En reprenant le concept de « guerre totale », forgé en son temps par le général allemand Erich Ludendorff, Françoise Thom, une de nos analystes les plus pénétrantes de la Russie contemporaine, décrit sous tous ses aspects la guerre que mène le maître de la Russie contre l’« Occident collectif ». Elle réunit des articles qu’elle a consacrés à la guerre en Ukraine depuis son déclenchement. Bien que certains remontent à des figures historiques telles qu’Ivan le Terrible, Lénine, Staline ou les années Poutine de 2000 à 2021, leur objectif est de décrire un dessein d’autodestruction qui, selon elle, a constamment miné la Russie au fil des siècles, ainsi que la malfaisance congénitale de ses dirigeants et leur lutte contre les démocraties, les libertés et l’indépendance des peuples. Les années de l’Alliance franco-russe (1891-1917), symbolisées par le pont Alexandre III à Paris, et les combats communs contre l’Allemagne nazie, représentés par l’Escadrille Normandie-Niémen, ont été passés sous silence. L’autrice vise évidemment à montrer surtout la part d’ombre, de violence et de volonté impériale qui caractérise à présent Vladimir Poutine. Cependant, réduire toute l’histoire russe à ce drame en offre une vision partielle et peut hypothéquer l’avenir, même si celui-ci paraît encore bien lointain. Après tout, la France a mis une décennie à se réconcilier avec son ennemi héréditaire, mais dans des conditions bien différentes.
Le cœur de cet ouvrage, dense et bien documenté, traite donc de l’actualité brûlante qui ne cesse de nous interpeller, notamment la préparation de la guerre et son impact sur le monde. Ces développements sont soutenus par une étude des sources précises, bien que parfois datées. À plusieurs reprises, emportée par son élan et animée d’une attitude foncièrement hostile envers Poutine, elle évoque la défaite totale de la Russie comme une hypothèse envisageable, ce qui explique son dépit face à la « trahison américaine ». Pour Françoise Thom, la propagande et le récit russes ont infiltré Trump et ses conseillers, au point que les États-Unis sont devenus un clone du poutinisme. Elle nous avertit, Européens, que nous risquons de succomber à l’autopoutinisation. Elle souligne que, lorsque la Russie sera au bord de l’effondrement, elle se tournera vers l’Europe pour entretenir sa machine de guerre et assurer son approvisionnement. Conformément au logiciel bolchevique, elle recherchera à contrôler militairement l’Europe pour ne pas en dépendre, renouant ainsi avec sa politique impériale en fournissant des esclaves pour son complexe militaro-industriel et potentiellement des forces d’occupation. La Russie ne peut plus être comparée à une forteresse assiégée, comme elle le fait en évoquant la Grande Armée à Moscou en 1812 ou l’armée allemande à Stalingrad. Elle est devenue une force destructrice cherchant à étendre sa domination sur ses voisins. Cette question, qui nous interpelle à travers les siècles, a reçu des réponses variées selon les époques et les pays. Combien de temps faudra-t-il attendre dans son cas que l’oracle de Isaïe se réalise : « De leurs glaives brisés, ils firent des charrues ».
Le cinquième et dernier chapitre, intitulé « Penser l’après Poutine », pose une question légitime, car le régime de Poutine pourrait s’effondrer, bien que l’autrice n’explique pas vraiment comment. Elle admet pourtant que le régime n’a pas été ébranlé comme l’espérait l’Occident, rappelant la phrase de Bruno Le Maire sur l’effondrement économique de la Russie aux premiers jours de la guerre. Elle indique que 15 % de la population s’est enrichie grâce à la guerre, grâce aux primes versées aux combattants (de 2 000 à 30 000 euros), créant ainsi une économie de guerre, qui s’ajoute aux 8 % du PIB consacrés aux efforts de défense (30 % du budget fédéral).
Les interrogations sur l’après-guerre seront cruciales pour la Russie, où les violences provoquées par le retour des criminels du front et les affrontements interethniques ont déjà explosé. Pour rejoindre le cours normal de la civilisation occidentale, Françoise Thom estime que la Russie, d’après Poutine, devra briser sa matrice autocratique, abolir la propagande d’État, libérer la presse et la pensée, et rendre l’indépendance à la justice. Quel nouveau Gorbatchev s’attellera à une tâche aussi gigantesque et sur quelles forces s’appuiera-t-il, compte tenu de la césure entre les oligarques et la Russie profonde, ainsi que de l’existence d’un énorme secteur public et parapublic qui a intérêt à maintenir le statu quo ?
Cet ouvrage, à la fois polémique et historique, soulève plus d’interrogations qu’il n’apporte de réponses sur des enjeux vitaux pour la sécurité, la stabilité et la prospérité de l’Europe. Historienne engagée, Françoise Thom fournit des éléments de réflexion très utiles. Mais doit-on restreindre tout à la lutte finale entre la Russie et ses ennemis millénaires ? Peut-on réduire toute la Russie, la Sainte, celle de l’âge d’or, à la haine qu’elle nourrit contre l’Occident ? Comme l’a fait Paul Veyne, un historien éminent de Rome qui se posait la question « Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes », on doit se demander si Vladimir Poutine croit réellement en la Sainte Russie. Comme pour les anciens Romains, l’amour de Rome servait de religion ; dans son cas, c’est l’amour de la Russie qui coexiste avec l’orthodoxie. On en revient par cette dimension à sa guerre totale. ♦



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