L’économie de guerre ne signifie rien sans une profondeur industrielle civile : en cas de conflit majeur, la seule BITD ne suffira pas, comme le montre la Russie. Or, la France, désindustrialisée ne peut pas basculer rapidement. Trois leviers doivent être actionnés : une énergie abondante et compétitive, un accès sécurisé aux métaux critiques et une simplification réglementaire.
Sans réindustrialisation, pas d’économie de guerre crédible (T 1874)
Image générée par IA (Adobe Stock)
Without reindustrialization, there can be no credible war economy
A war economy means nothing without a deep civilian industrial base; in the event of a major conflict, the defense industrial and technological base (DITB) alone will not suffice—as the case of Russia demonstrates. Yet, having undergone deindustrialization, France cannot shift gears rapidly. Three levers must be engaged: abundant and competitively priced energy, secure access to critical metals, and regulatory simplification.
Le 13 juin 2022, en ouvrant le salon Eurosatory, le président de la République déclarait : « Nous sommes entrés en économie de guerre (1) ». Si la formule a été amplement commentée depuis quatre ans, elle pose toujours la question de ce qu’elle recouvre concrètement. L’économie de guerre ne se réduit pas à l’augmentation des budgets de défense ni à l’accélération des commandes militaires, elle désigne la mobilisation de l’économie et, en particulier, de l’industrie au profit de la défense en cas de conflit majeur tout en maintenant les activités indispensables et l’approvisionnement en biens de base (alimentation, énergie, médicaments).
La Revue nationale stratégique 2022 avait posé les premiers jalons de cette ambition en appelant à une économie concourant à l’esprit de défense (2). Son actualisation en 2025 élargit encore le cadre : il ne s’agit plus seulement de renforcer l’outil militaire, mais de préparer la défense globale du pays et sa capacité à tenir dans la durée (3). Or, cette exigence de résilience se heurte à une difficulté qui n’est pas suffisamment prise en compte : l’économie de guerre n’est un concept pertinent que si l’économie civile conserve une profondeur industrielle suffisante.
Passer en économie de guerre nécessite une industrie civile conséquente
Pour faire face à une guerre majeure de haute intensité, qui sera marquée par un taux d’attrition et de destruction de matériel élevé, la capacité de production de la seule Base industrielle et technologique de défense (BITD) ne sera pas suffisante. Il faudra pouvoir mobiliser et réaffecter une part du tissu industriel civil vers la production militaire, sans quoi la montée en cadence ne pourra pas être suffisante. Depuis l’invasion de l’Ukraine, la production annuelle russe de T-90 serait passée de 40 unités à une fourchette estimée entre 150 et 200 unités en 2025 (4). De même, la production, tous types de chars confondus, est estimée être passée de 200 unités à plus de 1 000. Les dépenses militaires et de sécurité représentent désormais un tiers du budget russe (5). Cette réorientation de l’économie russe au profit de l’industrie de défense n’a cependant pu être aussi rapide que parce qu’elle s’appuyait sur une base productive préexistante. En effet, la part de l’industrie russe dans le PIB national n’est jamais descendue sous le seuil des 30 %.
Or, la France n’est pas dans la même configuration. Comme la plupart des pays développés, elle a connu depuis les années 1970 une désindustrialisation progressive liée à la spécialisation des chaînes de valeurs et à la tertiarisation des économies. Entre 1995 et 2024, la part de l’industrie dans le PIB a reculé, passant d’environ 17 % à 11 % (6). Cette baisse n’est pas qu’un chiffre : elle s’est traduite par des fermetures d’usines, par la perte de métiers techniques parfois rares et par une dépendance accrue à des fournisseurs étrangers pour des intrants critiques. Dans un contexte de risque de guerre majeure, ces dépendances deviennent des fragilités stratégiques.
Ainsi, même si la réindustrialisation civile peut sembler extérieure au champ de la défense, elle en est pourtant un enjeu en tant que condition préalable à toute économie de guerre.
Des leviers en vue d’une réindustrialisation de souveraineté
Pour restaurer une capacité à produire vite, longtemps et en volume, trois leviers structurants s’imposent : une énergie abondante et prévisible, un accès sécurisé aux ressources critiques et un cadre réglementaire simplifié.
Dans les industries lourdes comme la métallurgie et la chimie, les coûts énergétiques représentent jusqu’à 40 % des coûts totaux de production. La réduction de ces coûts favoriserait la compétitivité de nos industries dans ces domaines et, in fine, leurs développements. Pour cela, la France dispose de l’avantage de son parc nucléaire. Sa relance actuelle est une bonne nouvelle, elle doit être maintenue et accentuée : prolongation des réacteurs existants, mise en service planifiée de nouvelles capacités et surtout possibilité de contracter à long terme sur un prix prévisible. Sans énergie abondante et compétitive, la réindustrialisation restera théorique.
Les technologies militaires de pointe nécessitent des métaux rares, actuellement importés de régions souvent instables voire directement auprès de nos compétiteurs stratégiques. Or, le Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM) identifie et cartographie précisément des gisements de lithium, cobalt, terres rares et tungstène présents sur le territoire métropolitain (7). Ces gisements présentent un potentiel notable d’extraction. Cependant, aucune mine n’a été ouverte en France depuis un demi-siècle. Relancer une activité minière, par l’exploitation de nouvelles mines de métaux rares, comme le lithium, accompagnée de capacités de raffinage et de transformation, aurait un double effet : réduire la dépendance et rassurer les industriels sur la pérennité de leur approvisionnement (8).
La complexité du cadre réglementaire et normatif français entrave la compétitivité industrielle. À titre d’exemple, le Code de l’urbanisme est passé de près de 185 000 mots en 2012 à environ 265 000 mots en 2023, soit une progression de près de 45 %. Cette inflation normative ralentit directement le développement des nouveaux projets. Le délai réel d’une implantation est de 17 mois en France contre 8 mois en Allemagne. Pour une économie qui veut pouvoir basculer rapidement en économie de guerre, ce différentiel est problématique. Ce constat impose de prévoir des procédures accélérées pour les projets d’intérêt stratégique, de stabiliser les règles pendant la durée de l’investissement et de préparer des zones industrielles « prêtes à produire ».
La formule d’économie de guerre a le mérite de réveiller le débat, mais sans réindustrialisation, elle restera une simple formule de communication. Il ne s’agit pas de militariser l’économie, mais de reconstruire les capacités industrielles qui pourront, le moment venu, soutenir un effort de guerre majeure dans la durée. ♦
(1) Macron Emmanuel, « Discours du président de la République au salon Eurosatory 2022 », 13 juin 2022 (https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2022/06/13/visite-du-salon-eurosatory-2022).
(2) Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN), Revue nationale stratégique 2022, 22 novembre 2022, « objectif stratégique n° 3 », p. 35.
(3) SGDSN, Revue nationale stratégique 2025, 14 juillet 2025, « Objectif stratégique n° 3 », p. 45 et suiv.
(4) Gjerstad Michael, « Russian T-90M production: less than meets the eye », International Institute for Strategic Studies (IISS), 11 juin 2024 (https://www.iiss.org/) ; « Analysis: Russia regenerates its tank force », Janes, 16 octobre 2025 (https://www.janes.com/).
(5) Cooper Julian, Preparing for a Fourth Year of War: Military Spending in Russia’s Budget for 2025, SIPRI Insights on Peace and Security, n° 2025/04, avril 2025, p. 6, Table 3. Spending by budget chapter in the draft Russian federal budget for 2025–27 (https://www.sipri.org/).
(6) Direction générale des entreprises (DGE), « Où en est la réindustrialisation de la France ? », Les Thémas de la DGE, n° 20, 24 mai 2024 (https://www.entreprises.gouv.fr/).
(7) Gourcerol Blandine, et al., Évolution Base de données « Gisements France » : Atlas des substances critiques et stratégiques, Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM), RP-71133-FR, décembre 2021.
(8) Sur le sujet, voir également Diefenbacher Jean Wilfried et Israël Nicolas, « Réarmement français et métaux critiques : l’angle mort stratégique », RDN, n° 892, été 2026 (https://www.defnat.com/).






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