Avant la bascule géopolitique de la guerre imposée par la Russie à l’Ukraine en 2022, la réflexion stratégique se concentrait sur l’Indo-Pacifique. Si d’autres priorités à court terme sont venues détourner l’attention de cette région du globe, entre les tensions indo-pakistanaises et la rivalité sino-étasunienne (autour de Taïwan notamment), l’importance de l’Asie du Sud n’a pourtant pas décru.
Introduction - L’Asie du Sud : une région sous-estimée ?
Introduction—South Asia: An Underestimated Region?
Before the geopolitical upheaval of Russia’s war against Ukraine that started in 2022, strategic thought concentrated on the Indo-Pacific region. Other short-term priorities have turned attention away from the region, but given the tension between India and Pakistan and long-running disputes between China and the United States (about Taiwan in particular), South Asia has remained of great importance important.
Vu de Paris, l’actualité a de nouveau mis le Moyen-Orient au cœur de toutes les discussions géopolitiques, dans la suite logique d’une crise qui a commencé en 2023, mais qui est à associer à un conflit israélo-palestinien qu’on avait mis au second plan sans qu’il soit résolu(1). Auparavant, l’invasion russe de l’Ukraine en 2022 a durement rappelé aux capitales européennes le besoin de trouver une solution aux tensions géopolitiques structurelles avec la Russie dont le « logiciel impérial »(2) ne peut être qu’une source d’inquiétudes en Europe de l’Est(3). On constate que trop souvent, les élites intellectuelles françaises et européennes ne voient l’importance d’une région en particulier qu’en période de crise. Ainsi, on se souviendra qu’avant 2022-2023, la France comme l’Union euro péenne se prenaient de passion pour l’« Indopacifique », une notion pourtant d’abord américaine, visant à préserver la puissance de Washington face à la Chine(4). Aujourd’hui encore, un tour d’horizon des médias français donne le sentiment d’une crainte régulière pour l’avenir de Taïwan, ne prenant pas en compte les autres zones de tensions, ailleurs en Asie, qui pourraient réchauffer la « nouvelle guerre froide » sino-américaine(5).
Une telle approche, réactive face aux crises du moment, peut nous empêcher de voir que des régions moins suivies ont également leur importance, y compris pour la défense des intérêts français et européens, ou plus globalement dans une recherche de prévention des crises. Le manque d’intérêt pour l’Asie du Sud est un bon exemple de cet angle mort dans l’analyse géopolitique européenne, notamment française. Pourtant, cette zone a connu des tensions importantes dans un passé proche et pourrait revenir, bien plus vite qu’on ne l’imagine aujourd’hui, au cœur de l’actualité internationale, avec des conséquences importantes jusqu’en Europe.
Ce qu’on appelle « Asie du Sud » inclut principalement le cœur de ce que fut le Raj britannique au XIXe siècle, c’est-à-dire l’Inde, le Pakistan, le Bangladesh ; mais aussi des territoires voisins sous influence de cette même puissance coloniale par le passé, et ayant des liens historiques avec l’espace culturel indien : le Sri Lanka, le Népal, le Bhoutan, les Maldives, l’Afghanistan. La définition de la région peut être relativement fluide selon les périodes, mais c’est cet ensemble auquel on pense traditionnellement quand on parle d’Asie du Sud ou de « sous-continent indien ».
La région est importante d’abord parce que s’y joue l’avenir d’une grande puissance potentielle, l’Inde. Puissance qui pourrait peser sur l’avenir d’un système international de plus en plus dominé par la rivalité sino-américaine. Cette puissance reste potentielle dans le sens où elle n’a pas pleinement réussi à s’imposer incontestablement au niveau régional : elle a voulu imposer sa version d’une « doctrine Monroe »(6), sans que cela soit réellement possible. À commencer parce que l’Asie du Sud post -Raj britannique a également fait naître le Pakistan, et que la rivalité indo-pakistanaise a dominé l’histoire de la région depuis 1947. Des tensions toujours d’actualité, comme on l’a vu avec l’opération Sindoor, entraînant un conflit armé entre les deux pays entre le 7 et le 10 mai 2025(7). Cette escalade militaire est d’autant plus importante, et inquiétante, que les deux pays sont des puissances nucléaires qui pourraient être tentées d’utiliser cette arme de destruction massive dans leurs affrontements futurs(8).
Il faut également prendre en compte le fait que la définition de l’Asie du Sud communément admise inclue un territoire himalayen dans lequel la Chine exerce également une influence. Londres a laissé en héritage à Beijing et à New Delhi une frontière sino-indienne contestée, renforçant la rivalité qui ne pouvait qu’apparaître entre deux puissances asiatiques, toutes deux prétendant à une certaine primauté dans leur environnement régional. Comme le dit le proverbe chinois, « 一山不容二虎 » : une montagne ne peut pas contenir deux tigres. Or aujourd’hui, l’un des deux tigres, la Chine, exerce une influence non négligeable dans l’environnement régional indien(9). L’idée d’une future guerre sur deux fronts, entre l’Inde d’une part, et le couple sino-pakistanais d’autre part, est vue de plus en plus comme une possibilité dans la région(10). Alors que l’on imagine une dangereuse escalade entre puissances en Asie de l’Est, ou au Moyen-Orient, c’est en Asie du Sud qu’elle pourrait bien avoir lieu, si l’on n’y prend pas garde.
La région est donc d’une importance capitale pour l’avenir géopolitique et sécuritaire asiatique. La situation particulière de l’Inde face à ses rivaux pakistanais et chinois, dans une période de « nouvelle guerre froide » motive, à raison, l’intérêt de nombre de puissances extérieures. Cependant, au moins un pays devrait également être suivi avec intérêt, et peut-être avec inquiétude, de Paris, même s’il n’est pas à associer à la compétition entre grandes puissances : l’Afghanistan. L’Émirat des Taliban, même s’il a pu se maintenir, malgré les prédictions (ou les espoirs) de nombre d’analystes français et occidentaux, n’est pas assuré de maintenir la paix dans le pays sur le plus long terme. Plus encore maintenant qu’il est en « guerre ouverte » avec le Pakistan : ce conflit occulté par l’affaire iranienne, mais qu’on aurait tort d’oublier, vu ce que l’Afghanistan a pu signifier, ces dernières années, au niveau sécuritaire, pour l’Asie du Sud comme pour le reste du monde.♦
(1) Nereim Viviam, « Why Trump’s Abraham Accords Have Not Meant Mideast Peace », New York Times, 13 juillet 2025.
(2) On reprend ici l’expression du Professeur des universités en études russes et post -soviétiques Jean-Robert Raviot, Le logiciel impérial russe, L’artilleur, 2024.
(3) Logiciel impérial qui n’a été que renforcé par des erreurs passées, russes mais également occidentales. Voir, sur ce sujet, Conradi Peter, Who Lost Russia? From the Collapse of the USSR to Putin’s War on Ukraine, Londres, Oneworld Publications, 2017, 630 pages.
(4) Saint-Mézard Isabelle, « L’Indopacifique des États-Unis ou comment maintenir la primauté états-unienne en Asie », Hérodote, 2022/1-2, n° 184-185, p. 285-299 (https://doi.org/10.3917/her.184.0285).
(5) De telles inquiétudes ne prennent également pas en compte le fait que les Américains pourraient, en fait, faire le choix d’un partenariat avec la Chine, bien loin de l’idée répandue d’une confrontation entre démocraties et régimes autoritaires. Voir, par exemple, Allison Graham, “Is Trump a China Hawk? How Trump, like Nixon, could form a partnership with China”, Washington Post, 5 février 2025.
(6) Sous le nom de Doctrine Indira [Gandhi], elle mettait en avant deux principes : toute influence d’une puissance en Asie du Sud était prohibée, et si une telle influence apparaissait malgré tout, elle serait considérée comme contraire aux intérêts indiens, sauf si ladite puissance étrangère acceptait la primauté indienne dans la région. Une ambition qui, aujourd’hui, avec les influences américaine et chinoise, et avec la capacité pakistanaise à continuer à résister à la domination indienne, n’est clairement plus d’actualité. Voir Cohen Stephen Philip, India. Emerging Power, Washington DC, Brookings Institution Press, 2001, p. 137-138.
(7) Sur ce sujet, voir Chaudet D., « Inde-Pakistan : retour sur une crise » (Tribune n° 1710), RDN, 12 mai 2025, 6 pages (https://www.defnat.com/e-RDN/vue-tribune.php?ctribune=1823).
(8) Biswas Soutik, « How real is the risk of nuclear war between India and Pakistan? », BBC, 14 mai 2025 (https://www.bbc.com/news/articles/c2e373yzndro).
(9) Pande Aparna, « China’s Increasing Footprint in South Asia », Geopolitical Intelligence Service (GIS), 29 août 2025 (https://www.gisreportsonline.com).
(10) Chaudet D., « L’Inde face à la Chine et au Pakistan : demain, la guerre ? », n° 133, Diplomatie, p. 28-32 (https://www.areion24.news).


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