La paix n’est plus garantie en Europe et l’agressivité russe une réalité qui nous oblige à voir la réalité stratégique en face. La technologie ne suffira pas à nous protéger. Il faut pour cela que la Nation face bloc autour de ses armées. C’est une responsabilité collective où chaque citoyen doit s’engager pour répondre à ce défi majeur.
Faire bloc face au choc (T 1866)
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France: Standing United in the Face of the Shock (T 1866)
Peace is no longer guaranteed in Europe and Russian aggressiveness is a reality that forces us to face the strategic reality. Technology will not be enough to protect us. For this to happen, the Nation must form a united front around its armies. It is a collective responsibility where each citizen must commit to responding to this major challenge.
Chaque année, les commémorations du 8 mai et du 11 novembre rappellent la douloureuse facture humaine dont la Nation s’est acquittée pour recouvrer sa liberté et garantir ses intérêts. Si aujourd’hui Monsieur Dupond jubile à l’approche de ces deux journées chômées, Monsieur Dupont assistera quant à lui aux cérémonies, par devoir, prétend-il, par intérêt historique, assurément, mais peut-être aussi par automatisme. Aussi, tous deux se souviennent-ils de ces événements d’ampleur mondiale comme appartenant à l’histoire, au passé, sans craindre un instant que de tels désastres humains puissent survenir à nouveau.
Pourtant, les auditions des 21 et 22 octobre 2025, devant la Commission de défense de l’Assemblée nationale, de la ministre des Armées et des Anciens combattants, Catherine Vautrin, puis du Chef d’état-major des Armées, le général Fabien Mandon, rendent désormais crédible, presque palpable, l’hypothèse d’un conflit majeur d’ici à 2030. Ainsi, se pose la question de savoir comment l’armée de Terre – celle des trois armées susceptible de perdre le plus d’hommes au combat – peut se préparer aux réalités d’une guerre de haute intensité, tout en s’assurant de l’acceptation, du soutien et de la résilience de la Nation.
Il appert que la bonne préparation aux guerres futures ne résulte pas seulement d’une accumulation de moyens humains et matériels, ni de l’entraînement repensé de l’armée de Terre, mais d’une prise de conscience collective et du concours inconditionnel de la Nation face aux défis posés, car la rémanence de son modèle démocratique en dépend.
Sortir du déni d’une paix préservée en Europe grâce à l’efficacité fantasmée de boucliers protecteurs
La France ne saurait encaisser les chocs futurs qu’à la condition d’avoir préalablement posé un constat lucide sur la relative efficacité des attributs qui la désignent encore comme une grande puissance.
Remise en cause croissante de la crédibilité de la France
Les muscles de la France (i.e. puissance économique, nucléaire, diplomatique) ne semblent plus la rendre suffisamment dissuasive. Car, sur le ring, les règles changent, l’adversaire s’en affranchit à son aise, comme s’il ne craignait aucune réplique. Ainsi, tant dans sa politique intérieure qu’extérieure, la France fait l’objet d’attaques informationnelles (1) qui visent à semer le doute sur sa voix, son autorité, sa légitimité (critiques de l’engagement militaire français en Afrique, rumeurs ciblant le chef de l’État et son entourage, dénigrement du soutien occidental à l’Ukraine, etc.). Ces petits uppercuts reçus ci et là, sans être fatals, donnent l’image d’un combattant, au mieux craintif ou passif, au pire démuni et inefficace dans sa stratégie.
Reconnaître les symptômes d’une guerre déjà bien réelle en France
La Russie ne se limite plus aujourd’hui au champ numérique pour instiguer contre la France des actes de provocation tangibles : les faux cercueils de militaires français – prétendument tués en Ukraine –, apparus aux abords de la Tour Eiffel le 1er juin 2024 (2), ou encore la présence du sous-marin russe Novorossiysk au large des côtes bretonnes au début du mois d’octobre 2025 (3), en sont des illustrations. En passant de la toile au terrain physique, Moscou assume une forme d’escalade dans ses modes d’action : sur le plan politique, il s’agit de dissuader Paris de maintenir son appui au profit de l’Ukraine, et sur le plan tactique, il s’agit de laisser penser que la Russie pourrait, pour nuire à la France, mener des actions où et quand elle le souhaite.
La guerre par procuration et les technologies n’assurent pas la victoire ni n’épargnent le sang
Les drones éloigneraient les soldats du champ de bataille et les protègeraient du feu de l’ennemi. L’avantage technologique prévaudrait sur la masse. Les sanctions financières mettraient à bas l’économie adverse. La menace d’une intervention militaire sous mandat international susciterait la plus grande crainte des autorités adverses. Ces présupposés se trouvent, au moins en partie, contredits par les réalités du conflit russo-ukrainien : l’industrie de défense russe produit, le Kremlin contourne les sanctions, Moscou parie sur la masse militaire pour durer, tandis que le destin de l’Ukraine demeure, entre autres, conditionné à ses soutiens extérieurs et à la fourniture d’armes qui lui conféreraient l’avantage (ex : missiles américains Tomahawk).
Monsieur Dupond se sent concerné par l’actualité mondiale et la géopolitique, mais demeure avant tout préoccupé par ses prochains RTT, qu’il n’est pas parvenu à poser dans le logiciel de son entreprise. Une attaque informatique dit-on. Monsieur Dupont, lui, relativise naïvement la menace russe : après tout, dans la réalité – en témoigne l’incident du Koursk en 2000 –, et dans la fiction – comme le montre le film À la poursuite d’Octobre rouge –, on voit bien que les Russes finissent toujours par perdre !
Préparer un nouveau type de guerre, aux contours en constante évolution, et reconsidérer notre mode de vie actuel
Le scénario du pire n’étant pas nécessairement le moins probable, il convient de préparer l’opinion, militaire et civile, à l’idée selon laquelle, faute d’engagement, la génération actuelle ne saurait trouver la même quiétude que la génération de l’après-Seconde Guerre mondiale.
Ne pas perdre d’emblée l’initiative en se refusant à concevoir l’inimaginable et l’inacceptable
L’histoire montre parfois que les « vainqueurs » d’hier pèchent par excès de confiance, tandis que les « vaincus » s’évertuent à préparer la revanche pour réparer l’injustice dont ils s’estiment victimes. La Bataille de France, en mai-juin 1940, illustre la capacité de l’Allemagne à s’être relevée du Traité de Versailles de 1919, qui avait terrassé son économie et son armée. Dans cette même logique, il semble naïf de croire que la Russie, nostalgique de sa puissance d’avant 1991, se satisferait d’éventuels gains territoriaux en Ukraine et n’attaquerait jamais un pays de l’Union européenne ou de l’Otan. Le temps n’est d’ailleurs pas un obstacle, comme le montre le projet chinois, assumé, de reprendre le contrôle de Taïwan d’ici à 2049 (4).
Transformer les « chats maigres » en « lions robustes »
Si l’armée de Terre a su prouver son efficience en Afghanistan et en Afrique, faisant valoir à ses soldats, agiles et rapides, le surnom mélioratif de chats maigres (5), la nature même des conflits à venir leur commande de devenir des lions robustes et endurants, qui suscitent la fierté de la Nation, la considération de l’allié et la crainte de l’adversaire. Car il ne sera plus question de faire beaucoup avec peu, mais plutôt de faire énormément avec suffisamment, aussi longtemps que nécessaire. Il faudra anticiper, frapper, encaisser, et par-dessus tout réparer et régénérer. Concrètement, l’armée de Terre devra allier sa technologie de pointe (Caesar, Missiles moyenne portée [MMP], équipements Scorpion) à la masse.
Préparer les esprits à affronter le choc des premiers combats et, potentiellement, réapprendre à surmonter le traumatisme lié à de lourdes pertes humaines
Au total, depuis la fin de la guerre d’Algérie, moins de 800 soldats français, toutes armées confondues, ont perdu la vie en opération extérieure. Sur cette période, la Nation pouvait mettre un visage sur chacun de ses fils morts au combat et poser une rose derrière chaque portrait que venait envelopper un drapeau tricolore. Mais le déclenchement de la guerre en Ukraine en 2022 a révélé un changement d’échelle brutal, inattendu, un retour à des violences et à des chiffres que l’on croyait propres à la Première Guerre mondiale : réapparition de cas de gangrène gazeuse (6), exécutions sommaires de prisonniers, incapacité à soigner tous les blessés, et des pertes colossales (selon Paris Match, du 6 au 13 août 2024, l’armée russe aurait perdu 1 226 soldats (7)).
Monsieur Dupond s’émeut des images qu’il voit du conflit russo-ukrainien, de ces morts, de ces villes réduites au néant. C’est donc dignement qu’il cache sa propre souffrance, celle d’avoir été contraint par Mme Dupond d’arrêter la cigarette, faute de quoi, dit-elle, ils ne pourraient plus payer leurs factures de gaz. Pour sa part, depuis 2015, Monsieur Dupont voit d’un bon œil la présence de militaires dans les rues et semble progressivement prendre conscience du sens de leur engagement.
Faire résonner le sens de l’engagement, dans les mondes militaire et civil, et lui donner corps en définissant des objectifs communs
Le besoin impérieux d’une « Union sacrée »
Le 18 novembre 2025, le général Fabien Mandon, devant les maires de France, a rappelé les récentes évolutions d’un contexte géopolitique déjà complexe, et s’est interrogé sur l’inclination de la Nation à « perdre ses fils », si la situation l’exigeait. Telle une pomme de discorde, ce propos a divisé l’auditoire, et plus largement la classe politique, jusqu’à devenir l’objet de débats houleux et à amener le chef de l’État à souscrire publiquement aux mots de son grand subordonné. Comme l’« Union sacrée » (8), décrétée en 1914 par le président Raymond Poincaré, les Français pourraient n’avoir d’autre choix, le moment venu, que d’accepter de faire abstraction de leurs sensibilités politiques et croyances religieuses, pour agir à l’unisson.
Service militaire : savoir engager un débat apaisé
Peu importe le format suggéré, citoyen ou militaire, obligatoire ou volontaire, le principe du retour d’un service militaire est sensible, puisqu’il induit, auprès d’une population en quête de libertés et peu au fait des soubresauts géopolitiques, l’idée d’une contrainte injustifiée. Alors quoi, la France n’est pas en guerre ? Ces réflexions ont aussi divisé nos aïeux en 1913, lorsque la durée du service militaire fut allongée de deux à trois ans (9). Or, c’est grâce à cette mesure anticipative que l’armée française comptait assez d’hommes au début de la Première Guerre mondiale (10). En 2017, la Suède, voyant sa frontière commune avec la Russie comme un risque pour sa sécurité, a rétabli le service militaire obligatoire, après l’avoir suspendu pendant 10 ans (11).
Une armée qui défend sa Nation, une population qui connaît et soutient son armée
Une armée équipée et aguerrie n’obtient, au mieux, que des victoires tactiques, sans effet stratégique, si elle ne bénéficie pas du soutien direct (réserve opérationnelle, industrie de défense, budget) et indirect (soutien moral de l’« arrière », effort industriel) de la Nation. C’est la raison pour laquelle l’armée de Terre, qui compte aujourd’hui 40 000 réservistes opérationnels, ambitionne de doubler cet effectif à l’horizon 2030 (12). Plus fondamentalement, c’est l’esprit de défense et les forces morales de la Nation qu’il s’agit de raffermir, en éveillant notamment la Jeunesse aux enjeux sécuritaires et suscitant le désir profond de servir, avec ou sans arme, une cause qui les dépassent, eux, et leurs futurs enfants.
Monsieur Dupond se pense patriote, enfin un peu, à sa manière : même s’il reste dans son lit douillet au matin du 14 juillet, il ne s’oppose pas au principe d’un service militaire volontaire. Du reste, lui et ses enfants sont aujourd’hui trop âgés pour se porter candidat à cette aventure. Monsieur Dupont, de son côté, milite en faveur d’un service militaire obligatoire, qu’il regrette de ne pas avoir effectué. Il lance fièrement, à qui veut l’entendre, qu’un de ses neveux s’est engagé, pour la France et la liberté, et se trouve aujourd’hui en mission en Pologne.
Conclusion
« Qu’il est doux, quand sur la vaste mer les vents soulèvent les flots, d’apercevoir du rivage les périls d’autrui » (Lucrèce, De natura rerum, Ier siècle av. J.-C.). Aussi longtemps que Monsieur Dupond considérera les conflits actuels comme des réalités lointaines, il demeurera vulnérable et impréparé à un choc stratégique brutal que de nombreux indicateurs rendent possible à moyen terme.
« Le prix de la liberté c’est la vigilance éternelle » (Thomas Jefferson, 3e Président des États-Unis). À l’inverse, en son for intérieur, Monsieur Dupont prend progressivement conscience des changements qui s’opèrent dans le monde qui l’entoure, dans la rue, auprès de son entourage. Il se rend compte de l’aspect illusoire d’une paix acquise, éternelle, gratuite, incontestable.
Élément de bibliographie complémentaire
Framont Nicolas, « Discours de Mandon : la guerre avec la Russie est-elle inévitable ? », Frustration, 25 novembre 2025 (https://frustrationmagazine.fr/mandon-propagande-russie).
(1) Mermilliod Séverine, « Brigitte Macron, Notre-Dame de Paris… Ces faux récits russes qui inondent les réseaux sociaux », L’Express, 25 mai 2023 (https://www.lexpress.fr/).
(2) Pereira Martin, « Que sait-on sur les cercueils retrouvés devant la tour Eiffel ? », Le Point, 2 juin 2024 (https://www.lepoint.fr/).
(3) Blin Denis, « La Russie assure que son sous-marin “Novorossiysk” n’a pas eu de panne près des côtes françaises », Le Marin, 13 octobre 2025 (https://lemarin.ouest-france.fr/).
(4) Bourdillon Yves, « Entre la Chine et Taïwan, l’inévitable conflit », Les Échos, 25 mai 2023.
(5) Armée actu, « Les chats maigres dans l’Armée française », TikTok (https://www.tiktok.com/@armeactu/video/7681008199771688225).
(6) « Ukraine : des médecins alertent sur le retour de la gangrène gazeuse, maladie des tranchées », Euronews, 14 novembre 2025 (https://fr.euronews.com/).
(7) Ivshina Olga, « Comment la Russie a enregistré des pertes records en Ukraine en 2024 », BBC News, 6 mai 2025 (https://www.bbc.com/).
(8) Perrault Guillaume, « Petite histoire de l’union sacrée », Le Figaro, 17 décembre 2015 (https://www.lefigaro.fr/).
(9) « L’année 1913 - 10 août 1913 : “loi de 3 ans” pour le service militaire en France », Radio France, 13 août 2013 (https://www.radiofrance.fr/).
(10) Assemblée nationale, « Histoire et patrimoine - Loi des trois ans » (https://www.assemblee-nationale.fr/).
(11) « Suède : le service militaire bientôt réintroduit face à la menace russe », Le Parisien, 2 mars 2017 (https://www.leparisien.fr/).
(12) Barotte Nicolas, « Les pistes de réflexion du ministère des Armées pour doubler les effectifs de la réserve en 2030 », Le Figaro, 5 mai 2025.
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