Les auteurs dénoncent un glissement méthodologique : des outils spéculatifs, conçus pour réfléchir et élargir la pensée, sont à tort utilisés comme instruments d’entraînement cognitif. Or, faute de rétroaction et d’adaptation réelle, ils ne produisent pas de compétences opérationnelles, seulement une illusion de préparation, inadaptée aux exigences actuelles.
Les miroirs de Vénus et les armes de Mars
Épistémologie d’un écart méthodologique grandissant dans la préparation cognitive (2015–2026)
The Mirrors of Venus and the Guns of Mars
Epistemology of Growing Methodological Discrepancy in Cognitive Preparation (2015–2026)
The authors denounce a change in methodology: speculative tools designed to encourage and broaden thought are being wrongly used as instruments for cognitive training. Thus, in the absence of feedback and appropriate adaptation, they do not generate operational competence, merely an illusion of preparation which is in any case ill-adapted to current requirements.
Depuis plusieurs années, de nombreux praticiens observent l’installation d’une confusion méthodologique dans le champ de la préparation cognitive. Des dispositifs narratifs ou spéculatifs, initialement conçus comme outils de réflexion ou de critique, sont désormais présentés comme des instruments d’entraînement opérationnel. Cette évolution ne procède pas d’une innovation méthodologique, mais d’un glissement interprétatif : des outils historiquement non opératoires se voient attribuer des vertus qu’ils n’ont ni revendiquées ni structurellement possédées. La séduction de leur créativité ou de leur accessibilité tend ainsi à masquer les limites épistémiques de leur usage.
Un rappel historique s’impose. La prospective du philosophe français Gaston Berger, les scénarios stratégiques du futurologue américain Herman Kahn, penseur de la géostratégie, les wargames conceptuels de l’économiste américain Thomas Schelling, la dynamique des systèmes de Jay Forrester, théoricien des systèmes américain ou encore les systèmes adaptatifs complexes de John Holland, psychologue américain, s’inscrivent tous dans une tradition intellectuelle née entre les années 1950 et 1970. Le design spéculatif, popularisé dans les années 1990 par les professeurs britanniques Anthony Dunne et Fiona Raby, comme le science-fiction prototyping des années 2010 du futuriste américain Brian David Johnson, prolongent cette même filiation. Aucun de ces cadres n’a été conçu pour préparer un individu à la prise de décision sous contrainte, à la dynamique du temps réel ou à la pression cognitive propre aux environnements opérationnels. Leur finalité était de produire de l’intelligibilité, d’élargir les cadres mentaux et de stimuler la discussion, non de générer des compétences entraînables.
Cette clarification est aujourd’hui indispensable dans le contexte ouvert par « Le combat aéroterrestre en 2040 » du Commandement pour le combat futur (CCF) (1), qui insiste sur la nécessité d’une préparation fondée sur la vitesse, la contrainte, l’adaptation et la robustesse comportementale. Elle impose d’évaluer les outils de préparation cognitive non à partir de leur puissance narrative, mais de leurs propriétés épistémiques comme l’a montré Langlois-Berthelot (2021). C’est à cette exigence que répond cet article : en rappelant la vocation originelle des méthodes spéculatives, en analysant les réassignations contemporaines de leurs finalités, et en démontrant, à partir des travaux de Forrester et Holland, l’impossibilité structurelle de transformer un dispositif narratif en instrument d’entraînement cognitif.
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