Éditorial - Nucléaire : ordre ou désordre ?
Les questions nucléaires ont envahi en 2010 le paysage stratégique. Chaque grand pays procède méthodiquement à des réévaluations de posture nucléaire, qu’elle soit militaire ou civile, politique ou industrielle, légale ou morale… Toute la gamme des concepts est explorée, toutes les alternatives sont évaluées, tous les arguments sont avancés dans la recherche d’une utilisation acceptable du pouvoir encore inégalé de l’énergie atomique.
Bien mal née parce que déchaînée brutalement en 1945 pour arrêter la guerre avec le Japon, l’énergie nucléaire en porte le stigmate définitif. Sa domestication ultérieure comme énergie électrogène n’a été acceptée par beaucoup que du bout des doigts. Car il reste que sa contribution décisive à la paix et la sécurité internationale tout au long de la guerre froide a d’abord été fondée sur ses effets militaires destructeurs quasiment illimités. Après celle-ci, ce qui a prévalu, c’est sa contribution à la santé publique (radiothérapie), à la production électrique (centrales nucléaires) et au développement durable d’une planète contrainte désormais de décarboner son industrie.
Les questions nucléaires d’aujourd’hui découlent peu ou prou de ce double usage qui a été fait de l’énergie nucléaire depuis qu’elle a reçu une application militaire et économique. Facteur d’ordre pour les uns, de désordre pour d’autres. Telle est la dialectique du moment.
C’est ainsi que les questions de la place des armes nucléaires dans les stratégies de sécurité des États et des organisations (comme l’Otan) se posent comme celles de la limitation du nombre d’États dotés depuis la désignation en 1991 de la prolifération horizontale comme une atteinte à la paix et à la sécurité internationale. Mais sans qu’aient été traités au fond les résidus de la prolifération nucléaire verticale entre Grands. Sans que le renoncement à la vertu potentiellement stabilisatrice du pouvoir égalisateur de l’atome n’ait été évalué. La tentation d’une planète ayant éradiqué ce mode d’armement est grande mais elle encourage la recherche de supériorité conventionnelle et d’une autre forme de réassurance stratégique alternative par des boucliers antibalistiques, négligeant au passage la piste d’engins explosifs radiatifs rustiques à usage terroriste. S’ensuivent de nombreux débats alimentés par les étapes juridiques liées au TNP, au traité Start, les mises en garde de l’AIEA aux récalcitrants… des concepts comme le « Global Zero », les Zones exemptes d’armes nucléaires, le non- emploi en premier, le couplage potentiel dissuasion/défense antimissiles balistique (DAMB) (1)…
La récente disparition du presque centenaire général Gallois dont la Revue Défense Nationale va prochainement célébrer la mémoire dans un cahier numérique rappelle la nécessité d’une nouvelle réflexion stratégique sur ce thème qu’il a fortement marqué de son influence.
Et pendant ce temps aussi, la compétition économique s’amplifie dans le monde développé pour la construction d’un gigantesque parc électronucléaire permettant aux pays émergents de faire face à leur développement et à la planète de gérer l’épuisement des ressources fossiles et le réchauffement climatique. Expertise et coopération nucléaires sont plus que jamais les clés de demain.
Telles sont quelques-unes des pistes qu’explore ce numéro des Cahiers de la RDN, en format numérique exclusivement, et qu’il propose à votre réflexion dans le prolongement du numéro d’été « Le désarmement en perspective » qui avait déjà placé le nucléaire au cœur de sa problématique. Bonne lecture. ♦
(1) Voir « Le bouclier antimissiles et ses conséquences géopolitiques », mémoire de Master « Défense, géostratégie et dynamiques industrielles », Université Paris II Panthéon-Assas, Guillaume Nouyrigat.







