Donald Trump a-t-il compris le « Piège de Thucydide » ?
Le président Donald Trump visite la Salle de prière de la Bonne Moisson en compagnie du président Xi Jinping, le jeudi 14 mai 2026, au Temple du Ciel à Pékin. (Photo officielle de la Maison Blanche par Daniel Torok / Flickr)
Le 14 mai dernier avait lieu la visite d’État de Donald Trump en Chine, au cours de laquelle les dirigeants chinois et américain se sont rencontrés pour aborder l’avenir de leurs relations dans un contexte de tensions grandissantes autour de Taïwan et de l’actuelle guerre en Iran. Une des scènes marquantes fut l’avertissement de Xi Jinping qui, citant le fameux « piège de Thucydide », a enjoint les États-Unis à accepter pacifiquement la transition qui s’opère dans un rapport de force de plus en plus favorable aux Chinois, le tout adressé à un Donald Trump qui n’a semblé saisir ni la métaphore, ni le sous-entendu…
Nommé et popularisé en 2012 par le politiste américain Graham Allison, le Piège de Thucydide fait référence aux événements de la guerre du Péloponnèse, opposant Sparte à Athènes, tels qu’analysés par Thucydide au Ve siècle avant notre ère. Ce dernier mentionne dans un bref passage qu’au-delà de l’engrenage d’alliances et d’allégeances des cités mineures à l’une ou l’autre des deux grandes cités, la véritable cause du déclenchement du conflit serait une paranoïa de la puissance dominante qui viendrait attaquer préventivement la puissance émergente afin de conserver son statut, au mépris de tout calcul diplomatique ou rationnel.
Le piège de Thucydide est un concept indispensable pour tout acteur ou analyste des relations sino-étasuniennes. Publié pour la première fois en 2012, le concept jouit d’une grande popularité en Chine, où il sert le narratif d’une Amérique en déclin qui chercherait irrationnellement à s’opposer à Pékin par pur égo, au détriment de la sécurité mondiale ou même de son propre intérêt. À défaut d’incarner un prisme d’analyse particulièrement pertinent pour un observateur, elle constitue la posture narrative de base de la diplomatie chinoise, et l’image publique à invalider pour la diplomatie étasunienne.
Critiques
La pertinence de la notion est remise en question. Si Graham Allison a effectivement identifié un schéma récurrent, son analyse occulte un grand nombre d’éléments clés dans la réalisation (ou non) de chaque « piège » qu’il a recensé dans l’histoire de l’humanité au profit d’une analyse moniste et parfois tronquée, qui prend la forme d’une prophétie autoréalisatrice tant ses délimitations sont fluctuantes. La définition du « piège de Thucydide » semble ainsi parfois dériver pour ne plus désigner que le simple phénomène de tensions associé à la transition d’une puissance à une autre.
Lors de ses travaux de recensement des occurrences historiques de ce fameux piège en 2019, un certain nombre des situations qu’il cite ne collent pas à sa définition ou sont historiquement erronées. Le cas de la Seconde Guerre mondiale, par exemple, où les puissances dominantes (la Grande-Bretagne, la France et l’Union soviétique) ont effectivement attaqué la puissance émergente (l’Allemagne nazie), occulte quelque peu le fait que ce conflit a été déclenché pour protéger la Pologne après une utilisation de la force par la puissance révisionniste, et non de manière préventive par irrationnalité paranoïaque.
Pour aller plus loin
La dialectique du piège de Thucydide se rapproche de celle opposant puissance révisionniste et puissance établie d’Aron. Citant Thucydide dans Paix et Guerre entre les Nations, ce dernier reprend lui aussi la guerre du Péloponnèse comme modèle d’analyse entre deux puissances, mais approfondit sur de nombreux autres facteurs potentiellement sources d’irrationnalité (régime politique, idéologie, économie…). Il considère, en effet, la dialectique puissance établie/puissance révisionniste comme le point de départ pour analyser un antagonisme, en opposition à Graham Allison qui y voit, quant à lui, son aboutissement.
Publié le 18 mai 2026
Célian Boulens




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