L’Armée de l’air et de l’Espace dans l’Indo-Pacifique : des enjeux stratégiques et capacitaires
Depuis le début des années 2000, l’Indo-Pacifique s’affirme comme le centre de gravité des recompositions stratégiques mondiales. Cette région, vaste et ouverte, concentre des enjeux économiques, politiques et militaires majeurs, qui dépassent largement l’échelle régionale. La montée en puissance de la Chine et son affirmation en mer de Chine méridionale, le renforcement des capacités nucléaires et conventionnelles de la Corée du Nord, ou encore la projection croissante des forces russes, inscrivent la région au cœur des préoccupations stratégiques. Si l’Europe focalise son attention sur les crises de sa façade orientale et du Moyen-Orient en raison de leur proximité géographique et du risque d’escalade, elle ne peut pour autant ignorer les dynamiques à l’œuvre en Indo-Pacifique. En tant que levier de projection de puissance et moteur de coopération avec nos partenaires de la région, l’Armée de l’air et de l’Espace (AAE) y joue désormais un rôle clé sur lequel cet article se propose de revenir.
L’Indo-Pacifique : un centre de gravité stratégique mondial
Dépassant la notion traditionnelle d’Asie-Pacifique, l’Indo-Pacifique englobe désormais l’Inde et l’océan Indien, intégrant dès lors des axes maritimes et terrestres stratégiques. Cette évolution conceptuelle, lancée par le Japon (1) et reprise par l’Inde et les États-Unis, vise à fédérer un ensemble d’alliances et de partenariats face à la montée en puissance de Pékin et, dans une moindre mesure, de Moscou. L’Inde y adopte une lecture multipolaire, conciliant ses relations avec la Russie et son engagement dans des coalitions régionales, tandis que l’Australie se positionne en acteur de stabilité globale, notamment via le partenariat AUKUS – qui renforce sa coopération militaire avec les États-Unis et le Royaume-Uni – et par son initiative Pacific Step-Up, destinée à approfondir ses liens économiques, sécuritaires et diplomatiques avec les États insulaires du Pacifique.
Quant à la France, son ancrage ultramarin lui confère une position singulière dans l’espace indo-pacifique. Avec plus de 1,5 million de citoyens et un vaste ensemble de Zones économiques exclusives (ZEE), notre pays assume un devoir de protection et une responsabilité stratégique qui se traduit, notamment, par des initiatives diplomatiques et militaires, ainsi que par le développement de partenariats avec l’Inde, le Japon, l’Australie et l’Indonésie.
La dynamique sécuritaire de l’Indo-Pacifique est étroitement liée à l’évolution de la rivalité sino-américaine. Le projet Belt and Road Initiative (les Nouvelles routes de la soie) de la Chine et la réorientation stratégique américaine vers la région traduisent la volonté de ces deux puissances de peser sur l’ordre régional et mondial. Le rapprochement sino-russe, confirmé tant par les déclarations officielles que par un soutien économique et militaire accru, illustre bien que les crises en Europe et en Indo-Pacifique ont des retombées globales.
Ainsi, l’Indo-Pacifique ne se réduit pas à un espace maritime ; il intègre des dimensions continentales, terrestres et aériennes essentielles pour comprendre les rivalités et anticiper les crises. Les choix de politique étrangère, de posture militaire et de coopération régionale doivent s’inscrire dans cette vision globale, afin de garantir la stabilité et la protection des intérêts nationaux et alliés dans une région où la compétition stratégique s’intensifie de manière inédite.
Défis et perspectives pour l’Armée de l’air et de l’Espace en Indo-Pacifique
Cette recomposition en cours du contexte géopolitique, combinée aux exigences posées par les enjeux sécuritaires en Indo-Pacifique, conduit l’AAE à s’ouvrir à des missions nouvelles, à ajuster certains de ses modes d’action, ou encore à adapter l’organisation de son commandement et de la conduite de ses opérations aériennes.
La présence durable de moyens militaires dans les outre-mer offre aux Commandants supérieurs une capacité initiale, pouvant être rapidement complétée par des renforts venus de métropole. Les choix capacitaires opérés avec les flottes Rafale, MRTT et A400M confèrent ainsi aux armées françaises une puissance aérospatiale à vocation mondiale, capable d’intervenir en moins de 48 heures en tout point du globe. Lors de la crise calédonienne de 2024, cette aptitude s’est traduite par la mise en place en quelques jours d’un pont aérien inédit entre deux points diamétralement opposés de la planète. Plus récemment encore, après le passage du cyclone Chido à Mayotte en 2025, l’AAE a réouvert l’aéroport et assuré l’acheminement rapide de vivres et d’équipes de sécurité civile dans un cadre interministériel exemplaire. Ces succès reposent, non seulement, sur les performances des MRTT et A400M, mais aussi sur un réseau de partenaires dans l’Indo-Pacifique, construit et consolidé au fil du temps.
La question des accès en Indo-Pacifique revêt une importance cruciale et se décline en deux dimensions. La première vise à développer des partenariats à l’échelle de cette vaste région, afin de renforcer la connaissance mutuelle entre Armées de l’air, d’affiner la compréhension des enjeux stratégiques et de mieux appréhender les postures des différents acteurs, en particulier celle de nos compétiteurs. Cette approche est déterminante pour améliorer notre capacité d’anticipation et pouvoir agir efficacement le moment opportun. La seconde dimension concerne la nécessité de disposer d’une connaissance toujours plus précise et diversifiée des plateformes aéronautiques susceptibles d’accueillir nos aéronefs dans les différentes sous-régions de l’Indo-Pacifique. Dans ce cadre, le Soutien aux exportations d’armement (Soutex) contribue à cet objectif, en permettant de mieux appréhender les infrastructures locales et d’accroître la familiarité avec les environnements opérationnels dans lesquels nos moyens pourraient être déployés.
L’élargissement continu de notre réseau d’appui, combiné à l’endurance du couple Rafale/MRTT nous confère une agilité remarquable. C’est dans la poursuite de cet objectif que des projections Pégase sont régulièrement conduites depuis 2018, afin de déployer force et puissance dans les océans Indien et Pacifique. Chaque escale constitue une opportunité de diplomatie aérienne, dont des échanges approfondis avec nos partenaires. Si l’édition 2023 a été particulièrement marquante en termes de signalement stratégique, avec le déploiement de dix Rafale (soit un demi-escadron), le déploiement de 2024 a franchi une nouvelle étape en s’inscrivant dans une dynamique de coopération renforcée avec nos partenaires allemands, britanniques et espagnols. Il a permis, en outre, de participer à trois exercices de haute intensité : Artic defender en Alaska, Pitch-Black en Australie et Tareng shakti en Inde, indispensables au renforcement de notre interopérabilité.
Par ailleurs, ces déploiements facilitent le développement de coopérations spatiales avec certains partenaires tels que le Japon et offrent des occasions de navigation, afin notamment de s’assurer de notre pleine liberté d’action dans les différentes sous-régions de l’Indo-Pacifique.
À cet égard, la partie nord du Pacifique concentre l’essentiel des tensions sécuritaires de la zone. La rivalité sino-américaine s’y exprime avec force, en particulier autour de Taïwan et en mer de Chine méridionale, où Pékin poursuit une politique d’extension maritime appuyée par une militarisation des îlots. La Corée du Nord constitue un autre facteur d’instabilité, avec la poursuite de ses programmes balistiques et nucléaires. La Russie, par sa façade pacifique, maintient également une présence stratégique en coopération croissante avec la Chine.
Au-delà des enjeux de sécurité, la région est aussi un centre névralgique du commerce mondial et un espace riche en ressources halieutiques et en minerais sous-marins.
La présence française constitue ainsi un levier face à l’activité croissante du compétiteur chinois et à la multiplication des incursions de ses avions de combat autour de Taïwan. Dans l’hypothèse d’un engagement majeur, les progrès réalisés par Pékin en matière de ravitaillement en vol apparaissent préoccupants, car ils élargissent considérablement le rayon d’action de ses chasseurs et soulignent la place désormais centrale de sa composante aérienne dans l’équilibre stratégique régional.
Dans un tel scénario, la France n’agirait pas seule : son engagement s’inscrirait dans une logique de coalition avec ses partenaires stratégiques de la région (États-Unis, Japon et Australie notamment). La participation française reposerait sur une interopérabilité éprouvée avec ces alliés, fruit d’exercices multinationaux réguliers (Pitch Black, Talisman Sabre, etc.), permettant une intégration fluide des moyens aériens français dans des dispositifs conjoints. Cette dimension collective constitue un atout majeur, renforçant la crédibilité de notre posture tout en garantissant une réponse coordonnée et efficace face à un adversaire de haut niveau.
Moins militarisée que le nord, la partie sud du Pacifique est néanmoins le théâtre d’une compétition d’influence croissante. La Chine y développe son empreinte, grâce à des investissements économiques et des partenariats sécuritaires qui la lient ensuite durablement aux États insulaires de la région. Par ailleurs, les effets du changement climatique (cyclones, montée des eaux) constituent pour eux une priorité immédiate qui ajoute une dimension humanitaire évidente à la problématique régionale.
La France, notamment par sa présence militaire, vise à occuper cet espace stratégique. L’Armée de l’air et de l’Espace s’appuie pour cela sur les bases aériennes 186 de Tontouta (Nouvelle-Calédonie) et 190 de Faa’a (Polynésie française), où sont stationnés des avions de transport Casa-235, des hélicoptères Puma (prochainement H225) et ponctuellement, des détachements de MRTT et d’A400M. Ces moyens permettent de conduire des opérations de surveillance, mais aussi d’assistance et d’aide aux victimes de catastrophes humanitaires (HADR), consolidant ainsi notre posture stratégique dans la région.
Sur le plan du commandement et de la conduite des opérations aériennes, nous avons adapté l’organisation des bases aériennes à l’étranger et outre-mer en structures capables de commander et de conduire des opérations aériennes de manière autonome, tout en restant appuyées autant que de besoin par le Centre Air de planification et de conduite des opérations et de la défense aérienne (Capcoda) stationné en métropole. Par ailleurs, la modernisation de la connectivité des flottes prévue dans la Loi de programmation militaire (LPM), constitue une priorité majeure pour soutenir cette capacité de projection et de commandement décentralisé.
La livraison progressive des Rafale et des A400M, ainsi que la conversion des A330-200 en MRTT renforcera la capacité des forces armées françaises à projeter rapidement de la puissance et des moyens dans l’Indo-Pacifique. Cette réactivité est essentielle, car la souveraineté nationale s’exerce avec la même exigence en métropole que dans les territoires ultramarins. Parallèlement, la modernisation des drones Reaper, complétée par des avions légers de surveillance et de reconnaissance (ALSR), apportera de nouvelles capacités de recueil de renseignement. Ces moyens accroîtront notre aptitude à l’anticipation et au suivi des situations au profit des outre-mer. Enfin, les évolutions prévues dans les domaines de la Très haute altitude (THA) et de l’espace exo-atmosphérique vont compléter utilement cet éventail de capacités en offrant une connaissance encore plus fine des zones d’intérêt et de responsabilité permanente.
Conclusion
Les enjeux sécuritaires de la France et de l’Europe se jouent désormais à l’échelle mondiale. Forte de ses territoires ultramarins, la France porte une ambition singulière parmi les nations européennes : celle d’assumer une présence et une responsabilité permanentes en Indo-Pacifique. Dès lors, les intérêts de cette région sont indissociables de nos intérêts nationaux. La bascule progressive du centre de gravité des affaires mondiales vers la région Indo-Pacifique ne saurait s’opérer sans tensions ni frictions, d’où la nécessité d’une vigilance accrue et d’une aptitude réelle à peser sur les dynamiques régionales. Anticiper ces évolutions constitue un enjeu central pour préserver notre autonomie d’action. Dans ce contexte mouvant, la réactivité et l’agilité sont des maîtres-mots. C’est dans cet esprit que l’Armée de l’air et de l’Espace contribue, en synergie avec les forces terrestres et maritimes et en étroite coopération avec nos alliés, à produire un spectre d’effets militaires le plus complet possible.
(1) Le Japon est le premier à envisager un rapprochement des deux océans lors d’un discours du Premier ministre d’alors, Shinzo Abe, en 2007, devant le parlement indien.



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