À l'occasion des 70 ans de l'indépendance du Maroc, l'ambassadeur Eugène Berg, dans son traditionnel Parmi les livres revient sur les dernières publications concernant le royaume du Maroc, en analysant ces ouvrages d'histoire et d'actualité.
Parmi les livres – Le Maroc célèbre les 70 ans de son indépendance (T 1859)
Among the Books —Morocco celebrates the 70th anniversary of independence.
To mark the 70th anniversary of Morocco's independence, Ambassador Eugène Berg revisits recent publications concerning the Kingdom of Morocco in his customary "Among the Books" column, analyzing these works on history and current affairs.
La célébration du 70e anniversaire de l’indépendance du Maroc, la venue en France du roi Mohammed VI pour une visite d’État comptent parmi les thèmes de cette série d’ouvrages sur ce pays auquel nous sommes liés par un riche passé et surtout des promesses d’avenir. Certains auteurs regrettent la lenteur des évolutions politiques et sociales intervenues dans ce pays peu distant et proche ami de la France. Oubliant peut-être que, contrairement à bien des empires, celui du Maroc a subsisté même s’il a changé de forme depuis le temps qu’Idriss Ier, contemporain de Charlemagne, a fondé Fès. Quatre dynasties se sont ainsi succédé sur le trône, comme si les descendants de Louis XIV gouvernaient toujours la France.
Fort de ce passé et de son ancrage religieux ainsi que culturel, le Royaume du Maroc, qui vient de surclasser l’Afrique du Sud comme le pays le plus industrialisé d’Afrique et, selon l’étude RepCore Nations 2026, devance tous les pays africains et arabes évalués, porté par l’amélioration de son image technologique ainsi que par ses performances sportives internationales, se tourne résolument vers l’avenir. Il accueillera la Coupe du monde de football en 2030 avec le Portugal et l’Espagne. Il devrait aussi, avec sa voisine du Nord, lancer la construction du tunnel de Gibraltar. Ce tunnel fera du Maroc le lien privilégié pour la coopération entre l’Europe et le continent africain.
Le Maroc, faux protectorat, vraie colonie, Fragments d’histoire, 1904-1956
Contrairement à l’Algérie, qui était constituée en département français, le royaume chérifien fut doté par le traité de Fès (1912) d’un protectorat censé le « protéger ». Cette fiction, dès le départ, ne correspondait pas à la réalité : l’une des clauses du traité stipulait bien que le Résident général « approuve et promulgue les décrets du sultan » (les dahirs). Selon l’historien Alain Ruscio, spécialiste des questions coloniales, la notion de régime juridique caractérisé par la protection qu’un État fort accorde à un État plus faible a été supplantée par un système de gouvernance directe. Ce système s’écarte considérablement du concept d’administration indirecte britannique en Inde, par exemple. Le Maroc connut, de fait, une situation coloniale.
En fait, l’intérêt que porta la IIIe République au Maroc remontait au milieu du XIXe siècle lorsque germa l’idée selon laquelle « notre France africaine débordera sur le Maroc et la Tunisie, pour ériger cet empire méditerranéen, qui sera certainement dans l’état futur du monde, la dernière ressource de notre grandeur » (1). Le parti colonial fonda plus tard, en 1904, un comité spécifique du Maroc au sein du Comité de l’Afrique française, animé par Eugène Étienne, sénateur, natif d’Oran. La suite est mieux connue, c’est grâce au jeu subtil de la diplomatie française que la France s’imposa, au détriment du Royaume-Uni, de l’Espagne et surtout de l’Allemagne, qui n’étaient guère disposées à lui laisser le champ libre. C’est à la fameuse conférence d’Algésiras (1906), en Espagne, que le sort du Maroc fut scellé sans que celui-ci soit consulté. Douze pays, dont les États-Unis et la Russie, y furent représentés, sorte de concert européen élargi, qui regroupait les principales puissances (chrétiennes) de l’époque.
Les généraux français et le Maroc : de la pacifiation à l’administration (1903-1955)
L’occupation française débuta, en fait, dès 1907 lorsque les troupes de Lyautey, venues d’Algérie, matèrent une révolte à Oujda, lieu qui deviendra mythique, ayant accueilli durant la guerre d’Algérie (1954-1962) une partie des dirigeants du Front de libération nationale (FLN). On se plongera avec intérêt sur l’ouvrage de l’historien Farid Bahri, spécialiste du Maghreb, sur les généraux qui ont tous subi l’ascendant de Lyautey ou se sont inspirés de sa méthode de gestion du territoire. En effet, la conquête du royaume chérifien sera moins coûteuse en hommes et en moyens financiers que celle de l’Algérie. Dans l’immédiat, la méthode Lyautey ne commence à connaître sa première application qu’à compter de 1913. Le général Lyautey, devenu premier commissaire Résident général du Protectorat français au Maroc, se débarrasse méthodiquement et doucettement des autres généraux. Le général de brigade Mangin a été le premier à subir le coup de balai lyautéen, après sa défaite cinglante à la bataille d’El Ksiba en juin 1913 face au chef de la résistance du Tadla Moha Ou Saïd Ou Rahhou. Dans la foulée suivront les généraux Moinier et Franchet d’Espèrey. Puis le commandement militaire au Maroc sous protectorat sera confectionné aux couleurs du nouveau Résident général. Lyautey n’aura de répit qu’au moment où lui échoira le pouvoir politique et militaire. Il peut dorénavant régner sur le Maroc et surtout tracer la route aux autres généraux. En attendant, il propose son cabinet militaire à ses fidèles d’Aïn Sefra : les généraux Poeymirau et Delmas. De 1903 à 1913, dix ans de placidité et de flegmatisme ont bien été payants pour Lyautey. Son style triomphera sur l’approche des généraux algériens. Désormais, le généralat au Maroc s’inspirera de la méthode Lyautey et cela jusqu’à la guerre du Rif. Elle fera, de Noguès à Juin, de nombreux généraux-administrateurs et même deux Résidents généraux. De la pacification à l’administration, c’est bien un général, Hubert Lyautey, qui donne au Maroc moderne sa couleur contemporaine.
En dépit de cela, la mainmise de la France fut loin d’être pacifique, le massacre de Casablanca (1 500 victimes, selon Jaurès) doit figurer comme l’un des plus grands bains de sang de la colonisation française. Seul le député socialiste tonna contre le guêpier marocain, en avançant des arguments qui mirent du temps à pénétrer les consciences. Il mettait en avant le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, dénonçait les violences et refusait déjà le « choc des civilisations ». Sa phrase écrite dans L’Humanité, en 1912, apparaît prémonitoire : « Que voulez-vous que fasse l’islam quand il se sent de toutes parts pressé et menacé ». L’horloge s’emballa : crise franco-allemande d’Agadir (1911), traité du protectorat du 30 mars 1912, abdication de Moulay Hafid le 13 août 1912 et accession de Moulay Youssef (père du futur Mohammed V). Tout ne fut pas réglé comme du papier à musique : des protestations populaires éclatèrent. De 1921 à 1926, ce fut la terrible guerre du Rif, bien oubliée de nos jours, qui opposa le corps expéditionnaire franco-espagnol (120 000 combattants, 400 000 supplétifs) aux 75 000 hommes d’Abd El-Krim, qui ne disposait que de 30 000 fusils. Première guerre chimique contre un peuple qui se solda par la mort de 100 000 Rifains, le corps expéditionnaire français perdant 12 000 hommes, dont une majorité d’auxiliaires (9 000). Abd el-Krim devint une légende, exilé à Madagascar, il s’évada lors d’un transfert à Port-Saïd, passant à l’état d’une figure tutélaire de bien des mouvements de libération nationale. Souvenir amer : dans Le Grand Jeu (été 1928), le jeune écrivain Roger Vailland écrit : « Il est probable que les peuples des colonies massacreront un jour colons, soldats, et missionnaires et viendront à leur tour “opprimer” l’Europe ».
Casablanca, 1930 : naissance des bidonvilles, sécheresses, catastrophe démographique, la famine, compagne des mauvais jours, les années précédant la Seconde Guerre mondiale ne furent pas toutes roses. C’est lors de la conférence de Casablanca-Anfa, en janvier 1943, qu’une sorte d’alliance avec les États-Unis et le Canada se noua ; elle se consolida durant la guerre froide avec l’établissement de bases américaines. Elle persiste jusqu’à nos jours, avec des manœuvres militaires régulières. L’anticolonialisme foncier de Roosevelt y fit du sien. En 1947, Sidi Mohammed Ben Youssef, encore sultan, prononça à Tanger où il se rendait pour la première fois son discours fondateur, ne faisant aucune référence à la France. Le parti colonial, dirigé par le maréchal Juin et Georges Bidault, le quasi inamovible ministre des Affaires étrangères, en s’appuyant sur le Glaoui, réussit à déposer le sultan en août 1953. Une solution qui n’avait pourtant pas l’aval du président de la République, Vincent Auriol. « Nous avons vingt ans de tranquillité devant nous ! », s’écria Philippe Boniface. D’août 1953 à novembre 1955, alors que la guerre d’Algérie venait d’éclater ; l’ordre ne régnait pas partout. Le sultan, qui avait été exilé en Corse puis à Madagascar, arriva à Nice le 28 octobre 1955. Le 5 novembre, le Conseil des ministres présidé par Edgar Faure adoptait le texte d’une déclaration commune qui fut signée le lendemain à La Celle-Saint-Cloud entre Antoine Pinay et le sultan du Maroc. Elle stipulait que le Maroc passerait d’État démocratique à une monarchie constitutionnelle, devenant un État indépendant uni à la France par des liens permanents d’une interdépendance librement consentie.
Avec le recul, cette fameuse formule, l’indépendance dans l’interdépendance était surtout destinée à rassurer les uns et les autres, et ne s’avéra pas viable. Cependant, on peut dire qu’en dépit des péripéties dont les deux partenaires ne furent pas indemnes, l’amitié et la coopération entre eux ont remarquablement traversé le temps.
Les élites du Royaume - Enquête sur l’organisation du pouvoir au Maroc
Dans cette nouvelle édition mise à jour (la première date de 1997), Ali Benhaddou, sociologue marocain, passe au crible les différentes strates qui constituent traditionnellement les élites marocaines qu’il décompose en trois catégories.
Les chorfas se revendiquent d’une ascendance du Prophète, par sa fille Fatima et son gendre Ali. Appartenant à la plus pure noblesse musulmane, ils possèdent la baraka, domaine de la foi authentique, et font de cette vertu l’objet d’une crainte révérencielle. Crainte ou respect, la nuance est de taille. Combien sont-ils, débordent-ils de la famille royale élargie ? Ils jouissaient d’une grande liberté, mais l’usage leur interdisait l’exercice de la plupart des fonctions politiques ou administratives. On distingue deux catégories de chorfas : les Alaouites, qui depuis 1668 se rattachent à la dynastie régnante, et les Idrissides, qui descendent de la première dynastie marocaine.
Les oulémas, à cause du double caractère de leur institution, morale et intellectuelle, incarnent les pouvoirs de la science religieuse et de la science profane. Leur pouvoir est héréditaire. Les El-Fassi, par exemple, apparurent au XVIIe siècle dans le bastion de la culture islamique à Fès. Le plus célèbre d’entre eux, Allal El-Fassi (1910-1974), théologien réformiste, philosophe, homme politique, cofondateur du Parti national de l’Istiqlal, devint le héros national de la lutte contre le colonialisme et pour l’indépendance.
Les marchands, enfin, détiennent le pouvoir exclusif de l’argent. Tous se réclament d’une autorité supérieure aux hommes et extérieure à la société, formule bien catégorique qui gagnait à être nuancée, car l’évolution de la société marocaine a bien changé au cours du quart de siècle du règne de Mohammed VI. Cela implique une permanence ainsi qu’une hérédité d’inégalités sociales fondées sur le pouvoir, le prestige ou une combinaison des deux. À la veille de l’indépendance, les marchands formaient une véritable aristocratie. C’est à eux qu’Hassan II fit appel pour introduire une meilleure rationalisation dans la gestion des affaires économiques et administratives, un mouvement qui n’a fait que s’accélérer par la suite. Aujourd’hui les dynasties bourgeoises, dont l’auteur fournit les principaux noms, règnent presque exclusivement sur les grands appareils économiques, bureaucratiques et politiques, ce qui rapproche notablement le Maroc des monarchies nordiques ou du Royaume-Uni.
Ainsi, deux cultures du pouvoir s’opposent. L’une est branchée sur l’État, l’autre sur la famille. D’un côté, les héritiers de la fonction publique ; de l’autre, les bénéficiaires du commerce et de l’industrie. Toutefois, comme partout ailleurs, les stratégies familiales, les alliances politiques ou idéologiques, les origines provinciales ont conduit à des partages de rentes, de situations, de rangs. Les effets de la mondialisation, l’ouverture du Maroc sur l’extérieur, les investissements étrangers ont rebattu les cartes. Pendant que les clans familiaux s’emparent, au nom du legs, des positions vraiment influentes, les technocrates marchent à pas certain vers le pouvoir. Il n’y a rien de surprenant à ce que les écoles des Ponts et Chaussées, Mines, Polytechnique, Centrale et Génie atomique comptent pour 44 % des technocrates, tandis que les Institut d’études politiques (IEP) et École des hautes études commerciales (HEC) en représentent 36 %, les facultés de médecine et l’ingénierie agricole, 20 %. En outre, 89 % des patrons des plus grandes sociétés marocaines viennent de la fonction publique : 25 % d’entre eux étaient ministres, directeurs de cabinet, ambassadeurs, gouverneurs de province ou Wali, membres supérieurs des Forces armées royales.
Le roman d’un roi. Enquête sur Mohammed VI
Au cours de l’été 2025, Christophe Ayad et Frédéric Bobin ont publié une série de six articles dans Le Monde. Ils ont suscité des réactions au sein du royaume chérifien en raison de leur tendance à mettre en évidence les aspects sombres du roi Mohammed et à peindre un portrait d’un monarque souvent absent et parfois distant, qui n’aurait pas répondu aux attentes. En effet, ce livre bien informé, s’attache beaucoup plus à dresser le portrait d’un homme plutôt que présenter un bilan complet et objectif de son œuvre qui, elle, s’avère positive. En succédant à son père qui n’avait pas trop de considération pour lui, le jeune roi de trente-six ans a essayé de solder les « années de plomb » qui avaient marqué le Maroc de 1961 à 1999. Il a donné un nouveau souffle à la politique en laissant la bride aux partis qui se sont enchaînés au pouvoir. Il a résisté aux printemps arabes en faisant adopter en 2011 une nouvelle Constitution qui supprimait la formule de l’article de la Constitution de 1962 stipulant que la personne du roi est « inviolable et sacrée ». Le pays a été doté de l’unique ligne de TGV d’Afrique (Tanger-Casablanca), des autoroutes ont désenclavé le pays, l’électrification rurale a atteint les 99 % et l’accès à l’eau potable généralisé. À cela il faut ajouter l’émergence d’une classe moyenne et la remarquable gestion de la période de la pandémie de Covid-19.
Ce texte constitutionnel reconnaît par ailleurs l’importance de l’affluent hébraïque dans l’histoire du Maroc, disposition unique parmi les pays arabes et musulmans. Le lien avec Israël, qui remonte au règne de Hassan II, est unique. La communauté juive au Maroc est évaluée à 800 000 personnes par Israël et à 472 000 par le Maroc (2). Il s’est attelé à la réforme du code de la famille – le Moudawana –, en abandonnant la formule selon laquelle le mari est le « chef du foyer », a élevé l’âge minimum du mariage à 18 ans et facilité la procédure du divorce. Certes, il aurait pu aller plus loin, jugent les auteurs qui, peut-être, n’apprécient pas à sa juste valeur le conservatisme religieux d’une bonne part de la société marocaine et des juges. En fait, c’est à partir des attentats commis à Casablanca en 2003, causant trente-trois victimes que le régime s’est durci. L’État s’est montré plus sévère et répressif, selon les auteurs, mais n’était-ce pas le prix à payer pour assurer ordre, stabilité et sécurité ? Autant d’éléments indispensables pour attirer les investissements étrangers. Doit-on d’ailleurs comparer le Maroc à ses voisins du Maghreb ? Mohammed VI s’en est pris aux islamistes qu’il a poursuivis de sa vindicte, en renforçant l’enseignement du français (alors que son voisin algérien ne cesse de le réduire), en normalisant les relations avec Israël dans le cadre des Accords d’Abraham (2020) inaugurant une période d’étroite coopération militaire, l’État hébreu ayant devancé la France comme deuxième fournisseur d’armes après les États-Unis.
Sur le plan extérieur, l’œuvre de Mohammed VI s’est avérée des plus méritoires. Connu sous le nom de l’Africain, il a réintégré l’Union africaine en 2017. Puis il a lancé une politique continentale qui repose sur de multiples piliers, tels que la fourniture d’engrais de l’Office chérifien des phosphates (OCP), le réseau bancaire, Royal Air Maroc, ainsi que la formation des oulémas africains par la Fondation qui porte son nom. Il s’est attelé avec opiniâtreté au dossier du Sahara occidental, appelé Sahara marocain ou « Territoires du sud », ce qui a abouti à l’adoption par le Conseil de sécurité des Nations unies d’une résolution faisant de son plan d’autonomie datant de 2007 l’unique base de règlement de cette épineuse question qui l’oppose vivement à son voisin algérien depuis plus d’un demi-siècle.
Le Maroc en Afrique. Un destin commun et un avenir partagé, paix, sécurité et développement
Le géopolitologue Othman Sqalli Houssaini décrit dans son ouvrage la manière dont le Maroc intervient dans des domaines stratégiques majeurs, dont la sécurité et la stabilité régionales, la coopération économique, l’action diplomatique, le dialogue spirituel et interreligieux, la consolidation des relations historiques, la préservation du patrimoine culturel et immatériel, ainsi que la participation aux efforts de maintien de la paix. Ces axes structurants s’ajoutent à des domaines à forte portée sociétale, tels que le sport, considéré comme un levier de développement commun et de cohésion sociale en raison de son importance particulière dans les sociétés africaines, notamment grâce au football, mais aussi la coopération militaire, la sécurité alimentaire, la formation des ressources humaines, le tourisme et l’agriculture. En outre, le royaume entame une démarche décisive vers de nouveaux aspects de la collaboration actuelle, adaptée aux tendances mondiales : la finance et les technologies de pointe, la numérisation des services, le renforcement des infrastructures, l’intelligence artificielle (IA) – domaine où le royaume se distingue comme un précurseur en Afrique – ainsi que les politiques de gestion du territoire ainsi et de développement régional. Cette orientation traduit une volonté claire d’anticiper les défis futurs et d’accompagner les trajectoires africaines de modernisation, dans une logique de codéveloppement et de partage d’expertise. Cette vision intégrée se déploie également avec une coopération étroite entre les organisations régionales, comme la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cédéao) et internationales, que le Maroc considère comme des cadres essentiels de concertation, de coordination et de mutualisation des efforts. En articulant action bilatérale, engagement multilatéral et initiatives transversales, le Royaume affirme une politique africaine fondée sur la complémentarité, l’innovation, la responsabilité partagée. Ainsi, la coopération maroco-africaine ne se limite pas à un héritage historique ou à des domaines traditionnels d’intervention ; elle s’inscrit dans une dynamique ouverte, évolutive et prospective, où le Maroc entend accompagner le continent africain dans toutes ses dimensions – humaines, économiques, sociales et technologiques – avec la conviction que le développement durable, la stabilité et la prospérité ne peuvent être que le fruit d’une démarche collective, inclusive et tournée vers l’avenir. Tel est d’ailleurs le sens de l’initiative de Mohammed VI, lancée en 2023 visant à désenclaver les pays du Sahel en aménageant des corridors de transports leur permettant d’accéder à l’Atlantique.
Bien sûr tous les problèmes du pays n’ont pu être réglés. Les inégalités sociales et régionales restent fortes : 37 % des jeunes de 15 à 25 ans sont au chômage, ce qui a alimenté la révolte de la génération Z à l’automne dernier. Ce mouvement mondial, qui n’a pas touché que le Maroc, exige la création de 400 000 emplois par an pour les nouveaux arrivants sur le marché du travail. Les bidonvilles n’ont pas disparu, les écarts entre urbains et ruraux n’ont pas été effacés. Néanmoins, le pays figure parmi les quatre ou cinq nations africaines les mieux administrées. Le Maroc ne vient-il pas récemment de supplanter l’Afrique du Sud comme nation la plus industrielle d’Afrique ? La transition énergétique du transport maritime mondial reconfigure la hiérarchie des grands ports. Selon une étude de Lloyd’s Register, Tanger Med, le projet impulsé par Mohammed VI figure parmi les plateformes préférentiellement situées pour accompagner l’émergence des carburants marins à faibles émissions. Une reconnaissance qui repose moins sur la taille du port que sur son statut particulier au sein du dispositif européen de tarification du carbone.
Perspectives marocaines
Abderrahman Tenkoul, doyen de la Faculté des Sciences humaines et sociales de l’Université Euromed de Fès, pose l’interrogation qui interpelle tout Marocain : comment dans un monde tenté par la désoccidentalisation, penser le Maroc d’aujourd’hui et de demain ? Comment intégrer les jeunes dans ce mouvement remarquable d’expansion en cours – question que vient d’examiner la Banque mondiale dans son récent rapport consacré au pays . Quelles ressources mobiliser pour consolider le pays sur la voie de l’efficacité économique ? C’est en poursuivant son effort de modernisation politique, sociale et économique que le Maroc pourra pleinement réussir à se hisser au rang l’horizon 2040 de pays à revenu intermédiaire élevé en ayant rejoint l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), tout en s’ancrant dans son environnement méditerranéen. Avec la France et l’Espagne, le Maroc est le seul pays bordant à la fois la Méditerranée et l’océan Atlantique, qui convergent et se mêlent au cap Spartel où un phare, édifié par le service des Ponts et chaussées français en 1861, scrute les horizons. C’est désormais vers la Coupe du monde de football, le canal sous le détroit de Gibraltar, et le gazoduc reliant le Nigeria à la Méditerranée, desservant au passage douze pays africains, que se tournent les regards. ♦
(1) Prévost-Paradol Lucien-Anatole, La France nouvelle (1868).
(2) Benjamin Netanyahou compte dix ministres d’origine marocaine, soit le quart de son gouvernement.
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