Connexion
  • Mon espace
RDN Association loi 1904, fondée en 1939 RDN Le débat stratégique depuis 1939
  • Panier - 0 article
  • La Revue
  • e-RDN
    • Tribune
    • e-Recensions
    • Cahiers de la RDN
    • Débats stratégiques
    • Florilège historique
    • Repères
    • Brèves
  • Boutique
    • Abonnements
    • Crédits articles
    • Points de vente
    • Conditions générales de vente
  • Bibliothèque
    • Recherche
    • Auteurs
    • Anciens numéros
  • La RDN
    • Présentation
    • Comité d'études
    • L'équipe
    • Contact
    • Lettre d'infos
    • Agenda
  • Liens utiles
  • Mon espace
  • Connexion
  • Connexion

    Email :

    Mot de passe :

  • La Revue
  • e-RDN
    • Tribune
    • e-Recensions
    • Cahiers de la RDN
    • Débats stratégiques
    • Florilège historique
    • Repères
    • Brèves
  • Boutique
    • Abonnements
    • Crédits articles
    • Points de vente
    • Conditions générales de vente
  • Bibliothèque
    • Recherche
    • Auteurs
    • Anciens numéros
  • La RDN
    • Présentation
    • Comité d'études
    • L'équipe
    • Contact
    • Lettre d'infos
    • Agenda
  • Liens utiles
  • Accueil
  • e-RDN
  • Articles
  • Rhéopolitique de l’Atlantique insulaire. Nouveau sanctuaire des conflictualités hybrides ? (T 1858)

Rhéopolitique de l’Atlantique insulaire. Nouveau sanctuaire des conflictualités hybrides ? (T 1858)

Xavier Carpentier-Tanguy, « Rhéopolitique de l’Atlantique insulaire. Nouveau sanctuaire des conflictualités hybrides ? (T 1858)  », RDN, 26 août 2026 - 10 pages

Image générée par IA (© Adobe Stock)
Image générée par IA (© Adobe Stock)

Les îles de l’Atlantique (Açores, Canaries, Cap-Vert, archipels nordiques, Malouines et archipels brésiliens) constituent les vertèbres de la stratégie maritime occidentale. La séquence Panama-Groenland-Ormuz de 2025-2026 a révélé l’acuité opérationnelle nouvelle de ces positions, dans une compétition où les politiques de coopération entre puissances classiques et émergentes se muent en politiques de contestation. Cet article soutient que la doctrine insulaire atlantique appelle une articulation à trois dimensions – surface, profondeurs, espace aérien – combinée à une logique de déni d’accès dont la mer de Chine méridionale a fourni le précédent, dans une logique de résilience en trois temps : défendre, persister, rebondir. Une attention particulière est portée à l’Atlantique sud, espace sous-analysé alors que le contournement du cap de Bonne-Espérance redevient une route majeure, ainsi qu’à la dimension africaine émergente de cet arc austral.

Rheopolitics of the Insular Atlantic: A New Sanctuary for Hybrid Conflicts?

The Atlantic islands (Azores, Canaries, Cape Verde, northern archipelagos, the Falklands, and Brazilian archipelagos) form the backbone of Western maritime strategy. The Panama-Greenland-Hormuz sequence of 2025–2026 highlighted the newfound operational significance of these positions amidst a competition where cooperative policies between established and emerging powers are shifting toward confrontation.

Le retour de la géographie et l’avènement des flux

Lorsque les stratèges de l’Otan observent les activités russes et chinoises autour des câbles sous-marins en mer du Nord, ou s’alarment des atteintes aux infrastructures de communication et d’énergie en mer Rouge, ils redécouvrent une vérité que Mahan et Corbett formulaient déjà : la maîtrise des mers dépend moins de la possession de vastes flottes que du contrôle de points nodaux capables de conditionner la circulation des flux. Cet article mobilise une méthode qualitative, fondée sur l’analyse de cas – Açores, Groenland, Cap-Vert, Malouines – et l’articulation de cadres théoriques complémentaires.

Cet article mobilise quatre grilles complémentaires. Le réalisme structurel de Waltz et Mearsheimer établit que l’anarchie du système contraint les États à maximiser leur sécurité par l’accumulation de capacités. La puissance structurelle de Susan Strange désigne la capacité de façonner les structures – production, finance, sécurité, savoir – dans lesquelles tous les acteurs doivent opérer. L’hypocrisie organisée de Krasner montre que la souveraineté est une norme constamment négociée et violée. Les travaux d’Anu Bradford sur les empires numériques et d’Abraham Newman sur la coercition économique révèlent que la compétition se joue désormais dans les infrastructures physiques qui supportent le numérique et la finance. À ces approches s’ajoute la rhéopolitique des flux : l’étude de la manière dont la puissance agit sur la viscosité, le débit et les trajectoires des circulations maritimes. Cette logique des flux ne remplace pas la pensée classique du sea power, elle la complète : là où Mahan voyait la puissance maritime comme une affaire de flottes et de bases, elle ajoute une dimension infrastructurelle où le contrôle des câbles, des normes assurantielles et des flux de données devient aussi décisif que celui des détroits. Cette lecture rejoint une intuition que le stratégiste Hervé Coutau-Bégarie formulait dès 2007 : la mer compte désormais de multiples centres de décision qui échappent au contrôle d’un seul État, au point que la surveillance des flux devient l’enjeu central de la puissance navale.

Dans ce cadre, les îles apparaissent comme des nœuds de puissance. Elles concentrent des fonctions de transit, de surveillance, d’avitaillement, de projection et, parfois, de régénération des forces. Leur valeur ne tient pas seulement à leur surface, mais à leur capacité à moduler les flux qui les traversent ou les contournent. Cette modulation s’exerce selon trois mécanismes qu’il importe de distinguer, car ils n’appellent pas les mêmes réponses. Le premier est l’arme délibérée : la décision d’instrumentaliser une dépendance, tel le sabotage ciblé d’un câble. Le deuxième est l’exploitation d’opportunité : l’usage d’une fragilité révélée par une crise non programmée, telle la flambée des primes d’assurance. Le troisième est la cascade non intentionnelle : la propagation d’un choc à travers des chaînes que nul n’a conçues pour l’absorber. À ces trois mécanismes s’ajoute une régularité transversale : contrôler un flux suppose d’abord de le voir. Le nœud qui capte la donnée – station d’atterrissage, capteur acoustique, registre assurantiel – est aussi un nœud de renseignement, et la visibilité devient une condition de la puissance autant qu’un effet de son exercice.

L’hypothèse défendue se formule en trois temps. Premièrement, les positions insulaires de l’Atlantique constituent le théâtre d’une compétition dont la séquence Panama-Groenland-Ormuz de 2025-2026 a révélé l’intensité. Deuxièmement, ce qui s’est observé en mer de Chine méridionale – l’acquisition discrète d’un espace maritime par capillarité économique, scientifique et logistique – peut constituer un précédent transposable dans l’Atlantique, en particulier dans son arc austral. Troisièmement, la doctrine insulaire ne peut se contenter de penser les îles comme points d’appui de surface : elle doit articuler trois dimensions – maîtrise des routes de surface, contrôle des espaces aériens, investissement des profondeurs sous-marines – dans une logique de déni d’accès qui rompt avec la conception purement projective héritée de la guerre froide. Cette triple articulation, qui suppose d’intégrer des acteurs privés désormais centraux, constitue l’enjeu doctrinal majeur que les puissances atlantiques européennes (France, Royaume-Uni, Portugal, Espagne) doivent désormais penser.

Les archipels connectés : l’infrastructure critique et l’immatériel

L’archipel réticulaire : la guerre invisible des fonds marins

Plus de 99 % du trafic Internet international transite par des câbles sous-marins, ce qui fait de leurs points d’atterrissage des infrastructures critiques. Les stations qui les accueillent organisent la continuité des flux de données et deviennent, en période de tension, des cibles de choix pour les stratégies de coercition hybride. Aux fonctions traditionnelles des positions insulaires (relais, bases avancées, zones-refuges) s’ajoute désormais la maîtrise des espaces profonds. Les fonds marins, longtemps espace de transit passif, sont devenus un théâtre stratégique à part entière, comme l’ont révélé les sabotages de Nord Stream en septembre 2022, les sectionnements répétés de câbles en Baltique entre 2023 et 2025, puis ceux de la mer Rouge en 2024 et 2025. Les positions insulaires offrent ici un avantage structurel : elles permettent de combiner surveillance acoustique sous-marine, capteurs distribués sur le plateau continental, contrôle des accès aériens et de surface et, le cas échéant, moyens de neutralisation.

La topographie de ces câbles est profondément insulaire. Les Açores sont un point de passage obligé des axes transatlantiques nord ; les Canaries jouent un rôle analogue sur les routes vers l’Afrique occidentale et l’Amérique du Sud ; le Cap-Vert se positionne au croisement des axes vers l’Afrique subsaharienne. Depuis 2015, la Chine a engagé un programme d’investissement massif dans les câbles atlantiques, notamment via HMN Technologies (ex-Huawei Marine). Les gouvernements occidentaux ont reconnu que cette présence ne relevait pas seulement d’une logique commerciale, mais d’une acquisition de puissance structurelle : le contrôle des standards, des équipements et des points d’atterrissage permet d’agir sur la circulation même des flux. L’Union européenne a réagi par plusieurs initiatives convergentes, dont le projet Resilience, destiné à accroître les redondances transatlantiques à l’horizon 2030 ainsi qu’un programme de détection acoustique des intrusions sous-marines.

Les Açores et les verrous méridiens : l’exercice de la souveraineté de fait

Les Açores offrent l’illustration la plus nette de cette polyvalence. Situées à mi-distance entre l’Europe et l’Amérique du Nord, ces neuf îles portugaises cumulent fonction de passage, fonction logistique et fonction stratégique. La base de Lajes a servi de plateforme de projection à de nombreuses opérations américaines depuis 1943. Le statut des Açores illustre ce que le professeur américain de Relations internationales Stephen D. Krasner appelle « l’hypocrisie organisée » : le Portugal en est souverain de droit ; les États-Unis y exercent une puissance de fait via Lajes. La Chine a tenté d’y acquérir des positions économiques lors des négociations de 2013-2015 sur la privatisation d’actifs portugais ; l’Otan y revendique des droits d’accès collectifs. La réduction progressive de la présence américaine à Lajes pose un problème que le réalisme structurel éclaire : dans un système anarchique, un vide de puissance est toujours comblé. Il suffirait à Pékin ou Moscou d’acquérir des positions dans les infrastructures portuaires, les télécommunications ou les câbles pour transformer une puissance économique en levier géopolitique.

Le Cap-Vert et les Canaries prolongent cette logique vers le sud. Le Cap-Vert, au croisement des routes reliant l’Europe, l’Afrique et les Amériques, a signé des accords de coopération maritime avec le Portugal, les États-Unis et la Chine, jouant sur les trois registres sans se lier les mains – illustration de la latitude stratégique que confère une position nodale à un État dépourvu de puissance militaire conventionnelle. Les Canaries espagnoles constituent un point d’appui de l’Otan sur le flanc sud-ouest ; plusieurs câbles reliant l’Europe à l’Afrique subsaharienne, dont le 2Africa de Meta, y prévoient des stations d’atterrissage et l’archipel sert de base arrière pour la surveillance du flanc ouest-africain.

Les quatre théâtres de la friction insulaire

Le GIUK et le Groenland : les sentinelles de l’Atlantique nord

Le passage Groenland-Islande-Royaume-Uni (GIUK – Greenland, Iceland, United Kingdom) constitue l’un des points nodaux les plus évidents de la stratégie atlantique. Pendant la guerre froide, ce goulet était la principale barrière aux sorties des sous-marins soviétiques ; le réseau Sound Surveillance System SOSUS et les patrouilles anti-sous-marines formaient un dispositif intégré. La fin de la guerre froide avait conduit à son allègement. Depuis 2022, l’invasion russe de l’Ukraine a replacé le GIUK au centre de la planification alliée, la Russie devant compter davantage sur ses forces sous-marines de Kola. L’Islande, pourtant dépourvue de forces armées, y redevient une pièce maîtresse de la surveillance.

Les déclarations du président Trump sur le Groenland en 2025, proposant d’acquérir ou d’annexer l’île, ne se comprennent qu’à la lumière de deux nécessités convergentes. La première relève de l’alerte avancée : depuis 1960, la base de Thulé, renommée Pituffik Space Base en 2023 et placée sous le commandement de la Space Force, opère un radar d’alerte avancée. La trajectoire la plus directe d’un missile intercontinental russe vers le continent américain étant transpolaire, le Groenland est le point d’observation naturel de l’alerte nord-américaine. Le programme Golden Dome de défense antimissile, institué en janvier 2025, confère à cette fonction une centralité renouvelée : tout dispositif d’interception suppose une détection précoce que les radars du Groenland sont les mieux positionnés pour assurer. La seconde nécessité relève des terres rares : le Groenland recèle des gisements de néodyme, praséodyme, dysprosium et terbium, indispensables aux aimants permanents des moteurs de précision et des systèmes de guidage. La dépendance occidentale à la chaîne chinoise, qui contrôle environ 70 % du raffinage mondial, constitue une vulnérabilité que ces gisements offrent d’atténuer. La conjonction de ces deux nécessités enrichit la lecture mahanienne d’une composante verticale (le ciel et la profondeur) que la pensée traditionnelle n’avait pas thématisée. Les îles Féroé, où des intérêts chinois ont tenté de s’implanter dans les télécommunications, constituent le second nœud silencieux du dispositif.

La Baltique : un « lac otanien » sous surveillance

La Baltique offre une configuration différente mais tout aussi décisive. Ses îles (Gotland et Öland, Bornholm, Saaremaa et Hiiumaa, l’archipel d’Aland) constituent autant de positions clés dans une mer semi-fermée. Les adhésions finlandaise et suédoise à l’Alliance atlantique, respectivement en 2023 et 2024 l’ont transformée en espace quasi intégralement couvert par l’Otan. Gotland illustre la revalorisation récente des positions insulaires : abandonnée comme garnison dans les années 2000, elle a été réinvestie dès 2016 après que des analyses ont établi qu’une puissance qui la maîtriserait pourrait interdire l’accès à une large portion de la Baltique centrale. Un exercice otanien de 2024 a simulé sa saisie par une force hybride russe dans les premières soixante-douze heures d’un conflit : sa reconquête aurait exigé un engagement amphibie majeur, confirmant que la valeur d’une position insulaire réside moins dans sa surface que dans le coût de sa perte. Les sabotages de Nord Stream, puis les incidents touchant le Balticconnector en octobre 2023 et les câbles Estlink 2 et C-Lion 1 fin 2024, ont fait de la Baltique un laboratoire de la guerre hybride sous-marine : les réseaux enfouis sont les cibles les plus efficaces parce qu’indispensables et difficiles à défendre.

La Méditerranée : du carrefour braudelien aux empires numériques

La mer Méditerranée constitue un troisième théâtre insulaire majeur, que l’historien Fernand Braudel avait analysé comme un espace de permanence structurelle : les mêmes goulets, les mêmes positions qui structuraient la stratégie romaine ou ottomane conditionnent les rivalités contemporaines. Chypre incarne le plus nettement le chevauchement des logiques de souveraineté. Membre de l’Union européenne (UE) mais pas de l’Otan, elle accueille des bases souveraines britanniques (Akrotiri et Dhekelia) servant de plateformes de renseignement. Sa souveraineté formelle est entamée par la présence britannique, la partition de facto de 1974, les intérêts énergétiques qui se disputent sa ZEE – où Nicosie, Ankara, Jérusalem, Le Caire et Athènes s’affrontent sur les gisements gaziers – et les câbles numériques qui traversent ses eaux. Quatre couches de puissance coexistent dans un même espace souverain. La compétition pour les infrastructures numériques s’y double d’une compétition portuaire : le rachat du Pirée par COSCO en 2016 a montré que la puissance structurelle chinoise en Méditerranée passait non par des porte-avions, mais par des investissements portuaires modifiant la structure des flux commerciaux européens. Comme le souligne l’amiral Pascal Ausseur, directeur de la Fondation pour la maîtrise des enjeux stratégiques (FMES), la Méditerranée est redevenue un espace de rivalité où les acteurs jouent du rapport de force et où l’Europe, atone, risque de devenir une proie facile.

L’Atlantique sud voilé : l’émergence de l’arc austral

L’analyse stratégique européenne tend à traiter l’Atlantique sud comme un espace secondaire. Pourtant, le cap de Bonne-Espérance est redevenu une route commerciale majeure depuis que les attaques des Houtis en mer Rouge ont rendu le canal de Suez partiellement impraticable. L’Atlantique sud redevient ce qu’il a été dans la longue durée : le segment obligé des flux entre l’Asie et l’Europe quand les raccourcis sont fermés. Les îles Malouines en constituent la pièce la plus visible. Territoire britannique disputé par l’Argentine, l’archipel fut le théâtre de la guerre de 1982, premier conflit conventionnel entre puissances occidentales depuis 1945. Leur ZEE couvre plus d’un million de kilomètres carrés et leur position en fait le point d’appui naturel pour toute projection vers l’Antarctique – enjeu qui redevient central à mesure que les puissances émergentes y développent leur présence, notamment à l’approche de 2048, date à partir de laquelle pourra être demandée une conférence de réexamen du protocole de Madrid relatif à la protection de l’environnement en Antarctique. La base de Mount Pleasant abrite l’un des principaux points d’ancrage militaires occidentaux de l’Atlantique austral.

Les îles brésiliennes incarnent une approche complémentaire. Le Brésil développe depuis les années 2010 une doctrine d’« Amazonie bleue » qui intègre Fernando de Noronha, Trindade et Saint-Pierre-et-Saint-Paul comme actifs stratégiques : un État qui dispose d’îles dispersées possède, par le seul jeu du droit de la mer, une puissance structurelle que son budget militaire ne reflète pas. L’Atlantique sud devient ainsi un espace où la France (Guyane, terres australes), le Royaume-Uni (Malouines, Ascension, Sainte-Hélène) et le Brésil constituent un maillage de présences insulaires qui, articulées, pourraient former le socle d’une coopération trilatérale – dans un espace où la Chine développe discrètement ses positions via des accords de pêche avec l’Argentine et une présence scientifique croissante en Antarctique. La décennie en cours y ajoute une dimension africaine : une « Amazonie bleue africaine », articulant les ZEE des États riverains atlantiques africains et leurs positions insulaires (Cap-Vert, Bioko, Sao Tomé, Canaries, Madère), dont l’Initiative atlantique marocaine, formalisée en 2023 et élargie en 2025, dessine les premiers contours. Les ZEE cumulées de cet arc dépassent vingt millions de kilomètres carrés. La question qui se pose aux puissances européennes est celle de l’articulation : c’est dans l’Atlantique sud et non dans l’Atlantique nord déjà densément couvert, que se trouve leur marge de manœuvre la plus sous-exploitée.

Le cas panaméen condense ces dynamiques. Le 4 mars 2025, le conglomérat hongkongais CK Hutchison annonçait la cession à un consortium dirigé par BlackRock de quarante-trois ports répartis dans vingt-trois pays, dont une participation majoritaire dans les terminaux de Balboa et Cristobal qui contrôlent les deux extrémités du canal de Panama. La séquence illustre comment une fonction stratégique régalienne (le contrôle d’un point nodal du commerce mondial) peut s’opérer par acquisition financière privée plutôt que par intervention militaire ou traité. La résistance ultérieure du dispositif chinois, via les demandes de COSCO, montre que cette acquisition par fonds d’investissement n’est elle-même pas immunisée contre les contre-stratégies des puissances émergentes. Si les îles atlantiques constituent ainsi des nœuds de friction, leur valeur opérationnelle dépend désormais de la manière dont les acteurs en contrôlent, ou en perdent, les flux.

Du point d’appui à la zone de régénération : la nouvelle grammaire opérationnelle

Le « blocus assurantiel » : la neutralisation invisible des lignes logistiques

Une vulnérabilité reste trop peu thématisée : la dimension assurantielle. La crise du détroit d’Ormuz du printemps 2026 a démontré qu’une position stratégique peut être privée de sa fonction logistique non par fermeture militaire ou juridique, mais par la seule modulation des primes d’assurance maritime. Les primes de risque de guerre pour le transit d’Ormuz, traditionnellement de l’ordre de 0,2 % de la valeur de la coque, ont atteint plusieurs pourcents, soit plusieurs millions de dollars par transit. Ce phénomène, que nous proposons de nommer « blocus assurantiel » dans le cadre du programme rhéopolitique de l’Observatoire géopolitique des mondes marins, appelle un complément doctrinal : une île qui héberge des installations critiques mais ne peut plus être desservie par des navires assurables perd l’essentiel de sa valeur opérationnelle. La résilience ne dépend donc plus seulement de la présence d’infrastructures, mais des conditions économiques et juridiques qui permettent de les alimenter.

La dialectique de la base avancée et de la zone-refuge à l’ère des drones

La base avancée n’est plus seulement un point de carénage et d’avitaillement : c’est un nœud de commandement, de renseignement, de cyberdéfense et de projection de drones. La guerre en Ukraine a montré que les essaims de drones autonomes transforment la guerre navale et que ces drones ont besoin de plateformes fixes pour leur rechargement ainsi que leur guidage. Les îles offrent ici des avantages spécifiques : leur géographie réduit les axes d’accès et permet d’installer des équipements de détection et de commandement. L’intégration de l’intelligence artificielle dans les systèmes navals décuple cette valeur, en permettant de constituer un « kill web » distribué – un réseau de capteurs, de processeurs et d’effecteurs ancré dans des positions fixes que la mobilité navale seule ne peut fournir. La fonction de zone-refuge est tout aussi importante : une force engagée dans un environnement contesté doit pouvoir se reconstituer sans revenir aux bases métropolitaines. Les Açores, les Malouines, l’île de l’Ascension ou Sainte-Hélène peuvent être comprises comme des espaces de régénération. Cette logique implique une autonomie industrielle minimale, que la dépendance aux métaux rares et aux semi-conducteurs fragilise.

La guerre des signaux faibles : de la veille à l’anticipation

Le miroir de la mer de Chine : détecter la capillarité d’emprise

L’évolution de la conflictualité maritime impose de dépasser la réaction aux crises pour une doctrine de la veille stratégique. La lucidité requise se déploie sur deux temporalités. La première est celle du présent : voir ce qui circule, identifier les acteurs, suivre les navires qui éteignent leur identification, car ce qui échappe au regard échappe au contrôle. La seconde est celle de l’anticipation : développer des outils permettant de discerner les ruptures avant qu’elles ne se déclenchent, par une démarche prospective distincte de la simple prévision. Le précédent de la mer de Chine méridionale, où la République populaire de Chine a transformé des îlots contestés des Spratleys en bases militaires permanentes, rendant inopérante la sentence arbitrale de La Haye de 2016, offre une grille d’analyse pour l’Atlantique. Il s’agit de détecter le moment où une présence civile, académique ou scientifique se mue par paliers en capacité de déni d’accès. Ce processus, que l’on peut nommer capillarité d’emprise, désigne l’acquisition d’une position stratégique non par la conquête ou le traité, mais par l’accumulation de présences apparemment bénignes – un port commercial, un campus, un accord de pêche, un câble, une station de recherche – dont chacune, prise isolément, ne déclenche aucune qualification de menace, mais dont la somme finit par constituer une emprise. Le terme décrit un mécanisme observable, non une intention présumée : tout l’enjeu de la veille est de repérer le seuil à partir duquel l’infusion économique bascule en dépendance stratégique.

Le laboratoire du Cap-Vert et du golfe de Guinée

L’archipel du Cap-Vert fait figure de laboratoire de cette compétition. L’investissement chinois dans le campus de l’université du Cap-Vert, financé par Pékin et achevé en 2021, abritant l’Institut Confucius, prépare une intégration normative des futures élites maritimes ; la réponse américaine se manifeste par la construction d’une nouvelle ambassade à Praia, signalant la volonté de sanctuariser ce point de passage comme hub de renseignement. Plus au sud, dans le golfe de Guinée, le port en eau profonde de Bata (Guinée équatoriale), modernisé par des entreprises d’État chinoises, représente pour les stratèges de l’Otan et de l’Africom un point de rupture potentiel : la première infrastructure susceptible de se muer en base de soutien logistique permanent sur la façade atlantique africaine. Ces deux cas illustrent deux canaux distincts d’une même capillarité d’emprise : l’un par les esprits, en formant les futures élites ; l’autre par le béton, en posant des infrastructures duales. L’Atlantique africain les cumule, ce qui en fait le terrain le plus exposé à ce mécanisme – et celui que la doctrine européenne surveille le moins.

La triade des signaux : infrastructures duales, acoustiques et dépendance normative

Trois ordres de signaux appellent une surveillance systématique. D’abord, l’hybridité des infrastructures et le modèle dual : ports en eau profonde et zones économiques spéciales financés par des capitaux extrarégionaux permettent une pré-intégration logistique facilitant une projection militaire ultérieure. Ensuite, l’opacité des campagnes océanographiques : la multiplication de missions de recherche « civile » dotées de capteurs acoustiques avancés doit être interprétée comme une préparation de l’espace de bataille – cartographier les zones de silence acoustique autour des Açores ou du Cap-Vert est le préalable à la navigation furtive de sous-marins ou à la surveillance des câbles. Enfin, la capillarité normative et numérique : l’offre de partenariats en cybersécurité crée une dépendance structurelle, l’acteur tiers s’assurant un droit de regard sur la viscosité rhéopolitique de l’archipel.

Conclusion : pour une doctrine insulaire atlantique à trois dimensions

Les îles de l’Atlantique ne sont pas des accidents géographiques secondaires : elles en constituent les vertèbres. Chacune des grilles mobilisées (réalisme structurel, puissance structurelle, hypocrisie de la souveraineté, compétition pour les infrastructures numériques) révèle une dimension de la même réalité : les îles atlantiques sont des nœuds dans les structures de la puissance mondiale et leur contrôle conditionne la capacité des acteurs qui les détiennent à façonner les règles du jeu pour tous les autres.

À ces enjeux s’ajoute une dimension que la doctrine étatique reconnaît mal : la privatisation du pouvoir de modulation des flux. Les assureurs et réassureurs du marché londonien peuvent rendre le franchissement d’un détroit économiquement prohibitif en renchérissant ou en retirant la couverture du risque de guerre ; les opérateurs portuaires comme DP World, China Merchants ou CMA CGM déterminent les hubs selon des logiques commerciales qui échappent aux États riverains ; les plateformes de données maritimes constituent une « police privée des flux » indispensable à toute politique publique de surveillance. Toute stratégie insulaire atlantique mature doit désormais intégrer ces acteurs privés non comme prestataires neutres, mais comme plateformes de puissance structurelle dont la logique propre conditionne la liberté d’action des États.

La thèse défendue dans cet article – l’articulation entre maîtrise de la surface, contrôle de l’espace aérien et investissement des profondeurs comme triade fondatrice d’une doctrine insulaire atlantique – n’est pas une simple actualisation de la pensée mahanienne. Elle constitue le cadre minimum dans lequel toute stratégie française et européenne devra se penser, sous peine de constater dans dix ans des faits accomplis comparables à ceux qu’aucune puissance n’a su prévenir en mer de Chine méridionale.

Références bibliographiques

Waltz Kenneth, Theory of International Politics, Addison-Wesley, 1979.
Mearsheimer John, The Tragedy of Great Power Politics, W. W. Norton, 2001.
Strange Susan, States and Markets, Pinter, 1988.
Strange Susan, The Retreat of the State, Cambridge University Press, 1996.
Krasner Stephen D., Sovereignty: Organized Hypocrisy, Princeton University Press, 1999.
Bradford Anu, Digital Empires, Oxford University Press, 2023.
Farrell Henry et Newman Abraham, Underground Empire, Henry Holt, 2023.
RAND Corporation, Vulnerabilities of Undersea Cables in the Atlantic, 2024.
Organisation du traité de l’Atlantique nord (Otan), « Protecting Undersea Cables », 2023.
Till Geoffrey, Seapower: A Guide for the Twenty-First Century, Routledge, 2018.
CSIS, China’s Arctic Ambitions, 2023 (https://features.csis.org/hiddenreach/china-polar-research-facility/).
Braudel Fernand, La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II, Armand Colin, 1949.
Freedman Lawrence, The Official History of the Falklands Campaign, Routledge, 2005.
Lasserre Frédéric (dir.), The Geopolitics of Maritime Boundaries and Ocean Resources, Palgrave Macmillan, 2020.
Wiesebron Marianne (dir.), Blue Amazon, FGV, 2013.
IISS, Strategic Survey 2024 (www.iiss.org/).
UNCTAD, Review of Maritime Transport 2024, 2024 (https://unctad.org/).
Mahan Alfred Thayer, The Influence of Sea Power Upon History, Little, Brown and Company, 1890.
Lavernhe Thibault, Le cinquième âge du combat naval, Économica, 2022.
Coutau-Bégarie Hervé, L’océan globalisé. Géopolitique des mers au XXIe siècle, Économica, 2007.
Ausseur Pascal, « Les enjeux de sécurité en Méditerranée : l’orage approche », RDN, n° 844, novembre 2021, p. 115-118 (https://www.defnat.com/e-RDN/vue-article.php?carticle=22733).

Partagez...

  • Accéder aux tribunes

Été 2026
n° 892

Quand la Chine dépasse le monde

Je participe au débat stratégique


À vos claviers,
réagissez au dossier du mois

 

Actualités

18-08-2026

Promulgation de l’actualisation de la LPM 2024-2030

17-08-2026

Accident aérien d’un Cirrus SR-20 de l’armée de l’Air et de l’Espace

13-08-2026

Hommage à Olivier Lebas

04-08-2026

Le ministère des Armées engage une nouvelle étape majeure dans le renouvellement de la capacité française de guerre des mines

31-07-2026

HYNAERO et LATECOERE s’associent pour le développement du programme Fregate-F100

Adhérez au CEDN

et bénéficiez d'un statut privilégié et d'avantages exclusifs (invitations...)

Anciens numéros

Accéder aux sommaires des revues de 1939 à aujourd’hui

Agenda

Colloques, manifestations, expositions...

Liens utiles

Institutions, ministères, médias...

Lettre d'infos

Boutique

  • Abonnements
  • Crédits articles
  • Points de vente
  • CGV
  • Politique de confidentialité / Mentions légales

e-RDN

  • Tribune
  • e-Recensions
  • Cahiers de la RDN
  • Florilège historique
  • Repères

Informations

La Revue Défense Nationale est éditée par le Comité d’études de défense nationale (association loi de 1901)

Directeur de la publication : Luc de Rancourt

Adresse géographique : École militaire,
1 place Joffre, Paris VII

Nous contacter

Tél. : 01 44 42 31 90

Email : contact@defnat.com

Adresse : BP 8607, 75325 Paris cedex 07

Publicité : 01 44 42 31 91

Copyright © Bialec Tous droits réservés.