Canada-Europe : un rapprochement stratégique face à l’hégémonisme américain. Menacé d’annexion par Trump et ciblé par la Chine et la Russie dans l’Arctique, le Canada se tourne vers l’Europe, notamment la France, pour renforcer son autonomie économique et militaire. De son côté, l’UE, poussée par le désengagement américain et la guerre en Ukraine, accélère sa quête d’autonomie stratégique. Une opportunité historique pour un partenariat transatlantique renouvelé, malgré les défis persistants
Canada-Europe : une convergence stratégique motrice dans un ordre mondial en mutation (1/3) (T 1811)
Canada-Europe: A strategic rapprochement in the face of American hegemony. Threatened with annexation by Trump and targeted by China and Russia in the Arctic, Canada is turning to Europe, particularly France, to strengthen its economic and military autonomy. For its part, the EU, spurred by American disengagement and the war in Ukraine, is accelerating its quest for strategic autonomy. A historic opportunity for a renewed transatlantic partnership, despite persistent challenges.
Le 17 mars 2025, Mark Carney, nouvellement investi Premier ministre du Canada, déroge à la tradition en effectuant sa première visite officielle à Paris et Londres plutôt qu’aux États-Unis (1). Cette décision souligne la dégradation des relations entre Washington et Ottawa et la volonté de cette dernière de renforcer ses relations avec l’Europe. L’ancien gouverneur de la Banque d’Angleterre est rompu aux relations avec les dirigeants politiques européens avec qui il partage des affinités idéologiques évidentes (2). Une telle initiative ne peut que ravir les leaders européens au premier rang desquels le président français Emmanuel Macron qui a qualifié cette première visite internationale « d’immense honneur » (3).
Cette situation fait suite aux déclarations répétées du président Donald Trump ayant trait à sa volonté d’annexer le Canada pour en faire le 51e État des États-Unis. Si l’on peut contester le réalisme de ces velléités, il n’en reste pas moins qu’elles ont suscité un regain de patriotisme et une véritable inquiétude du côté canadien, d’autant plus qu’elles s’accompagnent de l’imposition de droits de douane qui peuvent être interprétés comme une stratégie d’étouffement économique du Canada (4). Certains analystes sont même allés jusqu’à plaider en faveur d’une intégration du Canada à l’Union européenne (UE) afin de sortir du giron américain. Bien que cette option soit politiquement et institutionnellement hautement improbable à l’heure actuelle (5), son émergence souligne le caractère stratégique de la période en cours pour le Canada et l’Europe, notamment la France et le Royaume-Uni, qui pourraient profiter de cette opportunité pour renforcer leurs relations au service de l’indépendance économique et stratégique (6), ainsi que de la défense du droit international. En effet, le changement de posture historique de l’administration américaine vis-à-vis de ses alliés est un élément déclencheur, mais de nombreux aspects vont dans ce sens.
Ces considérations, reflet d’un changement de paradigme dans les relations internationales, invitent à se demander en quoi la conjoncture géopolitique internationale actuelle présente une opportunité stratégique pour le Canada, la France et l’Europe et quelles formes pourrait prendre un tel rapprochement transatlantique.
En se conjuguant avec le partage d’un socle de valeurs et d’intérêts communs, le contexte géopolitique actuel favorise un resserrement des relations stratégiques entre le Canada, la France et l’Europe qui pourrait notamment se traduire par un développement des liens économiques, un renforcement de la coopération de défense et la promotion commune d’un ordre international libéral mis à jour.
Cette étude se divise en deux parties. La première, publiée en deux articles, dresse un état des lieux des facteurs économiques, militaires et diplomatiques qui justifient une telle évolution des relations canado-européennes. En effet, la recherche de nouveaux partenaires pour assurer une autonomie stratégique de part et d’autre de l’Atlantique, de solides bases culturelles communes ainsi qu’une vision partagée de l’ordre international forment une conjoncture favorable à un rapprochement entre le Canada et l’Europe. La seconde partie, publiée dans un troisième article, explorera les domaines et activités qui pourraient soutenir un approfondissement des liens transatlantiques tels que les échanges commerciaux, la coopération de défense ou la promotion d’un ordre international basé sur des règles.
Une conjoncture encourageant les relations transatlantiques entre le Canada et l’Europe
La souveraineté canadienne contestée
L’immensité du territoire canadien, ses conditions environnementales particulières ainsi que l’inégale répartition de la population rendent la souveraineté sur ce territoire difficile à assumer. Elle est d’ailleurs remise en question à la fois par des compétiteurs stratégiques et, plus récemment, par l’allié historique américain.
Les rivaux russes et chinois ne cachent pas leurs prétentions sur l’Arctique canadien et ses possibles exploitations. La potentielle ouverture d’une voie maritime stratégique par le passage du nord-ouest ainsi que les ressources naturelles présentent un attrait certain. Affaires mondiales Canada (7), un service du gouvernement canadien, surveille ainsi attentivement les activités russes et chinoises dans la région. Ces dernières incluent des exercices maritimes conjoints, mais aussi des tentatives de prise d’intérêts économiques par la Chine telles que des activités illégales de navigation et de pêche par des navires chinois dans les eaux territoriales canadiennes (8). Sous couvert d’investissement dans des infrastructures commerciales et civiles (ports, mines, télécommunication, etc.) ainsi que de coopération dans la recherche scientifique, l’Empire du Milieu développe une utilisation duale de ces activités qui lui permettent une surveillance militaire discrète. La méfiance est donc de mise et le Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS) alerte sur les risques d’ingérence chinoise dans ces zones (9). Côté russe, l’exploitation des ressources de l’Arctique est une priorité stratégique pour Vladimir Poutine. La Russie s’y développe notamment pour contrer les effets des sanctions occidentales, conséquences du déclenchement de la guerre en Ukraine. Ce déploiement passe par une militarisation de l’Arctique russe ainsi que par l’entretien d’une flotte importante de navires brise-glace à propulsion nucléaire permettant d’assurer l’accès aux voies maritimes gelées (10).
Par ailleurs, malgré le statut américain d’allié inconditionnel du Canada, le président Donald Trump a réitéré à plusieurs reprises sa volonté de faire de son voisin du nord le 51e État des États-Unis (11). Si la mise en pratique de cette menace se heurte à de nombreuses difficultés, elle n’en reste pas moins prise très au sérieux par le gouvernement canadien qui entend bien défendre l’intégrité du Canada et plaide donc pour une réduction de la sujétion aux États-Unis dans tous les domaines, incluant le militaire (12). Dans une attitude plus transactionnelle, voire coercitive, l’administration américaine pourrait décider que la défense du Canada n’est plus dans son intérêt, elle pourrait réduire l’accès à certaines ressources militaires ou encore aller jusqu’à des actions plus agressives pour accaparer certains territoires comme les Grands Lacs ou le passage du nord-ouest (13). Les deux pays sont interconnectés économiquement, géographiquement par deux longues frontières continentales communes et militairement par une défense partagée du continent au travers du North American Aerospace Defense Command (NORAD) (14). Cette interconnexion explique pourquoi les provocations du président américain sont perçues comme une trahison et une menace existentielle dans la société canadienne. Elles ont suscité à la fois une vague d’anxiété et un fort sentiment d’union nationale qui renforce la position du gouvernement face à l’expansionnisme américain (15).
Les velléités des rivaux stratégiques dans l’Arctique, ainsi que les déclarations inquiétantes de la nouvelle administration américaine sur la possibilité d’annexer son voisin, soulignent la nécessité pour le Canada de protéger sa souveraineté en s’appuyant sur des alliés fiables.
La quête d’autonomie stratégique européenne
De l’autre côté de l’Atlantique, l’UE et, plus largement, les pays du continent européen, sont également soumis aux affres de la politique étrangère américaine. En réaction, l’idée d’une autonomie stratégique européenne, défendue depuis longtemps par la France, s’épanouit et gagne en soutien.
Paris se positionne en leader européen de l’autonomie stratégique et voit dans la transformation de l’ordre international une occasion pour l’Europe de se repositionner sur la scène internationale. Le développement d’une telle autonomie stratégique permettrait à l’Europe de s’émanciper de la tutelle américaine pour assurer sa propre sécurité (16). Le président français Emmanuel Macron plaide pour un renforcement du rôle de l’UE dans la défense du continent en compléments des garanties apportées par l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (Otan). Le statut politique de pilier fondateur de l’UE ainsi que des atouts militaires indéniables confèrent à la France une certaine crédibilité dans ce domaine. En effet, l’armée française est l’une des plus avancées du continent et elle s’appuie sur la maîtrise de capacités de pointe comme la dissuasion nucléaire, l’action dans l’espace ou la cyberdéfense. Un investissement significatif dans la défense (légèrement supérieur à 2 % du produit intérieur brut [PIB]) lui permet un renouvellement et une modernisation, continus, de ses capacités militaires (17). Cette position est toutefois de plus en plus mise au défi, notamment par l’Allemagne qui prévoit d’investir massivement dans sa défense dans les années à venir.
Cette vision française de la défense européenne n’avait que peu convaincu les autres pays jusqu’à récemment. En effet, les pays d’Europe de l’Est en particulier, préféraient se mettre sous la protection du parapluie militaire américain via l’Otan et de sa clause de défense collective. Le désengagement annoncé des États-Unis de la sécurité de l’Europe (18) associé au déclenchement de la guerre en Ukraine pousse les pays du Vieux Continent à prendre en charge leur propre défense, la Commission européenne a ainsi récemment présenté dans cette optique un Livre blanc pour la défense (19) ; ce dernier reconnaissant le déplacement des intérêts américains vers d’autres régions du monde (20). La volte-face américaine crée un consensus en Europe sur la nécessité de tendre vers une autosuffisance militaire sans toutefois clore le débat sur la manière d’atteindre cet objectif. Même l’Allemagne, historiquement tournée vers les États-Unis et l’Otan pour assurer sa sécurité et son approvisionnement en équipement militaire, a récemment déclaré, en la personne du nouveau chancelier, Friedrich Merz que l’Europe devait développer sa Base industrielle et technologique de défense (BITD) afin d’assurer son indépendance (21). On peut toutefois se demander si un tel revirement est durable ou s’il est conjoncturellement lié à une volonté de sauver l’industrie allemande, pilier de la puissance économique du pays. Les intérêts des pays européens restent divers et partagés entre tropisme proaméricain et changement fondamental de long terme vers une réelle indépendance du continent.
La recherche d’autonomie stratégique européenne et donc la réduction de la dépendance au complexe militaro-industriel américain peuvent favoriser un renforcement des relations avec d’autres alliés jugés plus sûrs dont le Canada fait partie.
À suivre…
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