Breakneck: China’s Quest to Engineer the Future
Breakneck: China’s Quest to Engineer the Future
L’ouvrage de Dan Wang se présente à la fois comme une réflexion scientifique sur le développement technico-industriel de la Chine, comparé à celui des États-Unis et un récit de ses propres expériences en Chine et au pays de l’Oncle Sam. La thèse principale de cet analyste technologique pour Gavekal Dragonomics, filiale d’une entreprise hongkongaise du secteur financier, est effectivement des plus stimulantes : la Chine doit son formidable développement et son ascension économique internationale des cinquante dernières années à un « État ingénieur », très fortement ancré dans la production matérielle, alors que l’affaiblissement économique des États-Unis s’explique par la prépondérance d’un « État juriste » qui privilégie et magnifie la production virtuelle. Le premier est ambitieux et bâtisseur alors que le second est frileux et peu soucieux des réalités quotidiennes. Dan Wang pense que ces deux États qui se regardent aujourd’hui avec méfiance, et même animosité, sont non seulement complémentaires mais qu’ils peuvent aussi apprendre l’un de l’autre pour améliorer leur modèle.
La démonstration de la thèse de Dan Wang tient principalement dans les trois premiers chapitres, consacrés respectivement à la structure politico-administrative des deux États, puis à leurs rapports à la production et enfin à la technologie. Sous une fausse étiquette marxiste, l’État chinois pratique en fait des politiques libérales, pensées et mises en œuvre par des dirigeants ingénieurs de formation. L’auteur rappelle ainsi que ces profils ont été projetés sur le devant de la scène par Deng Xiaoping dès les années 1980. En 2002, neuf membres du Politburo étaient des ingénieurs. Hu Jintao (2003-2013) avait étudié l’ingénierie hydraulique et Xi Jinping (2013), l’ingénierie chimique à l’Université Tsinghua. Ils mettent donc en œuvre ce qu’ils aiment le plus : bâtir, en entraînant de gré, et souvent de force, l’ensemble de la population à le faire. En miroir, Dan Wang constate que les instances politiques et administratives des États-Unis sont peuplées de juristes. Les cinq derniers présidents ont été eux-mêmes des étudiants en droit. Ces derniers privilégient ce qu’ils savent le mieux : établir les procédures. Or, rappelle Dan Wang, les États-Unis n’ont pas toujours été ainsi : ils ont aussi voué un culte des ingénieurs bâtisseurs par le passé et ont couvert les étendues américaines d’infrastructures diverses. Pourtant, aujourd’hui, la primauté de l’État juriste se fait au détriment de la grande majorité de la population en limitant la création de ces infrastructures.
Dan Wang sillonne la Chine pendant ses séjours au début des années 2020 et il constate sur le terrain comment se concrétise cet État ingénieur (chapitre II). Il s’aperçoit que les régions les plus reculées, à l’exemple de Guizhou, ont aujourd’hui des infrastructures bien plus développées et modernes que les États américains les plus riches. Ces constructions d’autoroutes, de ponts et d’aéroports (Guizhou compte onze aéroports) accompagnent la création d’entreprises de production de biens manufacturés (bien souvent des relocalisations en provenance de la province pionnière du Guangdong). Outre ces exemples, Dan Wang égrène les données statistiques comparées à celles des États-Unis, pour montrer la supériorité incontestée de la Chine architecte (ports, réseaux ferroviaires, nucléaire, immobilier, etc.) et souligne son ambition étendue à l’espace extra-atmosphérique et aux pôles. Inversement, l’auteur déplore que les « Américains ne [soient] plus capables de comprendre qu’un paysage en constante évolution donne un sentiment de progrès » (p. 31). La frénésie de l’État ingénieur chinois n’est pas exempte de coûts matériels et humains : endettement des provinces, surproduction, concurrence exacerbée entre les entreprises, environnement abîmé et services publics sacrifiés (hôpitaux, éducation). Les séjours fréquents de Dan Wang à Shenzhen, devenue la mégapole technologique chinoise, lui font écrire que les visions technologiques (et donc les avancées) chinoises et américaines sont radicalement différentes (chapitre III). Pékin aspire avant tout à la poursuite d’avancées technologiques matérielles et industrielles tandis que Washington privilégie les technologies des mondes virtuels du e-commerce et de la finance. Le formidable développement technologique de la Chine s’explique selon Dan Wang par la constitution de communautés de pratiques d’ingénierie. Il prend pour exemple la manière dont l’installation des usines d’Appel, via Foxconn, ont permis à la main-d’œuvre chinoise de se former et d’acquérir des savoir-faire, mais aussi de créer des écosystèmes de sous-traitants maîtrisant ces technologies et leurs applications. La Chine peut ainsi aujourd’hui non plus copier mais innover pour produire davantage et mieux. Ce mécanisme s’est réalisé au détriment des États-Unis, dont nombre d’entreprises ont elles-mêmes délocalisé en Chine et dont les investisseurs préfèrent la finance à la production manufacturière. En revanche, pour le Parti communiste chinois (PCC) et Xi Jinping : « l’économie réelle est la base de tout […] ainsi nous ne devons jamais désindustrialiser » (p. 85).
Cependant, explique Dan Wang, l’État ingénieur n’est pas sans défaut : il applique aussi ses savoir-faire à des dimensions sociales et fait finalement peu de cas des individus lorsqu’il a décidé la mise en œuvre ou la préservation d’une de ses politiques de modernisation. Les chapitres IV et V sont ainsi consacrés à deux des exemples les plus emblématiques de ces dérives de l’État ingénieur : la politique de l’enfant unique et la gestion de la pandémie du Covid-19. Le chapitre VII s’apparente à un état des lieux de la Chine post-Covid. Qu’en est-il de la santé économique et des projets de modernisation chinois ? Qu’en est-il de l’État ingénieur ? En témoignent les départs récents de nombreux Chinois, appartenant en général à la classe moyenne supérieure, traumatisés par le traitement politique du Covid en Chine et/ou aspirant à travailler dans les secteurs de l’économie virtuelle aujourd’hui fortement restreints en Chine. Quant aux dirigeants chinois, Dan Wang constate qu’ils persistent dans leur volonté de raffermir l’État ingénieur : lors de son troisième mandat en 2022, Xi Jinping a nommé des personnalités issues de l’aérospatial et de l’industrie de la défense, et poursuit le plan de construction en Chine, mais aussi à l’étranger. En effet, il s’agit également aujourd’hui de construire les moyens de la résilience tant en matière énergétique qu’en matière alimentaire, sans oublier encore les capacités industrielles et technologiques. Dan Wang compare la Chine à venir à une Allemagne de l’Est qui aurait réussi : un État combinant le contrôle et la surveillance politique avec des résultats probants en sciences et en technologies (p. 200). Et l’auteur de rappeler que ce que veut l’État ingénieur (ou l’Empereur) chinois, la société chinoise a souvent appris à le contourner. Le dernier chapitre est le plus intimiste : Dan Wang y raconte son expérience migratoire et celle de sa famille, d’abord au Canada puis aux États-Unis pendant les années 1990 ; les tiraillements entre les regrets d’être partis avant le décollage économique de la Chine et les possibilités de s’enrichir, ainsi que la satisfaction de vivre dans un environnement pluraliste et permissif. L’auteur estime pourtant que ce dernier gagnerait encore à s’améliorer en retrouvant son ethos de bâtisseur, pour le bien-être de la majorité de la population américaine.
Si l’ouvrage est plus un essai qu’une démonstration scientifique étayée, l’intérêt de la thèse défendue par Dan Wang demeure ; elle ouvre de nouvelles perspectives pour étudier les politiques industrielles et technologiques en cours qui font que la Chine tend « à dépasser le monde ». De manière surprenante, et certainement sans que l’auteur l’ait voulu au départ, l’ouvrage présente un autre biais pour qui s’intéresse à l’émigration chinoise des années 1980 à nos jours, au regard que portent les émigrés chinois et leurs descendants, sur leurs pays d’origine et d’accueil entre lesquels ils circulent. Les descriptions des parcours migratoires de ses parents, de ses rencontres en Chine ou en Thaïlande avec des personnes qui ont choisi de s’établir dans un autre espace, ajoutées au fait que Dan Wang est lui-même un enfant de cette émigration, font de ce livre un témoignage de première main sur ces thématiques. ♦






