L'ambassadeur Hugues Pernet fait le point sur l'actualité de la guerre en Ukraine en s'interrogeant sur les objectifs poursuivis par les deux camps. La guerre des drones ouvrira-t-elle la voie à des négociations ?
Guerre en Ukraine : impasse ou point de bascule ? (T 1854)
War in Ukraine: stalemate or tipping point?
Ambassador Hugues Pernet takes stock of the latest developments in the war in Ukraine, examining the objectives pursued by both sides. Will the drone war pave the way for negotiations?
Il semblerait que le conflit russo-ukrainien soit proche d’un point d’équilibre… Après plus de quatre ans de guerre, force est de constater que la Fédération de Russie, dirigée par Vladimir Poutine, est dans une impasse stratégique de grande ampleur dans le conflit qu’elle a engagé en février 2022 en Ukraine.
Impasse sur la ligne de front
L’armée russe se faisait forte, au lendemain de la rencontre d’Anchorage le 15 août 2025, de reconquérir les quelque 20 % du territoire du Donbass qu’elle ne contrôlait pas. Le Président russe tentait vainement de son côté de les obtenir dans le cadre d’un projet d’accord léonin élaboré avec le président des États-Unis, en l’absence notable du Président ukrainien. Aujourd’hui, les forces russes n’y sont toujours pas parvenues, en dépit de quelques avancées locales obtenues au prix de très lourdes pertes en vies humaines. Le contrôle, l’annexion, de ces 20 % du Donbass est désormais présenté par Moscou comme le but de guerre ultime. Un objectif, en réalité, révisé à la baisse du fait de la résistance inattendue des Ukrainiens dans la durée.
Certes, l’armée russe a grignoté des parcelles de terrain et pourrait dans un avenir, pas trop éloigné, prendre le contrôle d’une des places fortes du Donbass, Kramatorsk ; cela reste néanmoins à faire. Le verrou une fois emporté s’il devait l’être, il resterait à se répandre dans un mouvement de grande ampleur sur les vastes plaines d’Ukraine n’offrant pas plus d’obstacles défensifs que de couvert pour l’assaillant. L’angoisse des drones serait alors à son comble pour l’agresseur qui devrait déployer des unités blindées à ciel ouvert.
Il est significatif dans l’art de la guerre tel qu’il se développe actuellement en Ukraine de constater que les avancées russes ne sont pas l’apanage de percées d’unités blindées avec un soutien aérien mais d’infiltrations de petits groupes de fantassins, souvent à pied ou parfois motorisés sur des quads. Les unités blindées d’une dizaine d’engins utilisés par les Russes ont été immédiatement clouées au sol et détruites par des drones ukrainiens. Ceci explique pour une part la lenteur des progrès de l’armée russe sur le terrain.
Les forces ukrainiennes offrent par ailleurs une résistance des plus exceptionnelles sur ce front qui s’étire sur plus de 1 500 km. Il convient de se souvenir que la France, pendant la guerre de 1914-1918, déployait des millions d’hommes pour tenir une ligne de front moins longue.
L’Ukraine, avec ses problèmes d’effectifs récurrents, à cause d’un rapport démographique déséquilibré face à la Russie et à une politique des autorités visant à protéger les jeunes générations, a su, pour partie, surmonter cette situation dramatique par le développement, à très grande échelle, de l’arme redoutable que s’avèrent être les drones. On assiste à une véritable robotisation du conflit. L’armée ukrainienne, dans ce contexte tendu, parvient même à reprendre l’initiative dans certains secteurs au sud du Donbass et à reconquérir des parcelles de territoire. Toutefois, comme pour les Russes, les gains sont modestes et ne sont pas significatifs d’une inversion de tendance. L’impasse sur le front terrestre touche les deux belligérants. Aucun des deux n’est en mesure de l’emporter sur ce front suite à une percée de nature stratégique.
Cette situation pourrait s’apparenter à celle de « pat » dans le jeu d’échecs où aucun des adversaires ne peut l’emporter, la partie étant alors déclarée « nulle ». Aucun vainqueur, aucun perdant. Une situation sans issue autre que la destruction totale programmée.
Déplacement des hostilités dans la profondeur stratégique
Les Ukrainiens comme les Russes n’admettent pas cette situation et ont transposé le conflit dans la profondeur stratégique de leur adversaire. L’Ukraine est aujourd’hui de nouveau à l’initiative. Elle a, dans une certaine mesure, reconceptualisé l’emploi des drones à très grande échelle. En dépit des difficultés rencontrées par une économie quotidiennement bombardée, l’industrie ukrainienne a su concevoir, faire évoluer ses modèles tout en les diversifiant pour une utilisation sur terre, sur mer et dans les airs. Surtout, elle est parvenue à les produire dans des quantités considérables. Six millions de drones produits en 2025, dix millions voire plus programmés en 2026. Pour se faire une idée de l’échelle, les armées françaises n’envisageraient de ne disposer que d’une quinzaine de milliers d’unités. La particularité et la spécificité des drones sont leur bas coût (1).
Depuis quelques semaines, l’Ukraine a inauguré une phase de frappes en profondeur en Russie, annoncée pour 40 jours par le Président Zelensky. Chaque journée, depuis lors, est ponctuée par la liste impressionnante et spectaculaire des cibles atteintes parfois à plus de 1 500 km de l’Ukraine.
Kyiv a su, dans l’adversité, saisir sa chance. L’arrêt de l’assistance militaire américaine et sa transposition sur des bases commerciales assurée par les financements européens et gagée de surcroît sur les terres rares n’ont pas eu, en dépit du cynisme des Autorités américaines, que des conséquences négatives pour Kyiv. L’Ukraine a pu, a su s’affranchir de certaines contraintes imposées par l’administration américaine notamment sur les objectifs et la profondeur des frappes. Ainsi, les différents types de missiles livrés, dans le cadre de l’aide américaine, étaient-ils bridés. Kyiv a développé, certes principalement grâce aux généreux financements de l’Union européenne (UE), ses propres technologies, ses propres moyens balistiques, sans contrainte d’emploi. Elle peut désormais frapper en profondeur le territoire de la Fédération de Russie sans encourir les reproches des États-Unis. Cette émancipation de l’Ukraine serait peut-être à méditer en Europe pour assurer sa propre défense ; une leçon de l’Ukraine qu’elle a payée cher en vies humaines…
Quels sont les objectifs ?
Quels sont les objectifs politiques assignés à ces frappes intensives dans la profondeur du territoire russe ? Les cibles, l’industrie pétrolière et parapétrolière russes, les entrepôts de l’entreprise Wildberries, équivalent d’Amazon russe chargé de la logistique à grande échelle, démontrent la volonté d’affaiblir dans la durée l’économie russe et de faire en sorte que désormais les effets de la guerre se fassent sentir à tous les échelons de la société civile russe.
Certains observateurs y voient la conduite d’une opération de déstabilisation du pouvoir russe qui désormais doit faire face au mécontentement croissant d’une large frange de la population qui s’étend désormais au-delà du cercle des conscrits et de leur famille. Jusqu’à présent, le Kremlin a protégé la jeunesse éduquée, urbaine et européenne du pays en mobilisant principalement les populations allogènes et en recourant à l’assistance nord-coréenne, faute d’avoir pu engager à ses côtés dans ce conflit la Biélorussie d’Alexandre Loukachenko.
Il est certes possible qu’un tel objectif soit assigné à ces frappes intensives. Cependant, le pari, si tel était le cas, serait bien risqué. La remise en cause du pouvoir de Vladimir Poutine, reposerait sur un présupposé qui reste à démontrer et qui pourrait traduire une projection de vues occidentales déconnectées des réalités de terrain. En effet, cela signifierait que le citoyen russe lambda, lésé dans ses intérêts économiques, voyant son confort quotidien remis en cause et sa sécurité menacée, serait prêt à se retourner contre le « mauvais Russe », Vladimir Poutine au profit du « bon Ukrainien » qui mènerait, lui, un combat légitime. Certes, on ne peut exclure une telle attitude mais, compte tenu du caractère très nationaliste des Russes, cela semble bien peu probable.
En revanche, cela pourrait avoir l’effet inverse : une critique des autorités pour leur mollesse et leur inefficacité. Le risque serait alors un durcissement de l’engagement russe ; d’où la notion de double tranchant. Quoi qu’il en soit, les effets de cette stratégie ne se feront sentir que dans le long terme. Si, selon certains experts, l’immensité du territoire russe s’avère désormais être une faiblesse majeure car il est, de ce fait, difficile à défendre, il n’en reste pas moins que 17 millions de km2 sont également difficiles à détruire.
Des signaux ambivalents
Une autre option aura la préférence du diplomate. L’Ukraine et la Russie se lancent dans une escalade de destruction massive, étrangement limitée à 40 jours par le Président Zelensky, pour faire une sorte de démonstration de leurs capacités de nuisance qui pourrait peut-être, rien n’est sûr dans ce domaine, être un prélude à une reprise d’un cycle de pourparlers. L’histoire a, hélas, montré qu’à la veille des négociations se déroulaient souvent les combats les plus meurtriers. La bataille de Diên Biên Phu qui précédait, voire était concomitante à la Conférence de Genève, est là pour nous le rappeler.
En effet, dans le même temps, la Russie fait la même démonstration de sa capacité de nuisance tant à l’égard de l’Ukraine que des pays européens membres de l’Otan. Les frappes russes sont également nombreuses et l’utilisation de missiles balistiques et hypersoniques au moment même où l’Ukraine est totalement démunie de défense antimissile sont d’une efficacité redoutable. Là également, les centres énergétiques électriques sont particulièrement visés ce qui aura des effets différés à l’hiver prochain. De même, si l’armée ukrainienne est particulièrement performante en matière de drones, notamment navals, rendant la flotte russe inopérante en mer Noire, en mer d’Azov voire dans la Caspienne, l’armée russe n’est pas en reste dans ce domaine. Elle a développé les drones filaires difficiles à neutraliser et porte un coup sévère à l’économie ukrainienne en bloquant tous les ports d’exportation de céréales de la mer Noire, Odessa en particulier. Elle dispose par ailleurs, comme déjà évoqué, d’une panoplie de missiles stratégiques difficiles à intercepter mais dont le coût, à la différence des drones, est élevé. Ceci pourrait expliquer pour une part le recours aux missiles nord-coréens. De plus, Moscou dispose d’une importante capacité en matière de bombes planantes peu coûteuses et redoutablement efficaces.
Vis-à-vis des pays européens membres de l’Alliance atlantique, la Russie semble envoyer des messages de dissuasion dans le cadre d’opérations relevant de la guerre hybride drones près du hub servant à l’acheminement des armes à l’Ukraine, opérations de renseignements en Suède, nouveau membre de l’Alliance… Nous assistons donc, de part et d’autre, à des manifestations des capacités de nuisance qui, si elles devaient se poursuivre dans la durée, seraient mortifères pour les deux pays.
Une situation nouvelle
Dans ce contexte, les positions ont évolué de manière notable depuis le sommet d’Anchorage de 2025. Vladimir Poutine est dans une impasse stratégique. Il est placé devant les branches d’une alternative qui consiste soit à poursuivre la guerre, il ne s’agit plus d’une « opération spéciale » mais bien d’une guerre, en procédant à une mobilisation renforcée des moyens et des hommes de la Russie ou de Corée du Nord, soit à se plier au bon sens et à négocier. Il devrait alors se défier des institutions militaires qui pourraient lui faire miroiter une prochaine percée stratégique dans le Donbass et de ses services de renseignements qui pourraient lui annoncer l’écroulement prochain de l’Ukraine…
La position de l’Ukraine s’est améliorée. Une sorte de point d’équilibre est en passe d’être atteint grâce aux capacités de résistance de la population et de l’armée, à l’ingéniosité des ingénieurs et des industriels, etc. Volodymyr Zelensky a su rétablir un meilleur équilibre dans la relation avec les États-Unis et renforcer l’assistance européenne, en dépit de certains pas de clerc avec la Pologne en particulier.
La position du Président ukrainien est cependant parfois difficile à analyser sur le plan politique. Ses rapports avec l’institution militaire sont pour le moins complexes, qu’il s’agisse de l’éloignement du très populaire général Valeri Zaloujny, envoyé à Londres comme ambassadeur au Royaume-Uni ou de la récente démission, contestée par la rue, du ministre de la Défense, Mykhaïlo Fedorov. De même, ses initiatives malencontreuses en matière de lutte contre la corruption, qui ont amené la rue à se faire entendre avec succès, ainsi que les poursuites en cours visant son entourage proche, laissent encore planer un soupçon délétère.
Si Volodymyr Zelensky a été, sans aucun doute, un excellent chef de guerre, la question se pose en revanche de savoir s’il sera également un excellent chef de paix. En sachant que celle-ci pourrait lui coûter son poste comme ce fut le cas pour certaines grandes personnalités au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Un conflit d’intérêts, peu probable, entre poursuite et arrêt de la guerre, ne peut cependant être exclu totalement. Le déséquilibre des positions s’est donc sensiblement corrigé depuis Anchorage, ce qui rend désormais possible une approche négociée plus acceptable du conflit.
Une fenêtre d’opportunité ?
Excès d’optimisme ou simple analyse réaliste, certains signes pourraient aller dans ce sens mais cela reste encore à confirmer. Comme évoqué précédemment, la recrudescence des opérations militaires n’est pas nécessairement un mauvais signe. Un élément nouveau interpelle néanmoins et mérite d’être analysé : le débat récent autour de l’octroi, moyennant finance sans nul doute, à l’Ukraine de la licence de fabrication de missiles Patriot par les États-Unis.
La question n’a guère de crédibilité à court terme. Il est en effet très peu probable que les Américains, dans le contexte actuel, caractérisé par l’impasse durable du conflit avec l’Iran et la montée en puissance de la Chine, soient prêts à distraire des missiles anti-missiles en nombre conséquent pour assurer une défense efficace et durable du ciel ukrainien. C’est en centaines, voire en milliers d’unités, que se compteraient les besoins ukrainiens. Or, la production annuelle aux États-Unis est de l’ordre de mille unités et les problèmes de reconstitution des stocks au lendemain des frappes iraniennes ne sont toujours pas résorbés. Aussi, lorsque le Président Zelensky annonce, à Belgrade, lors de son voyage officiel en Serbie, des livraisons de missiles Patriot, il se garde bien d’en préciser la date et le nombre.
En revanche, les valses hésitations de Donald Trump pourraient avoir un sens si elles avaient pour objectif de tester les Russes sur une livraison ou un octroi de licence de missiles Patriot dans la perspective des futures garanties de sécurité nécessaires à l’Ukraine dans le cadre d’un futur accord sur la suspension, voire de la fin des hostilités.
Le dialogue sur le sujet sera âpre comme on a pu l’entrevoir à l’occasion des derniers entretiens entre le Secrétaire d’État, Marco Rubio, et son homologue russe à Manille en marge du sommet de l’ASEAN en juillet dernier. Sergueï Lavrov avait alors qualifié d’« inadmissible » la poursuite de l’aide militaire américaine à l’Ukraine. Cependant, cette approche semble reprendre, en quelque sorte, celle du président de la République lors des négociations de l’accord sur la fourniture future d’avions de type Rafale à l’Ukraine dont l’objet est justement d’assurer demain une sécurité durable à ce pays une fois les hostilités arrêtées. À l’époque, certains observateurs s’interrogeaient sur la pertinence d’une telle décision. Le facteur temps a été perturbé par les premières annonces tonitruantes de Donald Trump sur sa capacité à régler rapidement ce conflit. Le processus sera long, mais il n’est probablement pas arrêté en dépit de l’intensité des frappes actuelles.
Conclusion
Point d’équilibre ? Équilibre instable ? Point de bascule ? L’avenir le dira. En attendant, l’Ukraine nous donne une double leçon. D’abord, il est possible de s’affranchir, partiellement, tout au moins, de la tutelle américaine pour assurer sa défense de manière efficace. Ensuite, une puissance, non dotée de l’arme nucléaire, peut résister dans la durée à un État doté. Le Vietnam en avait fait la démonstration en son temps, lorsqu’en 1979, la Chine avait tenté, sans succès, d’envahir le nord du pays. L’Iran, en fait de même, aujourd’hui, face aux États-Unis et à Israël…
(1) Cette révolution dans le domaine militaire va contraindre à des ajustements douloureux dans les armées occidentales. Des programmes d’armements, souvent très onéreux, vont se télescoper avec des équipements tout aussi efficaces mais moins coûteux. Le risque d’obsolescence de ces programmes non encore aboutis est grand mais peut-être difficile à admettre pour des industriels ayant déjà financé des études coûteuses. Des arbitrages vont être nécessaires entre industriels et militaires. L’intervention du politique pourrait être requise.
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