L’Asie-Pacifique : Nouveau centre du monde (Asia-Pacific—the new centre of the world)
L’Asie-Pacifique : Nouveau centre du monde
Dans un monde en pleine mutation, l’attention, longtemps centrée sur l’Occident, se tourne depuis deux décennies sur l’Asie-Pacifique. Si les États de cet espace se sont développés plus tardivement, ils ont rattrapé leur retard et occupent une place centrale dans les processus de croissance économique mondiaux. L’ouvrage, écrit par Sophie Boisseau du Rocher, chercheuse au centre Asie de l’Institut français des relations internationales (Ifri), ainsi que par Christian Lechervy, ancien ambassadeur en Birmanie et au Turkménistan, analyse la trajectoire d’une région qui n’est plus seulement « l’atelier du monde » mais son nouveau centre d’impulsion. Les auteurs démontrent comment l’Asie-Pacifique s’émancipe des modèles hérités des pays occidentaux pour imposer ses propres normes économiques, politiques et culturelles, bousculant ainsi une hégémonie occidentale vieille de plusieurs siècles.
Le basculement décrit est d’abord économique et se traduit par de profondes reconfigurations matérielles et géographiques. Les auteurs rappellent que la région concentre désormais l’essentiel de la production mondiale, la majorité du trafic maritime et les infrastructures portuaires les plus performantes du monde. Mais au-delà de ça, c’est l’inversion des flux d’innovation qui frappe : l’Asie est passée d’une phase d’imitation à une phase d’invention, dominant aujourd’hui des secteurs stratégiques comme la haute technologie et l’aéronautique.
Au cœur de cette réussite se trouve le modèle de « l’État développeur ». Ce modèle, marqué par l’influence du confucianisme, place l’éducation et la cohésion sociale au sommet des priorités nationales. Contrairement au libéralisme classique, l’économie y est perçue comme une ressource politique mise au service d’un « État stratège » capable de planifier sur le long terme. L’ouvrage démontre comment ce modèle s’est diffusé du Japon vers ses voisins, du Vietnam à l’Indonésie, chacun adaptant ces principes à ses réalités propres pour garantir sa souveraineté.
Les deux auteurs expliquent que la crise financière de 2008 constitue une étape majeure dans la remise en question du modèle américain qui s’est imposé depuis des décennies. En voyant les économies occidentales se fragiliser, les nations asiatiques ont cessé de considérer l’Occident comme un modèle indépassable. Ce constat a accéléré une volonté d’autonomie régionale, marquée par une intensification des échanges intra-asiatiques et une stratégie de « dédollarisation » visant à réduire la dépendance au système financier américain.
L’analyse ne manque pas de mentionner les tensions sécuritaires qui assombrissent ce tableau. L’émergence d’une « Pax Asiatica » reste suspendue à la militarisation rapide de la Chine et à la persistance de foyers de crise majeurs, notamment autour de Taïwan, de la péninsule coréenne et de la mer de Chine méridionale. Les auteurs décrivent une région coincée entre la présence militaire historique des États-Unis et l’affirmation de la puissance chinoise, obligeant les pays de la région à des stratégies de multi-alignement de plus en plus complexes.
Il existe également une volonté de s’éloigner davantage des codes politiques occidentaux. La définition de la démocratie y est différente car, même si les manières de gouverner sont proches des standards occidentaux, les spécificités locales sont préservées. La Chine a d’ailleurs prouvé que son système, bien qu’aux antipodes de l’Occident, fonctionne et ne nécessite pas un alignement sur la démocratie occidentale pour garantir le développement.
Enfin, l’ouvrage aborde la dimension idéologique de ce recentrage. À travers des institutions comme l’ASEAN, la région privilégie un système de coopération souple, fondé sur le consensus et le refus de l’ingérence, s’opposant ainsi aux méthodes jugées contraignantes des institutions internationales traditionnelles. Sophie Boisseau du Rocher et Christian Lechervy concluent sur la place délicate de l’Europe, qui, malgré son poids économique, peine encore à trouver une manière de s’approcher de ce bloc en pleine mutation.
Les auteurs livrent une clé de lecture pour saisir les nouveaux équilibres de puissance d’un monde qui se pense désormais en Asie. Ce livre est à la fois une bonne « piqûre de rappel » pour les personnes déjà au fait des problématiques de la région et une bonne porte d’entrée pour ceux qui souhaitent en connaître davantage sur les enjeux économiques et géostratégiques de l’Asie-Pacifique. ♦






