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  • L’Europe comme sujet stratégique du XXIe siècle (T 1863)

L’Europe comme sujet stratégique du XXIe siècle (T 1863)

Jean Dufourcq, « L’Europe comme sujet stratégique du XXIe siècle (T 1863)  », RDN, 04 septembre 2026 - 6 pages

Image générée par intelligence artificielle
Image générée par intelligence artificielle

L'article appelle à un sursaut du continent européen dans son ensemble face aux chamboulements contemporains. L'Europe est au centre des préoccupations internationales, elle doit se donner les moyens de peser sur la scène mondiale. L'analyse du stratégiste doit l'y aider, en pensant en dehors des limites politiques que les institutions se donnent.

Europe as a strategic subject of the 21st century

This article calls for a rallying of the European continent as a whole in the face of contemporary upheavals. Europe stands at the heart of international concerns and must equip itself to exert influence on the global stage. A strategist’s analysis can aid in this endeavor by thinking beyond the political constraints that institutions impose upon themselves.

Un regard de stratégiste sur le continent européen

L’actualité impose son rythme, la guerre en Ukraine en donne la mesure tragique, la stratégie impose sa grille de lecture exigeante. Alors, le stratégiste qui campe sur sa colline inspirée au milieu du continent européen s’exerce à faire le point sur les tensions qui l’entourent. Là où l’incertitude mobilise l’attention médiatique, il recherche les permanences qui se manifestent, celles qui ont modelé l’Europe, la géographie générale et régionale, les rapports de force, les volontés politiques et leurs trajectoires ; et il évalue les forces extérieures qui le soumettent à leurs intérêts. La grande fracture actuelle ne crée pas ces réalités : elles les révèlent.

Les deux points de vue qui suivent résultent d’une observation méthodique et régulière du continent européen. Ils proposent un mode de lecture stratégique partant de ces constantes et de ces contraintes pour percer le brouillard actuel de la scène européenne. Ils ne cherchent ni à commenter les péripéties de la guerre ni à défendre une quelconque position partisane.

Le premier montre que la géographie, que l’on croyait effacée par la mondialisation, demeure le cadre durable de l’action des États et des autres acteurs qui gravitent autour d’eux.

Le second expose que la guerre ouverte est l’expression de rapports de forces anciens sous des formes renouvelées, qu’elle reste la forme la plus achevée de la violence armée légitime et qu’elle requiert pour la comprendre et la neutraliser une réelle culture stratégique.

Sur le continent européen, la géographie reprend ses droits

Depuis plus de quatre ans, la guerre en Ukraine semble réduite à un affrontement entre démocraties et autoritarismes. Cette lecture politiquement mobilisatrice reste simpliste car elle n’explique ni la durée, ni l’intensité, ni les risques qu’elle impose au continent européen. Cette guerre résulte, en fait, d’un conflit né de la géographie. La géographie ne détermine pas tout, mais elle modèle l’histoire et soumet les États à de fortes contraintes physiques. Les dirigeants passent ; les plaines, les mers, les fleuves et les détroits demeurent et comptent.

Au début du XXe siècle, le géographe britannique Halford Mackinder estimait que le cœur continental eurasiatique constituait le principal pivot géopolitique du monde moderne ; pour les puissances maritimes extra-européennes, il fallait parer le risque que représenterait pour leur hégémonie marchande une alliance continentale durable entre l’Allemagne industrieuse et la Russie, riche réservoir de ressources naturelles. Dans l’entre-deux guerres européennes, l’amiral Castex décrivait les vicissitudes de la Russie, des invasions mongoles de Gengis Khan jusqu’à Staline, résultant d’une géographie ouverte aux allées et venues militaires entre les plaines européennes et le grand vide sibérien. On voit que cette permanence géostratégique s’est prolongée jusqu’à Vladimir Poutine ; aujourd’hui, les stratèges russes contemporains refusent toujours que des puissances rivales s’installent durablement sur les marches occidentales de la Russie. L’amiral Castex tenait avec raison la géographie pour une donnée stratégique immanente. Rien n’a vraiment changé.

La guerre en Ukraine est donc le point de rencontre critique de deux fortes dynamiques géopolitiques. D’un côté, les États-Unis, dans le sillage de la stratégie britannique classique, cherchent à empêcher qu’une même puissance puisse contrôler l’ensemble de l’espace eurasiatique. De l’autre, la fédération de Russie refuse que ses confins historiques échappent à son emprise. Entre ces deux volontés, l’Ukraine est devenue le théâtre d’une confrontation qui dépasse largement un destin national resté jusqu’ici entravé par des attractions concurrentes.

Il faut y ajouter l’ombre portée sur le continent européen par la masse chinoise asiatique. Car en restaurant le Tianxia, Pékin a indiqué que sous le même ciel tous les destins sont liés. La rivalité structurelle sino-américaine relèverait en fait du piège de Thucydide qui notait qu’une puissance établie s’alarmait de l’ascension d’un pôle concurrent capable de contester sa prééminence.

Le continent européen tout entier subit cette collision stratégique non anticipée et encore mal perçue. Les économies s’adaptent dans l’urgence, les armées se rééquipent à rebours de leur histoire récente, les sociétés redoutent un long conflit armé ; une nouvelle ligne de fracture s’installe dans un espace que l’on croyait durablement pacifié. Vraie surprise stratégique ! Pourtant, en Europe, le débat public est resté largement myope et s’est contenté d’une lecture exclusivement morale. C’est légitime, mais insuffisant pour sortir de l’impasse actuelle. Car les tensions de puissance sur le continent s’alimentent à bien d’autres sources, géographie, démographie, ressources, technologie et perception des menaces, qui restent déterminantes. Or, les guerres se terminent rarement par la disparition des contraintes physiques qui les ont suscitées. Une stabilité durable de l’espace européen ne peut résulter que de l’acceptation, sinon de l’approbation, par les protagonistes européens, d’un rééquilibrage stratégique suffisant pour faciliter une cohabitation pérenne dans un continent réhabilité.

Un espace stratégique qui cesse de penser par lui-même sa stabilité et sa sécurité finit toujours par se soumettre aux préceptes de ceux qui le convoitent.

La guerre est toujours là : la contenir, une responsabilité commune

La guerre en Ukraine a révélé une réalité qu’on avait fini par masquer : les affrontements n’ont jamais quitté le continent. Beaucoup ne voient aujourd’hui que le retour brutal de la guerre ouverte. C’est une simple illusion de perspective. Car ce qui demeure, ce n’est pas la guerre elle-même, mais la tension permanente des volontés politiques des pays européens.

Sur le continent, rien de nouveau. On sait aussi depuis Thucydide que la stratégie repose sur une réalité première : des partenaires affichés conduisent des projets dont les intérêts ne coïncident jamais vraiment. Ils coopèrent, rivalisent, négocient, se dissuadent et parfois se combattent. Faute de coexistence acceptable, la guerre jamais désactivée renait sous d’autres formes. Avant notre ère, le stratège chinois Sun Tsu, auquel on doit L’art de la guerre, avait compris que le champ de bataille des conflits dépassait largement le domaine militaire et que la victoire se préparait bien avant le combat. Au XXe siècle, le général André Beaufre, dans son Introduction à la stratégie, a démontré que l’apparition de l’arme nucléaire transformait profondément la conflictualité du continent. La grande guerre entre puissances était devenue improbable, mais la vraie paix restait éphémère et instable. De fait, la rivalité des volontés et l’altérité des mémoires longues ont gardé des effets structurants dans l’espace européen. Cependant, la guerre ouverte actuelle est une anomalie grave dans un continent de puissances nucléaires.

Un stratégiste doit bien étudier la logique de ses adversaires s’il veut pouvoir les contrer. De Castex à Beaufre, de Gallois à Poirier, la pensée stratégique a reposé sur une exigence simple et féconde : assimiler la logique de l’autre pour pouvoir construire la sienne. Il doit donc aider à mieux faire admettre par tous cette permanence conflictuelle latente du continent européen si on veut en contenir les effets. On ne peut supprimer l’altérité mais on doit la comprendre pour s’efforcer d’en réguler les conséquences.

Le stratégiste ne cherche ni à nier ou abolir un affrontement des volontés aux racines profondes ni à promettre une stabilité définitive aujourd’hui inaccessible. Il vise à rendre possible une coexistence durable sur le continent européen entre des acteurs que l’histoire, la géographie et les intérêts condamnent à partager un même espace stratégique continental au cœur du monde.

Cette dialectique constante de l’affrontement des volontés explique pourquoi la culture stratégique redevient aujourd’hui une question centrale pour tous les pays européens qui doivent en redécouvrir ensemble les fondamentaux partagés. C’est là l’une des conditions canoniques de la sécurité du continent européen qui est devenue indivisible depuis la fin de la guerre froide.

* * *

Pour une conscience géostratégique européenne au XXIe siècle

Les deux points de vue ci-dessus n’ont proposé ni programme politique ni réforme institutionnelle. Le troisième qui suit suggère maintenant de penser l’avenir du continent moins comme une construction institutionnelle que comme l’expression politique impérative d’une civilisation consciente de la responsabilité que lui confère une longue trajectoire géopolitique brillante, mais heurtée, qu’il faut viabiliser. La France a un rôle cardinal à jouer dans cette perspective.

La guerre en Ukraine a produit un étrange paradoxe. Elle a replacé le continent européen au cœur des affaires du monde actuel, mais elle continue d’être analysée presque exclusivement à travers des institutions d’hier, celles de l’Union européenne et de l’Alliance atlantique, comme si l’Europe se résumait à ces organisations. Cette confusion occulte le sujet stratégique à traiter.

L’Union européenne est une construction politique récente née d’une nécessité partagée. Elle est un instrument. L’Europe de son côté est, on l’a dit, une réalité historique, géographique et civilisationnelle qui la dépasse largement. Sa géographie, son histoire et les épreuves qu’elle a traversées en ont fait un espace stratégique singulier. Or, l’histoire ne s’interrompt pas ; elle ne répète jamais et se continue toujours. Les institutions évoluent mais les continents demeurent.

La première question stratégique posée aux peuples européens du XXIe siècle n’est donc pas la pertinence institutionnelle de l’Union européenne. C’est celle de la place que le continent européen entend occuper dans un monde global redevenu celui de puissances en compétition. Pendant plusieurs décennies, les pays européens ont pu croire que la diffusion du droit, l’ouverture des marchés et la mondialisation marchande suffiraient à neutraliser durablement leurs rapports de force. La guerre en Ukraine leur a rappelé que la géographie, les volontés politiques et les ambitions de puissance continuaient de structurer les relations internationales. Or, les grands compétiteurs du monde européen raisonnent en stratèges alors que les institutions européennes ont développé une culture de la régulation, de la négociation et de la gestion. Ces qualités précieuses et datées ne sauraient cependant tenir lieu de culture stratégique.

Le continent européen possède pourtant une expérience historique sans équivalent au monde. Aucun autre espace géopolitique n’a connu avec une telle intensité les rivalités entre puissances, les guerres civiles et intra-européennes, les équilibres diplomatiques successifs ; aucun n’a abordé ainsi la révolution de la dissuasion nucléaire puis l’organisation progressive d’une coexistence pacifiée. Cette expérience ne constitue pas seulement une mémoire collective, elle forme un vaste héritage stratégique dont les Européens n’ont pas pleinement conscience.

Le défi n’est donc pas d’inventer une puissance européenne ex nihilo, ni de substituer une organisation à une autre. Il est de se réapproprier les constantes qui façonnent la riche identité stratégique d’un continent expert : géographie, rapports de force, volontés politiques, appartenances civilisationnelles, responsabilité des États et maturité politique des peuples…

Dans cette perspective, l’Union européenne peut encore espérer trouver une juste place. Elle n’est ni l’Europe tout entière ni son horizon indépassable. Elle est l’une des formes utiles prises par son organisation politique, appelée, comme toutes les institutions de l’histoire, à évoluer sous la pression de la volonté des peuples et des tensions géopolitiques. Confondre l’Europe avec l’Union européenne revient à réduire une civilisation à une administration.

L’Europe continent ne redeviendra un sujet stratégique de l’histoire de la planète que lorsqu’elle retrouvera cette conscience d’elle-même. Non pour s’opposer aux autres civilisations, mais pour assumer sa responsabilité propre et ancienne dans l’équilibre du monde. L’acquisition de cette conscience géostratégique partagée des peuples et des États du Vieux continent qui leur fait tant défaut aujourd’hui demeure la véritable condition de son avenir stratégique.

La responsabilité française en Europe

Ces différents points de vue qui relèvent d’abord de la géopolitique invitent à retrouver une manière de regarder le continent européen tel que son histoire l’a façonné, en partant de ses permanences lisibles et non de ses crises à répétition.

La géographie ne disparaît pas. Les affrontements entre volontés politiques antagonistes ne cessent jamais complètement. Les institutions, elles, évoluent au rythme de l’histoire. C’est pourquoi la première responsabilité des peuples et des États européens est sans doute d’ordre intellectuel pour élaborer une « grande stratégie » collective réaliste dans un monde redevenu celui des puissances, étatiques ou non, en compétition permanente voire en rudes tensions. Pour cela il leur faut une conscience géostratégique commune pour éclairer leurs choix à venir.

Dans cette entreprise nécessaire, la France occupe une place singulière. Non qu’elle soit appelée à conduire l’Europe ou à parler en son nom, mais parce qu’elle a su conserver des attributs de souveraineté et une solide tradition stratégique qui lui confèrent une capacité indéniable. Sa géographie, son histoire, son autonomie d’appréciation, sa capacité de dissuasion, son expérience diplomatique et militaire constituent moins des privilèges que des devoirs. Cette spécificité l’a conduite à maintenir vivante une pensée stratégique indépendante. La RDN y contribue activement depuis 1939. Elle la pousse désormais à faire renaître avec ses partenaires, une culture stratégique européenne fondée sur la continuité géopolitique, l’évaluation des tensions, des volontés politiques et des réalités civilisationnelles qui structurent durablement le continent.

L’Europe ne retrouvera sa place dans l’histoire ni par la nostalgie des puissances passées ni par l’illusion nouvelle d’un monde pacifié par l’économie ou celle plus ancienne d’une alliance transcontinentale. Elle y parviendra si tous les acteurs européens de l’Atlantique à l’Oural acceptent de regarder ensemble leur continent tel qu’il est, d’assumer leur histoire commune et d’en tirer des conséquences stratégiques impératives pour habiter le XXIe siècle. Elle est attendue dans cet exercice par tous ceux qui se sont fiés à elle dans l’histoire moderne. Au fond, il ne s’agit pas d’inventer une autre Europe. Il s’agit d’aider tous les peuples du continent à retrouver la conscience de celle qu’ils ont en partage depuis longtemps déjà.

Le Vieux continent ne peut se réduire à une périphérie géostratégique occidentale devenue une mosaïque sans tête soumise aux injonctions externes. C’est un cœur civilisationnel éprouvé au cœur des tensions de la planète. Favorisons la cohabitation régulée des peuples de ce vieux monde du Cap Nord au Sahel et de l’Atlantique à l’Oural, ce bassin géostratégique millénaire à la longue trajectoire, fort aujourd’hui d’un milliard d’habitants. ♦

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