Pékin construit patiemment sa toile d’araignée sur Taïwan, privilégiant une approche multiforme faisant passer l’île pour une province de la République populaire de Chine (RPC). Il s’agit de délégitimer Taipei comme indépendant et bien au contraire de faire passer les Taïwanais pour des citoyens chinois. Cette stratégie mise sur l’usure, l’habitude et l’oubli en attendant une absorption inéluctable.
Préfigurer la « réunification nationale » : l’emprise patiente de Pékin sur Taiwan
Foreshadowing National Reunification: Beijing’s Slowly-Growing Influence over Taiwan
Beijing is patiently building its spider’s web over Taiwan, favouring a multi-faceted approach which considers the island a province of the People’s Republic of China (PRC). It involves discrediting Taipei as an independent regime, and moreover considers the Taiwanese as Chinese citizens. This strategy relies on attrition, habit and short memories whilst waiting for the inevitable amalgamation into the PRC.
Il est temps d’en finir avec l’absurde thèse selon laquelle la République populaire de Chine (RPC) n’aurait jamais contrôlé Taiwan » (1). Pour tout observateur de la région, cette injonction du politologue chinois Wang Yingjin, formulée dans les colonnes du Quotidien du Peuple du 23 juillet 2025, relève du contrefactuel. À sa proclamation le 1er octobre 1949, la RPC avait déclaré se substituer à la République de Chine, fondée en 1912 sur les décombres de l’Empire, sans être encore parvenue à l’anéantir. Cependant, le projet de victoire totale des communistes fut rapidement contrecarré : tandis que les institutions centrales de la République de Chine se repliaient à Taipei le 7 décembre 1949, l’éclatement de la guerre de Corée, l’été suivant, cristallisa la partition chinoise au niveau du détroit de Taiwan, avec l’envoi de la VIIe Flotte américaine dans la zone. La République de Chine, qui s’est sédentarisée à Taiwan, continue jusqu’à aujourd’hui d’en administrer le territoire, d’y faire flotter son drapeau, d’y appliquer ses lois et d’y lever l’impôt – en dépit de la fin de la patrouille américaine permanente en 1979, et au grand dam de la RPC qui ne cesse d’en appeler à la « réunification » (tongyi).
Pourtant, un faisceau de pratiques diplomatiques, juridiques et militaires tend à traiter Taiwan comme s’il s’agissait d’une province effectivement sous souveraineté de Pékin. Dans un contexte où les analystes s’accordent à dire que l’intégration de Taiwan au territoire de la RPC ne se fera par les armes qu’en ultime recours, la stratégie chinoise à travers le détroit doit s’apprécier par-delà le seul risque de guerre. Nous reviendrons donc ici, de manière non exhaustive, sur ces pratiques faisant advenir la fiction d’une Chine unie via le détroit dans les institutions, dans les corps et dans l’espace, sur la manière dont la Chine dépasse le monde tel qu’il est aujourd’hui pour faire accepter celui qu’il sera peut-être demain.
Contrôle en matière de représentation internationale : une dé-légitimation de Taipei au profit de Pékin
À l’échelle multilatérale, le point d’ancrage de la stratégie représentationnelle de Pékin est la Résolution 2758 de l’Assemblée générale des Nations unies, adoptée le 25 octobre 1971. Ce texte reconnaît la RPC comme « seul[e] représentant[e] légitime de la Chine aux Nations unies » et en expulse les « représentants de Tchang Kaï-chek ». Il ne dit cependant pas explicitement que Taiwan fait partie de la RPC ; il règle uniquement la question de l’attribution du seul siège onusien dévolu à la Chine (2). Au fil des décennies, Pékin a construit une lecture extensive de ce texte, jusqu’à affirmer aujourd’hui qu’il « reconnaît clairement le principe d’une seule Chine », principe selon lequel la RPC serait le seul État à pouvoir légalement représenter la nation chinoise dont Taiwan ferait partie, alors même que cette formulation est absente du texte de 1971 (3).
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