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  • Revue n° 892 Été 2026
  • La Turquie en Afrique, une stratégie d’expansion ignorée ?

La Turquie en Afrique, une stratégie d’expansion ignorée ?

Eugène Berg, « La Turquie en Afrique, une stratégie d’expansion ignorée ?  » Revue n° 892 Été 2026 - p. 195-196
Auteur(s) de l'ouvrage : Joly Sébastien Valeurs Ajoutées Éditions, 2025, 182 pages

La Turquie en Afrique, une stratégie d’expansion ignorée ? (Türkiye in Africa—an overlooked expansion strategy?, reviewed by Eugène Berg)

Si l’activisme turc, au Proche-Orient et au Caucase, est bien connu et abondamment relaté, il n’en est pas de même de ce néo-ottomanisme qui se déploie depuis une vingtaine d’années en Afrique. N’oublions pas que Massaoua (aujourd’hui en Érythrée) fut, comme Aden, une ville ottomane. Largement impulsé par le président Erdoğan, qui a désigné 2005, « l’Année de l’Afrique », cet activisme a pris son véritable départ avec le premier sommet Afrique–Turquie, qui a rassemblé, du 18 au 21 août 2008, 49 chefs d’État. Cette expansion turque, qui s’est souvent faite aux dépens de partenaires historiques du continent, s’appuie sur le langage décomplexé du dirigeant turc, dont le charisme et l’éloquence ont séduit les chefs d’État africains. En effet, Erdoğan n’hésite pas à faire vibrer les cordes sensibles en déclarant que « les pays africains ont cherché l’aide des Ottomans dans leur lutte contre les oppresseurs coloniaux », se faisant ainsi le porte-parole des « opprimés ». À part un ralentissement des déplacements en 2019 et 2020 en raison de la Covid-19, le Président totalise à lui seul plus de 40 visites sur le sol africain.

La Turquie soutient avec force les solutions africaines aux problèmes africains. Son Soft Power sera d’abord diplomatique, religieux, éducatif et humanitaire. La Turquie fait appel à divers leviers que Sébastien Joly, chargé de mission au sein du ministère des Armées, décrit avec minutie. Le mouvement interculturel et interreligieux dirigé par le prédicateur Fethullah Gülen, formé d’un réseau d’associations locales, s’est massivement développé dans les années 1990, au point d’éclipser la présidence des Affaires religieuses (la Diyanet, créée en 1924 par Mustafa Kemal). Il y a aussi l’Agence turque de coopération et de développement (TIKA), fondée en 1992 après la chute de l’URSS afin de s’implanter dans les pays voisins du Caucase et des Balkans, qui possède 30 centres de coordination sur le continent. Le cadre de la coopération pour le partenariat turco-africain est établi : celui-ci porte sur le commerce et l’investissement, l’agriculture, l’énergie et le transport, la culture, le tourisme et l’éducation ; les médias, les Technologies de l’information et de la communication (TIC) et l’environnement. Enfin, la Turquie est nommée, en 2008, membre de la Banque africaine de développement (BAD) et devient la même année partenaire stratégique de l’Union africaine (UA). Turkish Airlines, qui dessert 188 pays, propose désormais 48 destinations en Afrique. Le nombre d’ambassades turques en Afrique est passé de 12 en 2012 à 43 en 2022.

Selon le Reis (« chef »), la Turquie contemporaine n’est pas un modèle, mais elle peut être une source d’inspiration pour des États qui aspirent à la démocratie tout en possédant une identité musulmane. Puis, à partir de 2010, lors de l’intervention humanitaire en Somalie, Recep Tayipp Erdoğan va petit à petit implanter le hard power, tout d’abord par la signature d’accords de coopération militaire, puis par la création d’une base militaire en 2017. La présence militaire turque, aspect bien connu, s’est accentuée depuis 2020 à travers ses nombreuses coopérations, comme en Libye, sa participation tous azimuts aux OMP et ses diverses médiations interétatiques, mais surtout dans la vente d’armes, dont le fleuron est constitué par le drone Bayraktar TB2, conçu par Selçuk Bayraktar, ingénieur diplômé du MIT (Massachusetts Institute of Technology), gendre de Erdoğan. Il a essaimé dans le Sahel et est utilisé par des groupes djihadistes. 25 pays africains ont signé des accords de coopération militaire avec Ankara. Sa volonté de devenir un centre régional logistique et un moteur de l’économie pousse la Turquie, en plus de contrôler ports et aéroports, à prendre de nouvelles orientations et devenir un associé prédateur des ressources naturelles africaines, autre indicateur de l’ambition du leadership turc face aux partenaires historiques concurrents et aux BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud). Pourtant, en 2013, Erdoğan disait ne pas vouloir l’or des Africains. De 1,7 milliard de dollars en 2002, les exportations turques sont passées à 12,5 Mds en 2015 et à 23 Mds en 2024, tandis que les importations se sont élevées à 14 Mds. Le chiffre de 40 Mds d’échanges globaux devrait être atteint en 2025. Erdoğan a ainsi fait de l’Afrique son pré carré, une extension de la Turquie ; on peut même se demander si nous n’assistons pas à l’avènement d’une Turc-Afrique. ♦

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