Face aux polycrises, la véritable ressource stratégique devient le temps de décision. Cet article montre comment les États peuvent construire cette profondeur grâce à l’intelligence stratégique, la préparation et la résilience, ouvrant la voie au concept de capital temporel stratégique.
Strategic depth: the new frontier for the strategic State?
In the face of polycrises, decision-making time is becoming the true strategic resource. This article demonstrates how states can build this depth through strategic intelligence, preparedness, and resilience, paving the way for the concept of strategic time capital.
Pendant deux siècles, la profondeur stratégique a principalement consisté à convertir l’espace en temps. Au XXIe siècle, elle dépend aussi de la capacité à produire du temps autrement que par la seule géographie. En 1812, Napoléon franchit le Niémen à la tête de la Grande Armée. Quelques mois plus tard, les survivants repassent la frontière après une retraite devenue légendaire. L’immensité du territoire russe, l’éloignement des centres de décision et la capacité à absorber le choc ont constitué l’un des exemples les plus célèbres de ce que les stratèges appellent la profondeur stratégique (1) : la possibilité d’échanger de l’espace contre du temps.
Deux siècles plus tard, les images des bombardiers stratégiques russes frappés par des drones ukrainiens lors de l’opération Spiderweb, menée le 1er juin 2025, à plusieurs milliers de kilomètres du front, ne racontent pas la disparition de la profondeur territoriale, mais l’érosion de la sanctuarisation des arrières. Les cyberattaques traversent les frontières en quelques secondes (2). Les satellites rendent les mouvements militaires presque immédiatement visibles. Les chaînes logistiques mondialisées propagent les crises d’un continent à l’autre. Une pandémie peut désorganiser durablement un pays sans qu’aucune armée n’ait franchi ses frontières (3). Les menaces combinent enfin des actions militaires, informationnelles, cyber et économiques dans des logiques hybrides (4).
Entre ces deux images se dessine moins une disparition de la profondeur stratégique qu’une transformation de ses supports. Pendant longtemps, la profondeur stratégique reposait essentiellement sur la géographie. Aujourd’hui, celle-ci demeure fondamentale, mais elle ne suffit plus.
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