, paraît plutôt mal placée…
La seconde difficulté est liée au projet européen lui-même. « L’union sans cesse plus étroite entre les peuples européens », fondement du traité de Rome de 1957, a rempli son objectif : rendre impossible la guerre entre la France et l’Allemagne. Néanmoins, ce projet qui a mobilisé les énergies de deux générations, atteint aujourd’hui ses limites. Conçu pour protéger les Européens d’eux-mêmes, il s’est construit autour du rejet des identités – nationales ou religieuses – et des rapports de force. Alors que ces concepts reviennent partout en force, l’Union européenne (UE) est prise à revers et se montre vulnérable face aux menaces qui viennent désormais principalement de l’extérieur. Les Européens sont, par ailleurs, eux-aussi touchés par le retour des identités et du fait national. Le besoin des peuples de se sentir partie prenante d’une nation incarnée par un État qui permet la solidarité entre les citoyens, fondement du principe démocratique, reste une pierre d’achoppement de la construction européenne postnationale et alimente les populismes. Ce retour du fait national semble en contradiction avec la nécessité de serrer les coudes entre Européens et de peser géopolitiquement dans un monde où ils sont désignés comme cibles. Comment articuler la solidité des États-nations nécessaire à l’adhésion des citoyens et la puissance d’une union qui permet de parler d’une seule voix ? Le dépassement du débat stérile entre souverainistes d’un côté et fédéralistes de l’autre, pour inventer une forme de « Fédération d’États-Nations » pour reprendre l’oxymore proposé par Jacques Delors, est probablement le grand projet des décennies à venir. Il faudra faire vite, car les couteaux s’aiguisent. Une chose est sûre : une Europe forte ne pourra exister que si les États qui la composent sont eux-mêmes forts. Certains pays importants se sont mis à l’œuvre, l’Allemagne, la Pologne ou l’Italie, souvent au détriment de notre pays. La France doit d’abord changer d’état d’esprit et se renforcer elle-même, y compris dans la compétition intra-européenne qui a déjà commencé, pour pouvoir contribuer au renforcement de l’Europe en tant que telle.
Ainsi, le monde d’hier est déjà mort et nous sommes en 1938 ou en 1945. Nous devons nous repenser pour survivre dans un monde en recomposition accélérée, sans savoir s’il faudra passer par une guerre pour se faire. Pour subsister, l’Europe doit se redéfinir et élaborer une stratégie qui s’appuie sur sa spécificité, sans attendre un soutien extérieur qui ne viendra pas. Elle doit réapprendre à faire peur à ses adversaires et à se montrer attractive pour ses partenaires. La France, de son côté, doit comprendre que son avenir est entre ses mains et son redressement dépendra de son intelligence, de sa vision et de son courage. Une France forte de sa singularité participera au renforcement d’une Europe respectée qui pourra participer à l’élaboration d’un nouvel ordre mondial.
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