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  • Choniques du Moyen-Orient – Impasse, diplomatie, guerre et nouvelles alliances (été 2026) (T 1864)

Choniques du Moyen-Orient – Impasse, diplomatie, guerre et nouvelles alliances (été 2026) (T 1864)

Bertrand Besancenot, « Choniques du Moyen-Orient – Impasse, diplomatie, guerre et nouvelles alliances (été 2026) (T 1864)  », RDN, 07 septembre 2026 - 11 pages

Dans cette nouvelle chronique du Moyen-Orient d'été, l'ambassadeur Bertrand Besancenot fait le point sur les dernières évolutions de la situation des pays du Golfe, notamment à l'égard du conflit qui oppose l'Iran aux États-Unis et à Israël. En passant par la visite du prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane à Paris et l'accord de La Mecque entre l'Arabie saoudite, le Pakistan et la Turquie, la région, aux centre de toutes les attentions internationales est toujours dans une impasse stratégique.

Middle East Chronicles —Difficulties, diplomacy, war and new alliances (Summer 26)

In this latest summer update on the Middle East, Ambassador Bertrand Besancenot reviews recent developments concerning the Gulf states, particularly regarding the conflict pitting Iran against the United States and Israel. From Saudi Crown Prince Mohammed bin Salman’s visit to Paris to the Mecca agreement between Saudi Arabia, Pakistan, and Turkey, the region—the focus of intense international attention—remains at a strategic impasse.

Quelle est désormais l’approche des pays du Golfe envers l’Iran ?

Quiconque observe les relations entre les États du Golfe et l’Iran constatera que, entre le 25 juin et le 4 juillet dernier, trois signaux importants sont à relever : la déclaration ministérielle publiée à la suite d’une réunion du Conseil de coopération des États arabes du Golfe (CCEAG) à Manama (Bahreïn), le canal de « négociation technique » américano-iranien à Doha et la présence diplomatique golfique soigneusement calibrée à Téhéran lors des funérailles du Guide Suprême Ali Khamenei. L’analyse conjointe de ces signaux montre un changement dans la position des États du Golfe, passant de la période de confrontation à la recherche de solutions négociées concrètes fondées sur des bases durables, qui visent à sécuriser les intérêts communs de toutes les parties sans permettre à l’Iran d’exercer une influence négative. Cela se traduit par le fait que les États arabes du Golfe n’ont pas fermé leurs canaux de communication avec Téhéran malgré ses récentes attaques contre le Koweït et Bahreïn. Parallèlement, ils n’ont pas permis que le cours des négociations entre Washington et Téhéran se déroule en dehors d’eux sur des questions qui affectent directement la sécurité du Golfe.

La réunion ministérielle du 25 juin entre les États-Unis et le CCEAG s’est tenue dans la capitale bahreïnienne. Elle s’est conclue par une déclaration saluant le protocole d’accord entre les États-Unis et l’Iran signé le 17 juin et reconnaissant le rôle positif de la médiation du Qatar et du Pakistan. La déclaration conjointe souligne également la nécessité d’empêcher l’Iran de développer ou d’acquérir une arme nucléaire et inclut dans les menaces à contenir les missiles balistiques, les drones et le soutien aux milices pro-iraniennes dans la région. Elle souligne aussi l’importance d’assurer une navigation libre et sécurisée dans le détroit d’Ormuz, en rejetant toute redevance ou tentative de l’Iran d’affirmer son contrôle sur ce dernier.

Ces points montrent clairement l’intention des pays du Golfe de ne pas limiter un futur arrangement régional à la seule question nucléaire et de traiter également la conduite régionale de l’Iran. L’expérience de l’accord nucléaire de 2015 a en effet démontré aux États arabes du Golfe que, bien qu’un accord limité puisse réduire la probabilité d’une confrontation, il laisserait les instruments de pression iraniens actifs en Irak, au Yémen, au Liban et en Syrie. Pour cette raison, la déclaration de Manama traite toutes les questions en suspens dans un cadre unique.

À la suite de la réunion de Manama, le ministre qatari des Affaires étrangères a précisé que la visite à Doha des envoyés américains Steve Witkoff et Jared Kushner faisait partie d’une série de rencontres avec le médiateur qatari sur les questions régionales – notamment l’Iran et le Liban – et qu’il n’y avait pas de discussions directes entre les États-Unis et l’Iran. Cette politique de Doha sert un double objectif en dehors du cadre du CCEAG : il vise à maintenir la communication entre Téhéran et Washington tout en préservant la position commune du Golfe établie dans la déclaration de Manama. En effet les « discussions techniques » américano-iraniennes se concentrent sur la navigation dans le détroit d’Ormuz et sur les avoirs iraniens gelés, et non sur la structure d’un futur accord nucléaire. Cela est important parce que l’Iran cherche à consacrer la situation actuelle dans le Golfe, de façon à se faire reconnaître un rôle dans la régulation maritime et ultérieurement à recueillir un droit de passage. C’est la raison pour laquelle la déclaration de Manama rejette fermement tout droit de passage et tout contrôle unilatéral iranien du détroit.

Dans ce contexte, le Commandement central (CENTCOM) américain a organisé, fin juin à Bahreïn un dialogue sur la sécurité régionale, avec la participation des responsables de la défense de douze pays (associant notamment pour la première fois la Syrie et le Liban). Les discussions ont porté sur la coopération de défense – en particulier la défense anti-aérienne et anti-missiles – ainsi que sur la libre circulation dans le détroit d’Ormuz. Cette réunion n’était pas un substitut aux négociations en cours entre Washington et Téhéran, mais plutôt une rencontre parallèle pour souligner que la liberté de navigation s’appuierait sur une coordination régionale opérationnelle, et pas simplement sur des déclarations politiques de soutien au droit de circulation.

L’activité diplomatique des pays du Golfe s’est par ailleurs poursuivie avec leur participation aux funérailles d’Ali Khamenei à Téhéran, ajoutant un signal supplémentaire de leur part. L’Arabie saoudite était représentée par son vice-ministre des Affaires étrangères, le Qatar par le président du Parlement et Oman par le président du Conseil d’État. Le Koweït, Bahreïn et les Émirats arabes unis (EAU) n’étaient pas présents en raison des bombardements iraniens sur leur territoire. Il s’agissait donc de niveaux de représentation calibrés diplomatiquement, suffisants pour marquer le respect du CCEAG pour l’État iranien et son souci de bon voisinage, tout en restant limités pour éviter de donner à ces visites une signification politique trop importante qui donnerait à l’Iran un sentiment irréaliste de puissance.

Il y a ainsi une approche spécifique du Golfe par laquelle ses États poursuivent une politique nuancée à l’égard de l’Iran, fondée sur le respect des normes diplomatiques tout en n’hésitant pas à irriter Téhéran par une évocation franche des désaccords subsistants. En outre, le canal de communication technique à Doha consacre la diplomatie comme instrument prioritaire de dialogue, au lieu de la confrontation militaire. L’objectif est de maintenir l’Iran dans un cadre « d’engagement discipliné » afin de l’encourager à changer son comportement et à améliorer progressivement sa politique étrangère : c’est-à-dire être moins agressif envers ses voisins, sans reconnaître à Téhéran un rôle unilatéral dans le détroit d’Ormuz, ni légitimer ses ambitions nucléaires ou régionales via ses proxies. En réalité, il existe des sensibilités différentes entre l’Arabie saoudite, le Qatar et Oman, qui préconisent un dialogue critique avec Téhéran, et les EAU qui ont une posture surtout sécuritaire. Néanmoins, le but recherché commun des pays du Golfe est de faire en sorte que toutes les parties partagent la responsabilité d’assurer la sécurité et la stabilité de la région et s’engagent dans son développement, au lieu de consommer leurs richesses dans des guerres ruineuses.

8 juillet 2026

* * *

Face à la situation, les pays du Golfe se serrent les coudes

Certains signaux marquent un rapprochement intéressant entre l’Arabie saoudite et les EAU. Un proche du prince héritier saoudien a ainsi publié le 21 juillet sur les réseaux sociaux une photo du ministre saoudien de la Défense, Khaled ben Salmane, frère de Mohammed ben Salmane (MBS), bras dessus bras dessous avec Mansour ben Zayed (MBZ), vice-président émirati, avec la légende suivante : « L’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis : une histoire de relations fraternelles et d’un partenariat solide ». De même, les ministres de l’information des deux pays ont vanté sur le réseau social X « une histoire commune ».

Cela tranche avec les échanges peu amènes, ces derniers mois, entre les journalistes saoudiens et émiriens, alors que les monarchies du Golfe n’avaient pas pour habitude d’étaler leurs différends en public. Ces tensions entre les deux pays reposent en réalité sur une rivalité personnelle entre MBS et MBZ, sur la compétition économique entre Riyad et Dubaï et sur le soutien à des acteurs différents au Yémen. À cela s’ajoute l’alignement d’Abou Dabi sur les États-Unis et Israël, alors que le royaume saoudien a bâti avec le Pakistan, l’Égypte, la Turquie et le Qatar une esquisse d’architecture de sécurité moins dépendante des garanties américaines. En outre, Riyad a choisi de soutenir le président syrien Ahmd al-Charaa, qui suscite, en revanche, du fait de son passé djihadiste, la méfiance des EAU et d’Israël. Surtout, MBS refuse toute normalisation avec Israël sans un accord contraignant menant par étapes à la création d’un État palestinien, alors que les EAU ont normalisé leur relation avec Israël.

L’image de réconciliation entre Riyad et Abou Dabi ne signifie donc pas la solution des désaccords entre les deux pays. Il reflète cependant un réflexe « panarabe » face à l’enlisement du conflit entre les États-Unis et l’Iran. L’intransigeance de Téhéran dans le Golfe – avec la reprise des frappes sur des infrastructures militaires et civiles dans certains États du CCEAG et sa prétention à contrôler la région – exaspère en effet les pétromonarchies d’en face. En outre, les Houthis du Yémen ont imposé – apparemment sur pression Iranienne – un blocus des navires saoudiens dans le détroit de Bab el Mandeb et ont revendiqué des frappes de missiles et de drones contre deux sites de l’ARAMCO à Jizan et Yanbu, sur la mer Rouge, mettant fin à la trêve fragile de 2022. Riyad a d’ailleurs riposté dans la région de Hodeïda et a frappé, conjointement avec les Américains, les milices chiites irakiennes pro-iraniennes, montrant ainsi sa détermination à ne pas se laisser impressionner par les menaces des proxies de Téhéran.

Ce qui rapproche aujourd’hui les États du Golfe est, sur le fond, la défense de leur modèle de développement fondé sur des régimes autoritaires, bénéficiant de ressources importantes et soucieux de mettre en œuvre leurs programmes « Vision 2030 », en attirant les investissements sur leurs projets touristiques, culturels, sportifs et de haute technologie. Toutefois, ce modèle dépend entièrement de la sécurité et de la stabilité dans la région. En effet, la guerre avec l’Iran a déjà provoqué des fuites de capitaux et de touristes, ainsi que des vagues de licenciements chez les travailleurs migrants du Golfe, du fait du ralentissement économique dû à la guerre.

Est-ce que ce rapprochement saoudo-émirati, malgré ses limites, conduira à la création de forces de défense mieux coordonnées dans le Golfe, comme le souhaiteraient les Américains ? Il est trop tôt pour le dire. Le président Trump tente en tout cas d’empêcher Téhéran de faire revivre son « axe de la résistance » en traitant séparément chaque dossier dans la région, du Liban à Gaza, en passant par la Syrie, l’Irak et le Yémen. Le président libanais a ainsi été reçu à la Maison Blanche avec pour objectif le désarmement du Hezbollah. Les EAU ont obtenu un accès élargi aux exportations américaines de micro-puces destinées au fonctionnement de l’intelligence artificielle (IA). L’Arabie saoudite et les États-Unis ont signé un accord nucléaire civil de trente ans, dont on ne sait pas s’il sera mis en œuvre du fait du refus de Washington d’accepter que le royaume enrichisse son uranium sur son sol et de la condition posée après coup par Trump que Riyad reconnaisse au préalable Israël (ce qui est inenvisageable dans les conditions actuelles). Sous pression américaine, Bagdad a, de son côté, fixé aux milices chiites pro-iraniennes une date butoir ambitieuse, le 30 septembre, pour désarmer. Par ailleurs, l’Irak et la Syrie réaniment le projet d’oléoduc Kirkouk-Baniyas, qui offrirait une alternative au détroit d’Ormuz.

Cette politique américaine ne saurait toutefois masquer une réalité : les pays du Golfe sont contraints de ménager Téhéran, en raison de leur vulnérabilité aux frappes iraniennes. Les canaux diplomatiques restent donc ouverts et, selon certaines sources, un accord discret a même été négocié par le Pakistan pour obtenir l’arrêt des attaques iraniennes contre l’Arabie saoudite, dans un arrangement aussi prêté aux EAU. Les États du Golfe ont en effet relevé que leurs systèmes de défense (essentiellement américains) ont surtout protégé les cibles américaines et israéliennes, leur donnant la sensation d’être livrés à eux-mêmes.

Les pays du Golfe sont donc conduits, tout en préservant le lien stratégique avec Washington, à resserrer les liens entre eux et avec la Turquie, le Pakistan et l’Égypte, pour trouver une solution à leurs problèmes de sécurité face au manque de fiabilité de l’administration Trump et à l’intransigeance tant du régime iranien que du gouvernement Netanyahou.

29 juillet 2026

* * *

Visite réussie du prince héritier saoudien à Paris

Du 21 au 24 août derniers, le prince saoudien Mohammed ben Salmane (MBS) a effectué une visite officielle en France. Il était présent lors de la remise du trophée au vainqueur de la Coupe mondiale des jeux numériques et il a participé à la première réunion au sommet du Conseil de Partenariat stratégique franco-saoudien. Le prince a été reçu à l’Élysée et il a eu des entretiens fructueux avec le président de la République sur la situation au Moyen-Orient, où nos positions convergent largement. Il a clôturé avec Emmanuel Macron un important forum d’affaires, qui a clairement marqué l’intérêt des entreprises des deux pays à accroître leur coopération dans de nombreux domaines.

Lors de cette visite, deux contrats majeurs ont été signés avec Alstom et avec CMA-CGM : le premier, à hauteur de 500 millions d’euros, pour fournir des rames supplémentaires pour les lignes 3 et 6 du métro de Riyad, ainsi que sur l’installation en Arabie saoudite d’une usine d’assemblage de rames destinées à la future ligne 7 ; le second, à hauteur de 434 millions d’euros, pour développer un nouveau terminal au port de Djeddah.

Par ailleurs, une vingtaine de mémorandums d’entente ont été signés dans les secteurs de l’énergie, de l’industrie, de l’IA, de la défense, des finances, de la logistique, de la santé, du tourisme (prolongation jusqu’en 2035 de l’accord sur Al-’Ula), de la culture et des technologies émergentes. Les deux ministères de la Défense ont notamment paraphé une lettre d’intention relative au renforcement de leur partenariat et les ministères de l’Économie ont scellé un mémorandum d’entente sur la coopération via BNP Paribas, qui a ainsi obtenu une licence lui permettant d’établir son siège régional en Arabie saoudite.

Les médias ont surtout retenu de cette visite l’annonce d’un investissement saoudien de 6 milliards d’euros pour créer trois parcs à thème – en particulier l’un qui serait dédié au manga japonais Dragon Ball – en région parisienne, notamment sur l’ancien site de Mirapolis à Cergy Pontoise, qui créerait 22 000 emplois directs. Cet investissement serait mené par l’Arabie saoudite, via Qiddiya Investment Company, filiale du fonds souverain saoudien PIF.

En réalité, il s’agit d’un protocole d’accord et il y a encore du chemin à parcourir avant d’aboutir à un contrat. Le communiqué de Qiddiya lnvestment Company indique d’ailleurs sobrement avoir « signé un protocole d’accord avec le gouvernement français pour explorer le développement d’une nouvelle destination de divertissement à usage mixte » et précise que ce moment « marque le début d’une phase de travail commun pour définir l’échelle du projet, son modèle de développement et sa structure contractuelle ». Concrètement, cela signifie que l’Arabie saoudite est encore à la recherche d’investisseurs pour ce projet.

D’une manière générale, cette visite du prince héritier saoudien à Paris peut être considérée comme un succès, car elle montre le souci des deux capitales de renforcer leur concertation sur les dossiers du Moyen-Orient et elle témoigne de la volonté partagée des entreprises des deux pays d’accroître leur partenariat dans la mise en œuvre des grands projets de la « Vision 2030 » saoudienne. Il est en effet clair, qu’outre l’organisation de l’Exposition universelle à Riyad en 2030 (prioritaire pour MBS), l’Arabie saoudite – comme les autres pays du Golfe – doit dorénavant tirer les conclusions des frappes iraniennes sur son territoire pour sécuriser ses infrastructures vitales : installations militaires, data centers, usines de dessalement, centrales électriques, nouvelles routes d’acheminement de l’énergie et sécurisation des oléoducs.

La France est a priori bien placée pour participer à ces différents objectifs si elle sait mettre à profit cette visite réussie de MBS à Paris pour concrétiser les différents accords signés.

31 août 2026

* * *

Comment interpréter l’accord de La Mecque entre l’Arabie saoudite, le Pakistan et la Turquie ?

Le 7 août dernier, l’Arabie saoudite, le Pakistan et la Turquie ont signé un pacte de défense destiné à renforcer leur coopération militaire et sécuritaire. Cet accord intervient dans un contexte de montée des tensions au Moyen-Orient, qui accélère la recomposition des équilibres régionaux. En réalité, le rapprochement entre ces trois pays traduit leur volonté de bâtir un pôle stratégique capable de défendre leurs intérêts communs sans dépendre exclusivement des garanties américaines.

Ensemble, ces États représentent plus de 340 millions d’habitants, trois armées parmi les plus importantes du monde musulman, la seule puissance nucléaire musulmane (le Pakistan), un membre important de l’Otan (la Turquie), le dirigeant de facto de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep) et une influence majeure s’étendant du Golfe à la Méditerranée, jusqu’à l’Asie du Sud.

S’agissant du « timing » de cette initiative, ces pays, mis devant le fait accompli de l’échec stratégique américain après six mois de conflit avec l’Iran, sont en réalité contraints de repenser leurs alliances. Comme l’a déclaré le ministre turc des Affaires étrangères : « Il est important de nous réapproprier davantage notre région, car les puissances hégémoniques extérieures ne résolvent pas les problèmes de la région, elles les exacerbent. » Certes, les États-Unis continueront de jouer un rôle indispensable au Moyen-Orient, compte tenu de l’importance de leurs moyens militaires et des liens qu’ils conservent avec les pays du Golfe ; mais, à l’avenir, la région ne sera plus la priorité de Washington, préoccupé par la concurrence de la Chine.

L’accord signé par les trois pays stipule que « toute attaque armée contre l’un des trois États sera considérée comme une attaque contre l’ensemble de ces États. » Il est cependant moins engageant que l’article 5 de l’Otan et, pour gagner en crédibilité, il devra s’accompagner de structures de coordination, de coopérations, voire d’exercices communs réguliers. En outre, la dissuasion nucléaire pakistanaise ne fait pas partie de l’accord, car elle vise uniquement à maintenir un équilibre régional avec l’Inde.

De façon intéressante, l’Iran a présenté ce pacte certes comme un « accord sur le papier » mais aussi comme une prise de distance de ses trois voisins avec Washington ; et le président Trump lui-même a salué ce « grand, audacieux et important premier pas » par ce commentaire : « Cela montre comment le Moyen-Orient se rassure et comment les pays pourront enfin se défendre de manière plus significative. »

En réalité, des discussions à quatre entre la Turquie, l’Arabie saoudite, le Pakistan et l’Égypte (le R4) ont commencé il y a plusieurs mois. Elles ont porté sur l’élargissement de l’accord de défense conclu en septembre 2025 entre l’Arabie saoudite ainsi que le Pakistan et une ébauche d’accord tripartite (sans l’Égypte) a été élaborée entre ces trois États qui se veulent complémentaires : la Turquie peut miser sur son industrie de défense, l’Arabie saoudite sur sa manne financière et le Pakistan sur l’épaisseur de son armée.

À ce stade, l’Égypte a apparemment décliné l’offre qui lui a également été faite pour quelle raison ? Le nouvel axe régional esquissé à La Mecque entend, en réalité, faire front tant à la menace iranienne qu’à l’ambition hégémoniste d’Israël. Or, au-delà de la « paix froide » à préserver avec l’État hébreu, Le Caire a également des intérêts auprès d’autres pays alignés avec Tel Aviv, comme les EAU et l’Inde. S’agissant de l’Iran, l’Égypte ne souhaite pas se retrouver dans le viseur direct des Houthis dont les attaques en mer Rouge ont déjà fait perdre des revenus colossaux tirés du canal de Suez. Elle préfère donc les forums diplomatiques, comme le R4 avec les trois autres États, plutôt qu’une alliance militaire plus contraignante.

Comment ce pacte peut-il évoluer ? Le véritable test sera l’institutionnalisation de la consultation et de l’interopérabilité militaire, notamment l’intégration de la Turquie à une coopération saoudo-pakistanaise déjà ancienne et avancée. L’accord commence néanmoins à construire cette institutionnalisation : comité politico-militaire réunissant ministres et chefs d’état-major, secrétariat permanent en Arabie saoudite, partage de renseignements, exercices conjoints, interopérabilité et coopération industrielle.

En réalité, ce qui a rapproché ces trois États, ce sont les comportements hégémoniques au Moyen-Orient tant de la part de l’Iran que d’Israël. En arrière-plan se trouve aussi l’érosion de la confiance dans la protection américaine, même si ces pays entendent naturellement continuer à travailler avec les États-Unis. Ils sont conscients que la posture américaine dans la région va évoluer et ils souhaitent que l’issue de ces transformations garantisse la stabilité du Moyen-Orient à long terme.

À ce stade, le pacte est surtout un message d’inquiétude et de dissuasion, plus qu’autre chose. Il est adressé simultanément à Téhéran, Tel Aviv et Washington : à l’Iran, il dit que toute tentative de redessiner unilatéralement la géographie du Golfe ne sera pas tolérée ; à Israël, il signifie que l’agenda du « Grand Israël » est inacceptable pour les pays de la région ; à Washington, le message est que ses interventions militaires au Moyen-Orient ont atteint leurs limites, que cette dernière guerre rend les États du Golfe plus vulnérables qu’avant et qu’il convient désormais de développer une architecture régionale de sécurité, tout en demeurant alliés des États-Unis.

L’objectif de l’accord de La Mecque est donc clair. Sa mise en œuvre progressive montrera si les pays concernés sont capables d’atteindre les buts qu’ils se sont fixés.

1er septembre 2026

Combien de temps le conflit dans le Golfe peut-il encore durer ?

Après un mois de calme relatif en août, les États-Unis ont repris leurs frappes en Iran, et Téhéran a riposté sur des bases américaines au Moyen-Orient. Si ces opérations militaires semblent jusqu’ici mesurées, cette escalade menace de plonger la région dans un nouveau cycle de violence en raison de l’impasse persistante dans la négociation américano-iranienne.

En réalité, Donald Trump est pris entre deux contraintes : poursuivre la guerre entraînerait des coûts importants, mais y mettre fin sans résultat probant l’exposerait aux critiques d’une large partie de la classe politique et médiatique américaine. Sur le fond, le problème est que l’administration Trump refuse d’admettre qu’une véritable désescalade nécessiterait certains compromis avec Téhéran. Pour le moment, elle privilégie donc la « guerre économique » contre l’Iran, avec un nouveau train de sanctions – touchant cette fois-ci les partenaires commerciaux de Téhéran – portant sur l’or, la technologie, les actifs numériques, l’aviation et le transport maritime. Or, il est clair que la Chine et la Russie en particulier ne se soumettront pas à ces nouvelles contraintes.

En outre, la difficulté de cette stratégie est que, pour Téhéran, ce qui compte avant tout est le maintien du régime, quel que soient les sanctions économiques et financières, les menaces de destruction et les conflits militaires. Les Gardiens de la révolution au pouvoir préféreront se battre jusqu’au bout plutôt que de capituler : c’est leur essence-même qui est en jeu. Par ailleurs, l’Iran semble convaincu qu’il est en position de force face aux États-Unis et que, avec le temps, la détermination politique de Washington faiblira en premier.

La réalité est que faire chuter le régime iranien exigerait du temps, un engagement politique soutenu, une capacité à absorber des pertes humaines, des coûts économiques majeurs, ainsi que d’énormes ressources militaires. Or, les pays du Golfe – qui sont les premières victimes du conflit – ne pensent pas que l’administration Trump soit prête à un tel effort. C’est ce qui explique leur frustration et leur interrogation sur l’intérêt de continuer à abriter les installations militaires américaines dans la région, qui sont autant de cibles pour Téhéran. Ces États se sentent plus vulnérables qu’avant la guerre et leurs économies ont été durement touchées, à des degrés divers, cependant : fortement au Qatar et à Dubaï, moins ailleurs. La conclusion qu’ils en tirent est que la protection américaine demeure indispensable, mais qu’elle est désormais insuffisante. Ce qui a conduit l’Arabie saoudite à signer le 7 août dernier un accord de défense avec le Pakistan et la Turquie, afin de diversifier ses options de sécurité.

Téhéran n’a pas mal accueilli ce pacte car il reflète d’une certaine façon la fin du monopole américain dans le Golfe et ouvre la voie à un arrangement éventuel entre pays de la région. Les États du CCEAG ont, certes, toutes les raisons de rester méfiants à l’égard du régime de Téhéran, mais l’Iran restera leur voisin et ils sont conscients de leur vulnérabilité face à sa capacité de nuisance. Quant à la République islamique, elle se satisfait que ses voisins sortent progressivement de la tutelle de Washington. Le conflit lui a, en outre, donné une arme de dissuasion redoutable avec le blocage du détroit d’Ormuz et elle peut accentuer la pression en poussant les Houthis au Yémen à entraver la circulation maritime dans le détroit de Bab-el-Mandeb.

En somme, Donald Trump tente de sortir d’un conflit dans lequel rien de ce qu’il espérait ne s’est produit, tandis que presque tout qu’il voulait éviter s’est, au contraire, concrétisé. L’Iran semble, en revanche, plus déterminé que Washington à poursuivre le conflit et à tirer profit de la conjoncture politique et économique actuelle aux États-Unis et dans le monde pour dégager des avantages stratégiques d’une série d’erreurs de calcul et de faux pas américains. Dans les circonstances actuelles, le manque de confiance réciproque est si profond, et les divergences de perception quant à l’issue stratégique du conflit et à l’équilibre relatif des forces si grandes, qu’il est pratiquement impossible de réaliser de réels progrès dans les négociations, malgré les efforts du Pakistan et des pays du Golfe. Seule la Chine, premier acheteur de brut iranien, aurait un moyen de pression sur Téhéran, mais ni Pékin ni Moscou n’entendent agir pour sortir les États-Unis du guêpier dans lequel Benjamin Netanyahou a entraîné Donald Trump. En effet, la perte de crédibilité de la puissance américaine conforte la campagne anti-occidentale de ces deux pays.

En attendant, même si les protagonistes américain et iranien ne souhaitent pas une confrontation étendue, l’impasse actuelle dans les négociations fait que nous nous dirigeons vers une « nouvelle normalité » faite d’attaques de représailles entre les deux camps, qui ne résolvent rien et ne font qu’accroître les tensions et prolonger le conflit. Est-ce que les prochaines élections aux États-Unis et en Israël permettront de changer la donne ? On peut l’espérer, mais rien n’est sûr.

À ce stade, certaines premières conclusions apparaissent déjà :

• Les bouleversements nés de cette guerre sont profonds, rebattant les cartes et affaiblissant l’ordre américain dans la région. Les accords d’Abraham sont une victime de ce conflit.

• La posture hégémonique d’Israël et son abandon de toute velléité de compromis avec les Palestiniens isolent ce pays et mettent à mal le projet trumpien d’une « Otan arabo-israélienne » contre l’Iran, car les pays de la région se méfient désormais de leurs deux voisins.

• La guerre israélo-américaine a eu pour résultat de faire passer le détroit d’Ormuz sous le contrôle de leurs ennemis iraniens et il faudra du temps pour établir des voies alternatives pour l’exportation du pétrole.

• Les pays du Golfe rêvent qu’un jour le régime iranien ne soit plus là, mais le réalisme les conduit de facto à envisager plutôt un changement à l’intérieur du régime.

• L’Iran veut imposer une nouvelle architecture de sécurité régionale, comportant des relations apaisées avec ses voisins arabes – si possible en les dominant – grâce à une présence militaire américaine allégée. En a-t-il les moyens ?

• Sur le plan économique, la région expédie moins de la moitié de son niveau de pétrole d’avant-guerre et, depuis six mois, un équilibre s’est établi entre une offre amputée, une demande affaiblie (notamment de la part de la Chine) et la mobilisation des stocks ; ce qui a amorti le choc pétrolier, mais cet équilibre est précaire.

Le Moyen-Orient est, en réalité, en pleine reconfiguration. Toutefois, l’issue des bouleversements en cours n’apparaît pas encore clairement, et les tensions actuelles risquent donc de durer encore un certain temps.

4 septembre 2026

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La Revue Défense Nationale est éditée par le Comité d’études de défense nationale (association loi de 1901)

Directeur de la publication : Thierry CASPAR-FILLE-LAMBIE

Adresse géographique : École militaire,
1 place Joffre, Paris VII

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Tél. : 01 44 42 31 90

Email : contact@defnat.com

Adresse : BP 8607, 75325 Paris cedex 07

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