Défense dans le monde - États-Unis : la loi d'aide à l'étranger : 1975-1976 ; la réforme des services de renseignement américain ; les relations sino-américaines et le voyage de M. Nixon ; la tournée sud-américaine de M. Kissinger - République fédérale d'Allemagne : le Livre blanc sur la Défense - Pays scandinaves : à la réunion du conseil nordique, solidarité avec l'Islande
États-Unis
La loi d’aide à l’étranger 1975-1976
Si la loi d’aide à l’étranger de l’exercice 1974-1975 a été signée le 30 décembre 1974, soit six mois après le début de l’année budgétaire – délai habituellement observé – les projets concernant l’aide au cours de la nouvelle année budgétaire, qui s’étend du 1er juillet 1975 au 30 septembre 1976, étaient encore en mars 1976 l’objet de débats parlementaires.
Ce retard s’explique sans doute par les difficultés d’ordre technique rencontrées pour ajuster des programmes souvent pluriannuels aux nouvelles échéances budgétaires (1). Il procède également des délais imposés à l’administration dans l’établissement de ses propositions par la mise au point de l’accord intérimaire israélo-égyptien du Sinaï conclu en septembre 1975. Mais il résulte aussi du conflit qui oppose à l’exécutif républicain un Congrès démocrate soucieux d’exercer davantage de responsabilité en matière de politique étrangère, par le biais notamment d’un contrôle plus étroit des programmes d’assistance militaire qui en constituent le reflet le plus précis.
Ces diverses raisons ont permis de distinguer pour la première fois, en 1975, les différences existant entre les sommes destinées à une aide visant presque exclusivement des fins humanitaires et celles dont l’octroi est plus directement lié aux buts poursuivis par la politique étrangère des États-Unis. La distinction entre ces deux types d’assistance est en effet rendue délicate par le fait que l’ensemble de l’aide est géré par le Département d’État.
Placée sous l’autorité du sous-secrétaire d’État pour l’Assistance à la sécurité, l’Inspection générale de l’aide à l’étranger (IGFA), est chargée de la planification et du contrôle de l’aide. Elle assure la cohérence entre la politique étrangère et les différents programmes d’assistance économique et militaire, en exerçant depuis 1971 ses responsabilités sur :
– l’Agence pour le développement international (AID),
– les Programmes d’aide militaire (MAP), en coordination avec le Département de la Défense,
– les activités du Peace Corps, dépendant de l’agence fédérale Action,
– les programmes Food for Peace en coordination avec le ministère de l’Agriculture,
– les organismes financiers tels que la Fondation interaméricaine et la Corporation des investissements privés outre-mer (Overseas Private Investment Corporation).
L’attention du Congrès se porte principalement sur les propositions de l’Administration concernant les sommes allouées à l’aide militaire, aux ventes d’armement à crédit ainsi qu’à « l’aide à la sécurité » (2), qui constituent la plus importante partie de l’aide à l’étranger : 4,8 milliards sur 5,4 Mds.
L’essentiel de ces programmes est appliqué au Proche-Orient :
– Israël : 2 200 millions (dont 1 500 d’aide militaire),
– Égypte : 695 M (exclusivement économique),
– Jordanie : 175 M (dont 100 d’aide militaire),
– Syrie : 80 M (exclusivement économique),
– un fonds de 50 M étant consacré à l’entretien des moyens de contrôle mis en place dans le Sinaï.
Les autres principaux bénéficiaires d’aide militaire sont la Corée (126 M), Formose (80), la Grèce (156), la Turquie (130), divers pays d’Amérique latine pour 180 M.
Les sommes indiquées ci-dessus sont celles qui ont été approuvées par la Chambre des représentants le 5 mars 1976. Elles diffèrent légèrement de celles qui ont fait l’objet de l’approbation antérieure du Sénat. Une conférence parlementaire sera donc nécessaire avant que la loi soit portée à la signature du Président.
Les débats souvent passionnés auxquels ont donné lieu les examens du Congrès ont mis en évidence les préoccupations de ce dernier. Celles-ci portent sur le souci de rentabiliser l’aide (« Trade, not aid ») au moment où le pays traverse des difficultés économiques (3), et sur ce point, il convient de remarquer que le montant des dons, en très nette régression, se situe autour de 400 M de dollars. Mais elles traduisent surtout une volonté croissante de contrôler l’octroi de l’aide. De nombreux parlementaires reprochent à cette aide de n’être pas dispensée de façon assez sélective, et par exemple de n’être pas refusée aux pays dont la politique étrangère ne se calque pas sur celle des États-Unis, à l’ONU en particulier. Une forte majorité d’entre eux s’inquiète de l’expansion des ventes d’armes qui débordent d’ailleurs largement le cadre de l’aide à l’étranger. De nombreux amendements ont été proposés à ce sujet lors de l’examen des projets de l’administration. Les dispositions qu’ils contiennent préconisent notamment de :
– fixer un plafond au volume des ventes d’armes (9 Mds $, soit 25 % au-dessous du volume actuel),
– mettre fin en 1978 à tous les dons d’armement à des gouvernements étrangers,
– réduire sensiblement les missions d’assistance technique (MAAG) : celles-ci emploient aujourd’hui près de 3 000 personnes,
– proscrire toute cession à des pays faisant preuve de discrimination religieuse, raciale ou ne respectant pas les droits de l’homme,
– supprimer toute transaction secrète,
– réduire le rôle d’intermédiaire du secrétariat à la Défense,
– faire obligation à l’Administration de rendre compte au Congrès du déroulement de l’aide tout au long de l’année, pays par pays.
Disposant déjà de la faculté de s’opposer dans un délai de 30 jours à tout projet de contrat dont le montant dépasse 25 M $, le Congrès a récemment fourni la preuve des limitations qu’il pouvait apporter à la liberté d’action de l’exécutif. Si l’ensemble des amendements proposés était approuvé, son rôle, constitutionnellement cantonné dans la définition de la politique étrangère, s’étendrait au domaine de la conduite de cette politique, portant ainsi une atteinte plus durable à la crédibilité internationale de l’exécutif déjà fortement entamée pour des raisons imputées aux actuelles préoccupations électorales.
La réforme des services de renseignement américains
Le président Ford a présenté, le 17 février, un plan de réorganisation des services de renseignement des États-Unis. Ces services n’avaient pas échappé aux remises en question auxquelles était soumise la société américaine depuis l’affaire du Watergate. Leurs conditions particulières de fonctionnement, leurs réels abus, complaisamment dénoncés par une presse décidée à ne rien cacher à l’opinion et à obtenir par tous les moyens les informations de caractère sensationnel, les avaient mis au premier rang des institutions dont la rénovation et la « reprise en main » apparaissaient indispensables.
Conscient de la véritable nausée qui gagnait une large fraction de l’opinion, et des conséquences possibles sur la politique étrangère américaine des révélations et « fuites » émanant des commissions d’enquête, M. Gerald R. Ford a dû accélérer l’élaboration d’un plan de réorganisation des services de renseignement.
Convaincu de la nécessité de préserver un instrument essentiel à la conduite de la politique extérieure, il n’a pourtant pas refondu en profondeur ces services. Il a décidé de modifier les règles régissant les six principaux organismes de renseignement (4), et tout particulièrement la CIA, vedette incontestée des enquêtes menées par le Congrès et par la presse.
Aux termes du plan de réorganisation, l’ensemble des services de renseignement sera désormais placé sous l’autorité du Conseil de sécurité nationale (NSC) qui en définira les grandes lignes d’action. La direction effective du renseignement et de l’espionnage à l’étranger sera assurée par un « Comité des Renseignements étrangers », présidé par le directeur de la CIA, M. George H.W. Bush. Enfin, un nouveau « Conseil de surveillance » composé de citoyens privés et présidé par l’ancien ambassadeur Murphy, sera plus spécialement chargé de veiller à la protection des droits des Américains, face à l’action des différents services de renseignement.
Plus précisément, le plan Ford se traduira :
– par l’interdiction faite à la CIA d’exercer son activité à l’intérieur des États-Unis (ses infractions à ses statuts, nombreuses depuis la guerre du Vietnam, étaient en général couvertes par l’Administration),
– par le transfert à un plus haut niveau de la responsabilité des opérations secrètes des agences d’espionnage à l’étranger : un « Groupe des opérations », remplacera le fameux « Comité 40 » (ce comité relevait en fait de la seule autorité de M. Kissinger ; ce dernier fait partie du nouvel organisme, sans en exercer la direction),
– par la protection du citoyen contre les écoutes téléphoniques, les ouvertures du courrier, l’infiltration des groupes suspectés de menées antinationales…
– par une meilleure protection des agences contre les « fuites » d’informations.
En supplément de ces mesures d’ordre réglementaire (ordonnances), M. Ford demande au Congrès :
– d’adopter des mesures pénales plus strictes en matière de divulgation par des fonctionnaires d’informations secrètes ou classifiées,
– de mettre sur pied un comité mixte Chambre-Sénat pour superviser les activités de renseignement, en remplacement des six commissions parlementaires actuellement habilitées à connaître de ces questions,
– d’établir une législation prohibant définitivement le recours en temps de paix aux techniques d’élimination physique des responsables étrangers.
La réorganisation des services de renseignement a manifestement été pensée sous la pression des événements. Acte d’autorité présidentiel, elle marque très nettement la volonté de M. Ford de transférer au plus haut échelon le contrôle des services, et de ne pas consacrer un démembrement d’une CIA plus nécessaire que jamais dans le contexte actuel. La politique étrangère américaine ne peut pas, selon les mots de M. Ford, « fonctionner sans une connaissance précise de l’environnement international dans son sens le plus large – prévisions d’opérations militaires, renseignements sur l’économie mondiale et les tendances politiques et sociales, les ressources alimentaires, la croissance des populations et aussi certaines activités terroristes ».
À la surprise générale, le système de renseignement américain pourrait sortir plus fort d’une épreuve au cours de laquelle ses dirigeants, ses orientations et ses procédés ont été soumis à une investigation critique impitoyable. Mais la participation au contrôle des services, proposée par M. Ford aux deux Chambres du Congrès, ne rencontrera pas aisément l’adhésion des législateurs : ceux-ci souhaitaient une refonte en profondeur, passant nécessairement – pour certains d’entre eux – par le démantèlement d’une partie des services et notamment de la CIA. Les décisions présidentielles ne sauraient, dans ces conditions, clore le dossier.
Les relations sino-américaines et le voyage de M. Nixon
Répondant à l’invitation des dirigeants de Pékin, M. Richard Nixon s’est rendu en Chine populaire du 21 au 29 février 1976. Dès l’annonce de cette visite, les réactions de l’opinion, de la presse et des milieux officiels des États-Unis ont été unanimes : surprise, puis irritation ou colère de voir le président déchu, et tenu responsable de tous les maux récents de l’Amérique, tenter une apparence de retour à la vie publique.
Dans les cercles dirigeants, la volonté d’oublier M. Nixon et les nécessités électorales ont conduit à ne faire officiellement aucun cas des dividendes possibles d’une mission intervenant à un moment crucial de la vie politique chinoise, et à souligner le côté choquant d’une ingérence de l’ancien président dans un domaine dont il paraissait définitivement exclu.
Le caractère insolite de la démarche chinoise a eu pourtant le mérite de mettre en lumière les problèmes actuels et les perspectives des rapports sino-américains.
Depuis la rencontre Nixon-Mao de 1972 et la publication du « Communiqué de Shanghai » fixant le cadre des nouvelles relations entre les deux pays, trois points attestent du manque de dynamisme des relations entre les États-Unis et la Chine populaire :
– les données du problème de Taiwan, dont le règlement conditionne le retour à des rapports bilatéraux normaux, n’ont pas évolué,
– les relations économiques stagnent à un très bas niveau,
– les rapports américano-soviétiques, fondés sur la politique de détente, motivent des mises en garde de plus en plus fréquentes de la part de Pékin, et expliquent en partie la relative froideur de l’accueil réservé à M. Ford en 1975.
Le besoin d’une alliance « objective » des États-Unis avec la Chine dans le cadre des relations triangulaires Washington-Moscou-Pékin et peut-être aussi l’intérêt des dirigeants chinois pour une future assistance économique peuvent expliquer cette relance spectaculaire de la diplomatie de Pékin. En ce qui concerne le choix de M. Nixon, il n’est pas évident que les Chinois se soient trompés, ainsi que la presse américaine a pu l’écrire, sur l’image que se font de l’ancien président ses compatriotes et sur sa réelle influence politique dans le pays. Plus vraisemblablement, ils se sont adressés à l’homme d’État dont la maîtrise des problèmes de politique étrangère les avait certainement marqués et qui symbolisait à leurs yeux la politique d’ouverture de 1972.
En l’absence de compte rendu officiel sur les discussions de Pékin, il reste possible de dégager les points forts du « message » que les dirigeants chinois ont voulu transmettre à Washington :
– La Chine continue à attacher à la normalisation de ses rapports avec les États-Unis la plus grande importance, en dépit de la lutte interne qui se déroule au sein de son équipe dirigeante.
– Sur la base de rapports pragmatiques, la Chine populaire n’hésitera pas à contrer, en accord avec Washington, les desseins soviétiques.
– Le prochain occupant de la Maison-Blanche se voit clairement indiquer la voie dans laquelle Pékin souhaite voir s’engager les rapports sino-américains.
MM. Ford et Kissinger retireront de toute évidence des bénéfices de cette visite, en dépit de leur manque d’intérêt officiel : M. Nixon connaît à fond le dossier des relations Chine–États-Unis, et il pourra apporter – par fonctionnaires du Département d’État interposés – des indications précieuses sur ce qui se passe actuellement en Chine et sur l’avenir possible des rapports entre les deux pays.
M. Nixon pourrait ainsi, selon un vœu maintes fois formulé depuis sa démission, avoir continué à servir son pays dans sa retraite. Ses compatriotes ne l’entendront certainement pas de cette oreille, et il est actuellement hors de question de prédire pour lui un retour quelconque à la vie publique.
La tournée sud-américaine de M. Kissinger
M. Henry Kissinger a effectué du 16 au 24 février une visite éclair dans six pays d’Amérique latine. Deux caractéristiques de ce voyage doivent, en premier lieu, retenir l’attention : la précipitation avec laquelle il a été décidé et la durée extrêmement limitée des séjours dans les capitales visitées.
La décision subite d’entreprendre sans délai une tournée planifiée depuis plus d’un an, et régulièrement reportée, avait manifestement pour cause l’intervention cubaine en Angola. L’importance toute particulière attachée par l’administration américaine au conflit angolais renforçait du reste opportunément le poids politique d’un secrétaire d’État dont les fonctions apparaissaient de plus en plus menacées au sein du cabinet de Washington.
À l’exception des dirigeants péruviens, les responsables des pays visités étaient de toute évidence inquiets d’une extension possible à l’hémisphère de l’intervention cubaine : M. Kissinger a tenu à marquer de façon très nette que Washington ne manquerait pas de réagir à toute initiative cubaine en Amérique latine. Cet avertissement, repris quelques jours plus tard par le président Ford, s’adressait, par la même occasion, à l’Union soviétique.
Deux aspects positifs pour la diplomatie américaine peuvent être mis à l’actif de ce voyage. M. Kissinger a enfin mis à exécution une promesse, souvent renouvelée, de se rendre en Amérique latine : il s’agit de la première visite d’un secrétaire d’État depuis presque trois ans. D’autre part, les liens privilégiés ont été réaffirmés et amplifiés entre les États-Unis et le Brésil dont le rôle mondial est reconnu : Brasilia devient ainsi la clé de voûte de la politique américaine en Amérique latine.
Un aspect négatif doit en revanche être mentionné. Les liens plus étroits avec le Brésil ne seront sans doute pas appréciés d’un certain nombre de pays de la région, préoccupés de la croissance économique brésilienne et soucieux en voyant l’influence du régime militaire de Brasilia prendre progressivement la relève de l’influence américaine dans le sous-continent.
Aucun des problèmes de fond concernant les relations des États-Unis avec l’Amérique latine n’a été sérieusement étudié à l’occasion du rapide passage de M. Kissinger (en particulier le délicat problème de Panama et celui des relations économiques entre les deux Amériques). Mais il était important que M. Kissinger puisse sonder les intentions de certains de ses partenaires sud-américains face à l’attitude de Cuba. Il semble que ses contacts aient eu un caractère rassurant.
Enfin, il n’était pas pensable que M. Kissinger entreprenne sa tournée africaine de mars-avril sans avoir auparavant manifesté l’intérêt de Washington pour les problèmes sud-américains : une telle attitude aurait renforcé la position de ceux qui ne manquent pas, aux États-Unis et en Amérique Latine, de dénoncer son manque d’intérêt pour les problèmes de ses voisins du Sud.
République fédérale d’Allemagne : le Livre blanc sur la Défense
Le Livre blanc 1975-1976 a été approuvé le 3 décembre 1975 par le Cabinet fédéral. L’analyse du rapport des forces militaires en Europe centrale exprime l’inquiétude grandissante d’une Allemagne fédérale consciente du déséquilibre croissant au détriment de l’Otan. Bonn estime que l’Europe libérale a le devoir de réagir en augmentant son effort de défense afin de rétablir l’équilibre. La RFA a le sentiment qu’elle y contribue en favorisant l’amélioration de son matériel militaire et de l’instruction dispensée dans la Bundeswehr. Le gouvernement fédéral se montre d’ailleurs satisfait des résultats de cette politique qui a, selon lui, fait de l’armée allemande la plus puissante de l’Europe occidentale.
La première supériorité du Pacte de Varsovie sur l’Otan a un caractère purement géographique. Les pays de l’Est forment un tout cohérent alors que l’Otan est formée par un ensemble de pays disséminés sur le globe terrestre, ce qui poserait des problèmes de communication et d’approvisionnement (en particulier en énergie et matières premières) en cas de conflit. Mais la dispersion de l’Otan n’est pas seulement géographique. Sa structure est caractérisée par une solidarité libérale sans obligations malgré l’évidente prépondérance des États-Unis. L’Union soviétique, quant à elle, assure un « leadership » dirigiste et ferme sur le Pacte de Varsovie. Cette organisation qui ne permet pas de divergences nationales, donne aux pays de l’Est une cohésion – et donc une force – qui fait défaut à l’Europe libérale. Mais la supériorité la plus remarquable, et sur laquelle, d’ailleurs, insiste particulièrement le Livre blanc, est celle de la quantité (et parfois de la qualité) du matériel et du potentiel humain du pacte de Varsovie (5). Or, le gouvernement de Bonn estime que le maintien de la paix n’est concevable que si les forces des deux blocs sont équilibrées. Cette condition est essentielle pour la réalisation d’une politique de détente car, contrairement à la stratégie défensive de l’Otan, l’Europe de l’Est a fait sienne une stratégie offensive en préparant ses armées à une attaque surprise sur les territoires des pays membres de l’Alliance. Mais cette stratégie n’est pas seulement militaire. Dans un premier temps, en effet, l’Union soviétique vise à affaiblir l’Europe occidentale en retardant son unification et en cherchant à réduire l’influence américaine sur le vieux continent. Conscient des visées adverses, le gouvernement de Bonn craint une agression alors que le rapport des forces est défavorable à l’Otan, et estime que la dissuasion est le seul moyen efficace d’éviter un conflit. La politique de détente exige un équilibre militaire.
Face au déséquilibre, la RFA s’efforce d’améliorer la Bundeswehr. La profonde réforme de structure qu’elle a engagée permet de pallier les insuffisances, tient compte du progrès technologique et augmente le potentiel de combat (humain et matériel). Le gouvernement allemand se montre satisfait de l’évolution de la mentalité de l’appelé et de la considération dont jouissent désormais les militaires à l’intérieur du pays. L’« Innere Führung » n’est pas contestée aujourd’hui et, pour la majorité des Allemands, la formule suivante est une profession de foi : « Notre volonté de défendre notre État libre en prenant, si nécessaire, les armes, provient de notre conviction que cet ordre de valeur vaut la peine qu’on le protège et qu’on le maintienne ». La RFA a le sentiment d’avoir une armée importante, bien organisée et puissante, et donc de faire son devoir de membre de l’Otan. Mais elle a aussi la certitude que, malgré cela, les forces armées européennes ne sont pas de taille face au pacte de Varsovie. Les craintes de Bonn ne sont pas récentes. Elles sont d’ailleurs partagées depuis un certain temps déjà par les plus hautes personnalités occidentales qui ne manquent pas d’exprimer leur inquiétude devant l’accroissement du déséquilibre des forces en Europe Centrale, au détriment de l’Otan (6). Mais Bonn, pour la première fois, concrétise cette angoisse latente dans un document officiel, sans ambiguïté ni ménagement pour ses partenaires européens. Consciente, pour sa part, de fournir un effort important pour la défense de l’Europe (efficacité reconnue de la Bundeswehr, accroissement sensible du budget militaire en pleine période de crise économique) (7), l’Allemagne invite ses partenaires à suivre son exemple.
Pays scandinaves : à la réunion du Conseil nordique, solidarité avec l’Islande
La 24e session du Conseil nordique a tenu ses assises à Copenhague du 27 février au 4 mars. 78 parlementaires et une quarantaine de ministres, danois, norvégiens, suédois, finlandais et islandais y ont participé.
Créé en 1952, le Conseil se réunit tous les ans pendant une semaine. Tandis que l’Europe des Neuf éprouve l’inconvénient de réglementations complexes, les pays nordiques poursuivent sereinement, depuis vingt-quatre ans, une coopération pragmatique. Évitant les domaines « sensibles » – politique étrangère, défense, agriculture, monnaie –, les Nordiques essayent de s’entendre là où il est relativement facile de le faire. Sur les 800 recommandations proposées à ce jour, 60 % ont été exécutées. Parmi celles-ci, les plus importantes concernent une législation sociale concertée, le marché commun des travailleurs, les équivalences universitaires, la liberté de circulation dans les pays partenaires, la création d’un secrétariat culturel nordique… Bien que le Conseil nordique n’ait qu’une voix consultative, toutes les harmonisations réalisées en commun ont été votées par les parlements nationaux après recommandation du Conseil.
Cette fois-ci, des sujets mineurs ont certes été abordés, tel le projet de passeport commun, mais surtout, contrairement aux usages qui veulent que cette assemblée ne soit pas compétente en matière de politique étrangère, la session 1976 a été dominée par le conflit anglo-islandais sur la pêche. Dès l’ouverture des débats, les représentants des partis communistes et apparentés des cinq Parlements ont réclamé avec insistance l’adoption d’une motion condamnant les agissements de la Grande-Bretagne et apportant un soutien total à l’Islande dans sa lutte pour sa survie. Cette initiative a mis en émoi les représentants de tous les autres partis et, à la suite de plusieurs réunions entre les ministres des Affaires étrangères nordiques, la présidence a fait publier une déclaration où elle exprime ses préoccupations face à la situation dans l’Atlantique Nord. Elle précise notamment « que la présence des navires de la flotte britannique dans les eaux islandaises est un obstacle à l’élaboration d’une solution pacifique et qu’en conséquence ils devront être retirés afin que les parties en cause puissent aboutir à une solution ».
Cette déclaration qui désapprouve l’attitude de la Grande-Bretagne a recueilli l’assentiment de la grande majorité des partis représentés à la conférence : résultat important si l’on tient compte du fait que les positions des cinq pays nordiques sont assez dissemblables en matière de pêche. En outre le Danemark, seul État scandinave membre de la Communauté économique européenne (CEE), se sent obligé d’éviter tout désaccord avec ses partenaires de la Communauté. C’est cependant la première fois que les pays nordiques marquent leur unanime solidarité avec l’Islande, et l’adhésion inattendue de la Suède à ce geste a été appréciée à Reykjavik.
Sans doute le Conseil risque-t-il de se voir reprocher la transgression des règles qui conditionnent l’efficacité de son assemblée en traitant de politique étrangère et de politique de sécurité (8). Il n’en reste pas moins que la solidarité nordique s’est manifestée d’une façon très significative en dépit de toutes les tendances centrifuges. ♦
(1) À partir de 1976, l’année budgétaire commencera le 1er octobre, au lieu du 1er juillet. L’année budgétaire 1976 comprend cinq trimestres (FY 1976 + FY-T 1976).
(2) « Security Supporting Assistance » : aide destinée à garantir ou promouvoir la stabilité politique ou économique.
(3) Alors que le déficit du budget atteint près de 75 Mds, la dette des pays étrangers bénéficiaires des programmes d’aide se monte à 35 Mds.
(4) Ces organismes – agissant le plus souvent indépendamment les uns des autres – sont : la CIA, le FBI, l’Agence de renseignement de Défense (DIA), l’Agence de sécurité nationale (NSA), l’Administration pour la recherche et de développement de l’Énergie (ERDA), le Bureau de renseignement du Département du Trésor.
(5) Comparaison des forces en Europe centrale selon le Livre blanc
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|
Otan |
Pacte de Varsovie |
|
Divisions |
27 |
58 |
|
Chars |
6 100 |
19 000 |
|
Avions |
1 700 |
2 460 |
(6) Général Stig Synnergren (commandant en chef de l’Armée suédoise) (janvier 1975), Mme Margaret Thatcher (leader du Parti conservateur britannique), le général Alexander Haig (Commandant suprême des forces alliées en Europe, SACEUR), M. Joseph Luns (Secrétaire général de l’Otan).
(7) Les dépenses d’investissements ne cessent d’augmenter : 1975 : + 5 % ; 1976 : + 8 %. La RFA participe pour 11 % aux dépenses totales de défense des pays de l’Alliance atlantique (USA : 62 %).
(8) Ainsi, le grand quotidien modéré norvégien Aftenposten voit dans cette déclaration un succès des socialistes de gauche et dénonce son objet de politique étrangère.








